Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2017

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Interview Fabrice du Welz au BIFFF

Vous représentez Los Angeles de façon très organique?
Dans tous mes films, les environnements sont traités comme des antagonistes pour le héros, ils travaillent toujours contre mes protagonistes. Même s’il y a un ancrage certain dans le réalisme, à un moment, il faut basculer cet ancrage vers une abstraction cinématographique. Pour moi, Los Angeles était une ville que je connaissais peu, que j’ai appris à connaître et à aimer passionnément, il fallait la reconstituer, lui donner un cadre. C’est une ville où le pire côtoie le meilleur en permanence, j’avais très à coeur de lui donner une odeur, faire un travail expressionniste, en faire une sensation. Je me suis inspiré de films des années 70 sur la ville que j’adore, comme Hardcore de Paul Schrader, mais aussi des romans d’Ellroy, Chester Himes, Elmore Leonard. Un LA profondément poisseux. Je cherche toujours à inscrire les personnages dans un environnement le plus organique possible.

L’un de vos objectifs est aussi de rendre les films intemporels pour qu’ils restent modernes?
En tant que cinéphile, je vois les films qui vieillissent, et ceux qui ne vieillissent pas. Je pense que les films qui ne vieillissent pas, ce sont ceux dont le rapport à la photographie est le plus juste possible. Il y a des films qui ont 40 ans, et qui pourtant ne vieillissent pas, grâce à leur abstraction artistique. C’est très difficile à atteindre. L’intemporalité, c’est inscrire les personnages dans un environnement qui soit le plus cohérent artistiquement. Les trois grands axes, c’est le décor, les acteurs et la lumière. Les films qui vieillissent mal, ce sont souvent ceux qui ne trouvent pas cette symbiose, ou sacrifient l’un de ces aspects, souvent les décors ou la lumière.

Pourquoi l’aventure américaine?
Mo métier, c’est metteur en scène, et comme je suis peu un contrebandier… J’aime le goût du risque, je suis toujours partant pour m ‘éloigner. Thaïlande, Etats-Unis, je pars, c’est très galvanisant pour moi. Je me confronte parfois à des choses sur lesquelles je n’ai pas le contrôle, et ça peut être frustrant. Cela a été le cas particulièrement pour la post-production, où je n’avais aucun contrôle, cela a été une épreuve. Mais j’ai été engagé pour faire un job, c’est ce que j’ai fait. Au bout du compte, c’est plus leur film que le mien, même si j’ai tout fait pour me l’approprier au mieux.
Aux Etats-Unis, le royaume du metteur en scène, c’est le tournage. Là, j’ai pu choisir tous les postes. Mais après… La Director’s Guild of America permet aux metteurs en scène de faire 10 semaines de montage, c’est le fameux Direct’s Cut. Après ça, les producteurs viennent voir le montage, et décident si le réalisateur peut continuer ou s’ils reprennent les choses en main. C’est toujours les producteurs qui ont le dernier mot. Il faut être patient et diplomate, j’apprends… Je n’ai pas lâché, parce que j’ai voulu amener ce film au plus près de ma vision. J’ai voulu faire un film sans effets spéciaux, à hauteur d’homme, dans un LA poisseux, j’ai réussi à imposer le 35mm. Il faut prendre le film pour ce qu’il est, un vrai pulp, avec des archétypes, et j’espère avec un petit quelque chose en plus.

Comment es-tu arrivé sur ce projet?
Depuis très longtemps, je suis approché par des Américains pour tourner là-bas, notamment pour faire des remakes de films d’horreur. Il y a des choses que je n’ai jamais voulu faire… Il y a quelques années, David Lancaster, qui était producteur délégué chez Bold Films (Drive, Whiplash, Night Crawler), m’a proposé un projet un peu particulier, à tourner en Afrique du Sud, une sorte de film de science-fiction. J’ai fait beaucoup de repérages, on a beaucoup écrit. Et puis le film ne s’est pas fait, notamment parce que David a quitté Bold. Il est devenu exécutif pour différent groupes, et il a hérité de ce scénario, qui était packagé par mon agent, William Morris. Il fallait tourner vite, car le comédien principal attaché au projet Chadwick Boseman, devait se libérer pour aller incarner le Black Panther de Marvel. Tout ça s’est fait dans une précipitation insensée. J’ai lu le scénario, rencontré Chadwick, on s’est très bien entendu, et je suis parti m’installer là-bas dans l’urgence. Tourner un film indépendant à LA, ce n’est pas simple, et il faut bien se rendre compte que c’est un autre monde.

Quels étaient tes dogmes, tes visions de réalisation sur ce film?
Ils ont en partie été fixés par les moyens limités. Je voulais faire un film noir, et j’ai dû le faire en lumière du jour, ce qui n’est pas une petite contrainte. Par ailleurs, j’ai tourné en 35mm, ce qui a amené beaucoup de problèmes techniques. Plus personne ne tourne en 35mm évidemment aux Etats-Unis, et sur un film de 8 millions de dollars… Il y a un problème de technicité, les techniciens ne sont plus formés. J’ai eu beaucoup de problèmes, et il a fallu trouver beaucoup de solutions… Je crois que je dois aimer ça, la difficulté! C’est très galvanisant de tourner là-bas, avec des acteurs de cette classe-là… C’est vraiment quelque chose qui me ferait retourner là-bas. C’est un autre monde, et nos petites poses d’auteurs-réalisateurs qui veulent avoir le dernier mot, là-bas, tu oublies. A moins d’avoir fait beaucoup de milliards de dollars au box-office, et encore… Même Fincher ou Scorsese ont beaucoup de difficultés. La semaine dernière, j’étais au Festival de Beaune avec Park Chan Wok. On parlait de nos expériences américaines respectives. Je lui demandais pourquoi il avait envie de retourner là-bas, alors que son expérience avait été tellement difficile, et il m’a dit: « Parce que j’ai réalisé que tourner aux Etats-Unis, avec toutes les interférences et les contraintes que cela implique, seuls les meilleurs cinéastes arrivent à y faire de grands films ».

Cela incite aussi à repousser ses propres limites…
C’est vraiment ça, c’est assez juste sa remarque. Il y a de tels contraintes et problèmes tout le temps, que parvenir à faire un bon film là-bas, c’est extrêmement compliqué. C’est pour ça que j’ai une grande admiration pour des réalisateurs comme Denis Villeneuve aujourd’hui. Pousser ses limites, évidemment, j’adore ça. Etre dans un environnement qui pousse à aller plus loin.
En France, j’ai touché le fond du panier. Aux USA, il n’y a pas de paresse, ni au travail, ni intellectuelle, tout est tout le temps remis en question, les producteurs travaillent, les acteurs travaillent. Mais les intérêts financiers priment. C’est très difficile d’arriver à une cohérence artistique quand il y a différents groupes qui financent le film, et presque autant de visions du film.

Le film a été acheté par Netflix, il sort en salle en France, mais pas sur les autres territoires…
La cartographie du cinéma mondial est en train de changer avec Netflix. Bien sûr, je tourne un film en 35mm, ce qui n’est pas rien aujourd’hui, je suis profondément cinéphile, je rêve que l’on voit mon film en salle. Mais les paradigmes sont en train de changer, on ne peut pas aller contre, il va falloir les accompagner. Je suis convaincu que dans 10 ans, seul un film sur 10 sortira en salle. Ce sera la fin de la dictature des exploitants, des distributeurs. Les studios vont peut-être se remettre à embaucher des réalisateurs sous contrat, pour plusieurs films. Je crois que Netflix a bien compris qu’elle devait encourager la créativité, et que cela peut être pour les créateurs l’opportunité de reprendre le contrôle à Hollywood.

Pourrais-tu nous parler de ton prochain projet, Adoration?
Le scénario est écrit, j’espère que l’on va pouvoir le tourner cet été. On a l’argent de la Commission, on a une coproduction française, on attend des réponses incessamment sous peu. C’est un petit film, très modeste. S’il y a un alignement des planètes, on tourne cet été. C’est une histoire d’enfant, celle d’un gamin de 11 ans qui vit avec sa mère dans une espèce de maison pour gens qui ont des problèmes psychologiques, des gens aisés. Sa mère est femme à tout faire dans ce domaine. Un jour arrive une gamine de 15/16 qui a la beauté du diable, et qui est une énigme pour lui, et qui est schizophrène. Il va en tomber éperdument amoureux, au-delà du raisonnable, et elle va l’emmener dans un étrange voyage. Le casting des enfants est en cours. Benoît Poelvoorde va faire un personnage petit mais fondamental dans le troisième acte. Le reste est en cours. On est partis en repérages ce week-end, on est une petite équipe avec mon producteur Vincent Tavier, mon directeur artistique Emmanuel de Meulemeester. Et on a bon espoir de pouvoir tourner dans quelques mois.

Aurore Engelen
www.cineuropa.org