Le cinéma belge mis à nu
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| La Vie sexuelle des Belges de Jan Bucquoy |
Après les ouvrages de Francis Bollen (Histoire authentique, anecdotique,
folklorique et critique du cinéma belge depuis ses lointaines origines),
Paul Davay (Cinéma de Belgique) et de Patrick Leboutte (Une
encyclopédie des cinémas de Belgique - voir la table
ronde organisée par Cinergie dans le numéro 76 de
mai 1991 et la réplique de Philippe Reynaert dans le numéro
suivant) la parution des trois volumes de La kermesse héroïque
du cinéma belge de Frédéric
Sojcher nous permet d'avoir un aperçu global sur le cinéma
de Belgique : le cinéma d'artistes, d'auteur, commercial, autofinancé
ou subsidié, de Wallonie, de Flandre et de Bruxelles. Depuis les
origines jusqu'à nos jours. D'Alfred Machin aux frères
Dardenne.
L'auteur aborde son sujet sous l'angle économique. L'esthétique
et le financement des films ayant un rapport d'autant plus étroit
qu'au cinéma nous nous sommes spécialisés dans le
bricolage financier. Il y a une esthétique de la pauvreté
: faire un film avec peu de moyens, on peut le déplorer, est devenu
un style.
La création par les deux communautés, dans les années
septante, des avances sur recettes, a donné des résultats
différents. En Flandre on a produit des films de prestige (Le
Lion des Flandre, Daens) qui exaltent le terroir ou affirment l'identité
flamande, en Communauté française on produit des films à
plus petit budget, en coproduction avec des partenaires français
ou européens (La Promesse,
Ma Vie en rose).
Reste que notre cinéma est économiquement à un stade
préindustriel (sept longs métrages par an pour 140 en France)
et artisanal, que peu de gens comprennent l'importance du rôle de
la presse (l'indigence du matériel iconographique est une autre
spécificité belge) et de la promotion en général
dans la diffusion des films vers un public plus large (à cause
de la modicité de budgets?) Côté esthétique,
c'est la bouteille à encre, d'autant que les amateurs côtoient
les professionnels, certains passant d'un statut à l'autre suivant
les ambitions artistiques du film). Mais hormis les inclassables et fiers
de l'être que sont les Lehman,
Bucquoy, Godin
ou Jean-Jacques Rousseau, un fil rouge se dégage avec deux tendances
qui depuis le début de notre cinéma se côtoient :
le réalisme magique (Delvaux,
Van Dormael,
Berliner)
et le réalisme fictionnel (Storck,
Meyer, J.-P.
et L. Dardenne).
La Palme d'Or des frères Dardenne fera-t-elle comprendre aux pouvoirs
politiques et aux décideurs économiques que le cinéma
véhicule l'image d'un pays ou d'une communauté (ce que les
Américains savent depuis toujours : Hollywood fait vendre
les Jeans, le Coca et les burgers). Les projets du Fonds régional
wallon et des tax shelters vont-ils se concrétiser rapidement?
On peut l'espérer.
Nous avons rencontré Frédéric Sojcher, le réalisateur
de Fumeurs de charme (il tourne cet été Regarde-moi,
un long métrage) devenu enseignant à l'Université
de Paris 1-Sorbonne et à l'INSAS.
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| Les Quatre mousquetaires de Gaston Schoukens |
"Jusqu'à la communautarisation des années septante, deux cinématographies différentes coexistent à la même époque. L'une qui est autofinancée, qui se fait avec des fonds privés et l'autre des fonds publics, à cette époque l'aide du Ministère de l'éducation nationale. D'un coté, l'école belge du cinéma documentaire qui est très connue et à juste titre (on pense à Storck, De Keukeleire, Cauvin qui ont été des pionniers dans le domaine) et puis de l'autre il y a un cinéma de fiction de farces populaires ayant très souvent été délaissé par la critique : le cinéma des films patoisants, en accent flamand ou en accent bruxellois, dont les réalisateurs les plus connus sont côté bruxellois Gaston Schoukens (Le mariage de Mademoiselle Beulemans) et côté flamand Jan Vanderheyden (Veel geluk Monica). Ces cinéastes font des farces en accent du terroir qui vont avoir un grand succès auprès du public, ce qui va leur permettre d'autofinancer des films qui ne seront pas appréciés par les critiques de l'époque. Lorsque Les Quatre mousquetaires, l'adaptation par Gaston Schoukens d'Alexandre Dumas en accent bruxellois, est sorti en salles à Paris, sur les Champs Elysées, les critiques belges ont écrit que c'était une honte pour la Belgique! Quelle image donne-t-on du pays à nos voisins français ? Alors que la démarche de Schoukens est de l'ordre de l'autodérision et proche de celle que Pagnol développait à Marseille, à la même époque.
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| Sylvie Vartan, Johnny Halliday et Michel Bouquet dans Malpertuis de Harry Kümel |
La scission entre le cinéma francophone et néérlandophone s'est opérée au moment du parlant. Les films patoisants Flamands n'intéressent pas les francophones pas plus que les films patoisants bruxellois n'intéressent les flamands. Le point commun entre les deux communautés est à chercher dans le cinéma de fiction. Il y a une même approche du réel : la réalité mélangée au fantastique. Ce qui donne des films comme Malpertuis (Harry Kumel) ou Un soir un train (André Delvaux). Ce rapport entre le réel et le fantastique a produit le réalisme magique. Une caractéristique que l'on ne découvre nulle part ailleurs en Europe mais qu'on retrouve dans toute l'histoire de notre cinéma à travers des réalisateurs aux démarches très différentes. On peut même dire que Ma vie en rose, le film de Berliner, joue sur cette dualité réel/rêve.
L'identité peut avoir la pire comme la meilleure des formulations
possibles. Le cinéma qui a la plus forte identité est le
cinéma hollywoodien bien que les cinéastes américains
n'aient aucune conscience de la culture qu'ils véhiculent dans
leurs films. Un point commun entre Delvaux
et les Frères
Dardenne est qu'ils pratiquent un cinéma de l'interrogation,
du questionnement. Ce sont les films qui posent des questions qui me paraissent
les plus intéressants contrairement aux films flamands qui ont
une volonté d'affirmation, d'identité et qui parfois recueillent
un grand succès populaire en Flandre mais ne s'exportent pas du
tout à l'étranger
Ce qui est intéressant c'est qu'à partir des années
60, on va avoir, côté francophone, une démarche qui
se rapproche de la Nouvelle Vague, avec la volonté de faire un
cinéma d'auteur alors que du côté flamand on fait
des "heimatfilms" ou des films qui sont une quête du passé
(l'âge d'or de la Flandre). On peut donc se demander si ce cinéma-là
n'est pas une vitrine culturelle. Avec un aspect positif parce que ça
permet au cinéma d'exister mais avec des effets pervers dont il
faut être conscient, celui de ne plus chercher qu'une certaine visibilité.
La Flandre affirme son identité à travers son cinéma.
En communauté française, le point commun du cinéma
des années septante est une recherche d'identité. On le
voit avec les films de Michel
Khleifi (L'Ordre du jour), Boris
Lehman (Lettre à mes amis restés en Belgique),
Chantal Akerman
(Golden Eighties), ou Mary
Jimenez (La moitié de l'amour). On perçoit toujours
une quête identitaire. Jean-Jacques
Andrien explique que, pour lui, l'identité est un parcours.
Il s'agit de venir de quelque part mais pour s'ouvrir à l'autre.
C'est la recherche de l'autre qui est plus intéressante que la
définition de soi-même. C'est par l'autre, par la confrontation
avec l'autre qu'on arrive à mieux se connaître soi.
Il y toute une série de cinéastes peu connus des histoires officielles qui ont leur propre univers. Parmi eux, Jean-Jacques Rousseau, un cinéaste d'une quarantaine d'années qui vit dans la région de Charleroi et qui a autofinancé deux longs métrages qu'il a réalisés avec les moyens du bord. Il se définit lui-même comme le cinéaste de l'absurde (on ne peut jamais prévoir dans ses films quel sera le plan suivant). Il utilise des acteurs du terroir mais plus spécialement qui sortent d'asile psychiatrique ou des prisons. Et il leur demande de faire voeu d'abstinence, de chasteté pendant le tournage afin de ne se consacrer qu'au film. Il y a donc une volonté de mélanger la vie et le cinéma. Noël Godin c'est vraiment le cinéma de l'irrévérence, aussi bien au niveau du fond que de la forme. Ça peut être intéressant car qui dit irrévérence dit recherche, avec des excès mais aussi un regard neuf sur le cinéma.
L'Europe, c'est comme l'identité, il y a le pire et le meilleur.
Le pire serait que l'Europe existant chacun reste chez soi, le meilleur
qu'au contraire il existe des échanges culturels. Qu'on garde son
identité tout en la développant ou en la renforçant
au contact de l'autre. Face au cinéma-monde américain il
faut se garder de deux écueils. Se replier sur soi, faire des films
régionalistes qui plaisent à un public local mais qui ne
partent pas, comme La Promesse, de quelque part pour s'ouvrir à
l'autre, ou, autre danger, copier le modèle américain (ce
qui est ridicule puisqu'on n'a pas les mêmes moyens que l'industrie
hollywoodienne) et perdre toute identité. C'est un danger qui existe
du coté flamand mais moins du coté francophone. On peut
espérer qu'on ne fait pas l'Europe pour faire un cinéma
américanisé ou passe-partout
Il y a une trentaine d'années, il y a eu entre la France et
l'Italie des coproductions internationales qui ont été à
la fois des réussites artistiques et des succès publics.
Il y avait une politique volontariste de ces deux pays de faire des films
de qualité pour le grand public. Si cela a pu exister entre deux
pays, pourquoi cela ne pourrait-il pas exister à plus vaste échelle
en Europe?
Il y a depuis le début des années 90 une sorte de miracle
surtout du côté du cinéma francophone belge. Chaque
année --alors qu'on ne produit que sept à huit longs métrages
par an -- on arrive à faire connaître un film tant auprès
du public que de la critique. Est-ce que ça va durer? Pour que
ça puisse durer il faudrait que des financements puissent être
trouvés non seulement en Belgique mais aussi dans les autres pays
européens.
Et la France ne joue pas vraiment le jeu avec la Belgique. Le CNC a
supprimé de son propre chef une aide bilatérale qui permettait
à deux ou trois films franco-belges de se faire parrainer en prétextant
qu'il y avait des aides européennes pour cela.
Plus grave, plusieurs films belges se sont fait refuser par Canal+
France. Bien que cette chaîne ait des obligations, ils semblent
privilégier les grosses productions belges et les coproductions
franco-belges majoritairement françaises plutôt que des premiers
longs métrages qui, s'ils paraissent plus risqués, représentent
cependant l'avenir.
C'est une bonne école pour apprendre son métier. La
plupart des cinéastes belges, Akerman, Van Dormael ont fait du
documentaire et par ailleurs pas mal de fictions s'inspirent d'un rapport
au réel. Le cinéma documentaire est très enrichissant.
Mais le danger serait qu'il n'y ait plus que deux pôles : les grosses
productions et le documentaire. Il faut qu'il y ait une place pour des
films comme La Promesse ou d'autres. Le documentaire ne doit pas
être un refuge pour cinéastes n'ayant pas de notoriété
dans la fiction. "
Propos recueillis par Jean-Michel Vlaeminckx
La Kermesse héroïque du cinéma belge par Frédéric
Sojcher.
( 1. Des documentaires et des farces. 2. Le miroir déformant
des identités culturelles, 3. Le carrousel européen).
Editions de L'Harmattan.
(juin 1999)
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