Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2002
01/03/2002
 

1991 - 1999 : les années Cannes

Cannes, dimanche 23 mai 1999, il est presque 20 heures. Imperturbable malgré les délires d'une Sophie Marceau qui, ce soir-là plus que jamais, incarne un certain cinéma français qui ne sait plus ce qu'il raconte, David Cronenberg, Président du Jury du 52ème Festival du FIlm, s'apprête à mettre la touche finale à un Palmarès " radical, engagé et exigeant " comme on l'écrira dès le lendemain dans la presse. La Palme d'Or est attribuée à ... " Rosetta " des frères Dardenne. 

Cette consécration bien méritée pour deux cinéastes qui, de la sorte, prouvaient qu'ils tenaient tous les engagements contenus trois ans auparavant dans " La Promesse ", venait également clôturer en beauté une incroyable décennie de succès pour le cinéma belge francophone devenu incontournable sur la Croisette.
Parti en éclaireur, c'est Jaco Van Dormael qui avait ouvert la voie en 1991 en recevant la Caméra d'Or des mains de Géraldine Chaplin, la fille de Charlot ! " Toto le Héros " devenait sans le savoir le précurseur d'une joyeuse troupe de trublions qui, partant d'Outre-Quiévrain, allaient monter, sans aucun complexe, à l'assaut du plus franco-français des Festivals Internationaux.
En 92, les " p'tits Belges " frappaient deux fois grâce à Manuel Poutte faisant " Sensation " avec un Prix Spécial du Jury du Court Métrage et à la bande à Poelvoorde kidnappant l'attention de la presse avec l'incroyable succès de bouche-à-oreille de " C'est arrivé près de chez vous ".
En 94, Sabrina Leurquin associait les comédiens belges à cette nouvelle vague de succès en jouant dans " Petits arrangements avec les morts ", la Caméra d'Or de cette année-là. Quelques mois plutôt, elle avait fait partie de la belle histoire de " Marie ", le film de Marian Handwerker qui avait raté de peu la sélection cannoise de 93 mais s'était brillamment rattrapé en raflant en septembre le Grand Prix du Festival de Paris et celui d'Interprétation féminine pour Marie Gillain.
En 95, à Cannes de nouveau, Marion Hänsel se fit une religion du Prix du Jury OEcuménique pour " Between the Devil and the Deep Blue Sea ".
En 96, c'était Pascal Duquesne qui montait sur le podium pour recevoir le Prix d'Interprétation masculine ex-aequo avec Daniel Auteuil, son partenaire dans " Le Huitième Jour " du récidiviste cannois Jaco Van Dormael.
En 97, c'est Lieven Debrauwer qui remporte le Prix du Jury du Court-Métrage, signe que dans le Nord de la Belgique, on assiste à un timide retour du cinéma d'auteur laminé à la fin des années 80 par la déferlante des télés commerciales. A noter que pour faire exister leurs courageux longs-métrages, Lieven Debrauwer (" Pauline et Paulette "), Luc Pien (" La Sicilia ") ou Herman Van Eyken (" L'Amour en Suspens ") mais aussi des cinéastes confirmés tels que Robbe de Hert (" Gaston's War ") ou Stijn Coninckx (" Licht ") feront tous appel au soutien de la Communauté française de Belgique. Mais 97, c'est aussi l'année record des ventes internationales pour " Ma vie en rose " d'Alain Berliner présenté à la Quinzaine des Réalisateurs.
En 98, Natacha Régnier partage le Prix d'Interprétation féminine avec Elodie Bouchez pour " La Vie Rêvée des Anges ". Un Prix qu'Emilie Dequenne, la Rosetta des Dardenne, partagera l'année suivante avec Séverine Caneele, actrice nordiste du français Bruno Dumont, auteur de " L'Humanité ".
Il y aurait de quoi sombrer dans l'autosatisfaction après ce rappel de hauts faits festivaliers. Et encore, on s'est limité à Cannes car on aurait pu ajouter la Coupe Volpi récoltée par Nathalie Baye à Venise pour " La Liaison Pornographique " de Frédéric Fonteyne ou le Golden Globe américain du " Farinelli " de Gérard Corbiau...

Mais plutôt que de se gargariser de cette vague de succès, il importe d'analyser le " miracle " afin de le pérenniser. Car les miracles, c'est bien connu, on ne sait pas trop d'où ils viennent ni surtout s'ils ont l'intention de se répéter indéfiniment...

Premier élément objectif : la formation des réalisateurs. On récolte ce que l'on a semé. La Belgique, et particulièrement la Belgique francophone est une des régions d'Europe qui a le plus et depuis le plus longtemps, investi dans la formation. Un des phénomènes des années 90 est, sans doute aucun, l'éclosion d'une génération de réalisatrices et réalisateurs issus de l'IAD et qui, en 1992, se sont frayé ensemble un chemin jusqu'au grand écran en produisant un film collectif intitulé " Les 7 Péchés Capitaux ". Tous n'ont pas eu la chance de confirmer ce galop d'essai dans les années 90 mais c'est chose faite aujourd'hui. Il y eut tout d'abord Frédéric Fonteyne avec " Max et Bobo " et Yvan Lemoine avec " Le Nain Rouge " en 98. Et depuis Pierre Paul Renders ("  Thomas est amoureux "), Béatriz Florez (" Putain de vie "), Philippe Blasband (" Un honnête commerçant ") et Geneviève Mersch (" J'ai toujours voulu être une Sainte "). Comme quoi, on n'est pas toujours puni par où l'on a péché...

Deuxième élément : la professionnalisation des producteurs. Le modèle héroïque des réalisateurs-producteurs issus des années 70, cède peu à peu la place à de petites structures fragiles encore mais capables d'intégrer les indispensables rudiments de marketing sans lesquels un " produit  audiovisuel " n'a plus aucune chance aujourd'hui d'exister dans un des secteurs les plus exposé à la mondialisation. Il y a les nouveaux venus dans les années '90 comme Diana Elbaum (Entre Chien et Loup) ou Patrick Quinet (Artemis, maison de production entre autres de Frédéric Fonteyne mais aussi d'Harry Cleven ) qui emboîtent le pas du très déterminé Dominique Janne, producteur avec K2 des films de Gérard Corbiau.. Et puis il y a les " anciens " qui ont bien négocié le virage de la fin des années 80 comme Jacques Declercq (Nomad Film) ou Hubert Toint (infatigable animateur de Saga Films). Ceux-là, outre leurs productions nationales, systématiseront pour le plus grand bien de tous, le régime des coproductions internationales. Paradise Films, la structure de Marilyn Watelet, sera capable dans les années 90 de produire pour Chantal Akerman aussi bien " Nuit et Jour " (en 91) que " Un Divan à New York " (en 95) avec Juliette Binoche et William Hurt avant de revenir au documentaire intimiste d'Hélène Lapiower (" Petite Conversation familiale " en 99) ! Et que dire du parcours exemplaire d'Anne-Dominique Toussaint et Pascal Judelewicz dont la maison de production, les Films de l'Etang, semblait n'avoir été créée que pour le prolixe Jean-Philippe Toussaint (" Monsieur " en 90, " La Sevillane " en 92 et " La patinoire " en 98) mais qui sut bien vite trouver l'énergie pour produire en Belgique (" La Partie d'Echecs " d'Yves Hanchar en 94) ou coproduire avec l'étranger (" Mina Tannenbaum " de Martine Dugowson en 93) !
Troisième élément : l'émergence des Régions. Découlant bien sûr des deux premiers facteurs, une approche économique du cinéma en tant qu'industrie a peu à peu fait éclore l'idée que les Régions de Belgique pourraient s'impliquer dans le soutien au 7ème Art, elle qui, constitutionnellement, ne disposent pas de compétence culturelles. Cette opportunité nouvelle ne se déclenchera véritablement que dans la décennie suivante mais répondra, en ce qui concerne la Région Wallonne du moins, à une attente nouvelle suscitée par l'émergence d'une génération très enracinée du côté de Namur (la bande à Poelvoorde et le prometteur Benoit Mariage avec " Les Convoyeurs attendent " produit par Dominique Janne en 99) et encouragée par les succès liégeois des Dardenne bien sûr mais aussi du documentariste Thierry Michel dont le " Mobutu, Roi du Zaïre " connu une belle carrière en salle à l'instar du " Rêve de Gabriel " d'Anne Levy Morelle.
Il y a dix ans, en préface d'un ouvrage similaire, nous écrivions : " Avec une caméra belge, on fait des images. Pas de l'argent "... Mais déjà, il nous semblait que l'éternelle dichotomie art / industrie pourrait peut-être trouver à se résoudre dans une volonté conjuguée des partenaires publics et privés. Puisse cette mise en perspective des années 90 convaincre ceux qui sont aujourd'hui légitimement fatigués par tant de combats que des progrès énormes ont été accomplis et que les efforts fournis depuis 10, 20 ou 30 ans commencent à porter leurs fruits.

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