Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2003
Mots-clés : tournage,
 

25°en hiver

Extérieurs
Nous nous demandions avec un brin de nostalgie : Qu'est donc devenu Stéphane Vuillet. Il nous avait emballé à la fin du siècle dernier en réalisant deux courts métrages (Terre Natale et Le Sourire des femmes, voir archives) au style vif, un peu speedé, sur un rythme jazzy. En un mot deux films qui ne racontaient pas seulement des histoires de notre temps (l'exil, le désir confronté au manque, le charme mystérieux des femmes) mais imposait un regard pétillant sur un monde duquel le réalisateur nous montrait être partie prenante (le beau plan post-générique de Terre Natale où l'on découvre le réalisateur embrassant ses interprètes). Puis l'information est parvenue jusqu'à nos oreilles - via un courriel de Man's films (dont la productrice est Marion Hänsel) -- de l'existence de 25° en hiver, un long métrage dont le début du tournage commençait.

Action
Action ! Lorsque nous parvenons sur le toit du parking 58, au centre de Bruxelles, l'équipe de 25° en hiver filme la prise en charge de Sonia (Ingeborga Dapkunaite) une jeune femme immigrée, par Miguel (Jacques Gamblin), accompagné de sa mère Abuelita (Carmen Maura), qui voit son quotidien bousculé par une inconnue mais sous le regard espiègle de Laura (Raphaëlle Molinier), sa fille de sept ans. La Camionnette de Miguel, qui est coursier pour le compte de son frère, est bariolée aux couleurs de l'Espagne : jaune avec un soleil qui darde ses rayons en rouge. Le Cameraman filme l'action, à contre-jour, avec une caméra Aaton S16, calée à l'épaule. Stéphane Vuillet, un casque sur les oreilles suit attentivement l'action devant le moniteur vidéo qui lui restitue l'image en format scope (le caméraman nous confiant que le Super 16 gonflé en 35mm sera anamorphosé en scope suivant une méthode que Gaspard Noé, le réalisateur de Seul contre tous a expérimenté et dont les résultats sont probants). "Cut" s'exclame le réalisateur. A l'aise. C'est bon. On change la mise en place pour enregistrer le plan précédant (question de position d'un soleil que ne cesse d'observer attentivement Walter Van den Ende, le chef.op., tant ses éclipses sont nombreuses). Dans la séquence qui suit, le trio composé d'Abuelita, Miguel et Laura se dirige vers la camionnette en rencontrant en fin de plan Sonia. La caméra placée sur une dolly dont les roues sont posées à même le sol (question de fluidité pour enregistrer le parcours), suit les protagonistes qui se déplacent à vive allure vers leur véhicule. Hors champ, Olivier Hespel, l'ingénieur du son, bien campé sur ses jambes, suit une action dont la perche enregistre le dialogue de Jacques avec sa mère laquelle lui ramène Laura, sa fille. Répétition. Action. Vas-y Miguel. Okay répond Abuelita. Et ça trace. La scène est plusieurs fois répétée puis, lorsque le soleil réapparaît, se tourne. Moteur. Action ! Stéphane est scotché au moniteur vidéo, il hoche la tête, enlève son casque et décide de refaire la prise. Question de tempo.

Productrice
Dans le bureau de production, Marion Hänsel nous confie : « J'avais vu Le Sourire des femmes, et j'ai rencontré Stéphane lors d'un festival, à Genève, et il m'a expliqué son projet. Stéphane a tout appris par lui-même. Il n'a pas fait d'école, il a été assistant machino, assistant électro puis il a réalisé des courts métrages. J'ai demandé à voir Terre Natale, son premier film que je trouve très intéressant. Et un jour ayant écrit les premières moutures d'un long métrage il m'a demandé de le lire et de lui donner quelques conseils et de fil en aiguille il m'a demandé de le produire. D'autant que le projet était complexe pour « La Parti », la maison de production qui devait monter le projet initialement. J'ai accepté parce que je trouvais le projet très bon et que j'aime bien l'énergie de Stéphane.
C'est une histoire qui se passe en un jour avec quatre personnages principaux et qui sont presque tout le temps à quatre. Ce n'est pas la même structure que Le Sourire des femmes mais c'est le même style au niveau de la rapidité des mouvements caméra. C'est une comédie, même parfois burlesque mais très attachante.
Pour le casting, après le choix judicieux de Jacques Gamblin, lorsque Stéphane a rencontré Carmen Maura pour le personnage de la grand-mère, il m'a dit, à la seconde près : « je peux tourner demain ! » Carmen qui adore le scénario était quant à elle tout à fait enthousiaste.
Après douze jours de tournage tout se passe bien, l'équipe est chevronnée. Stéphane désirait, au départ travailler avec une équipe très jeune. Je l'ai un peu tempéré parce que produire un film trashy n'est pas le cinéma que j'aime. J'ai envie que le film soit de qualité et je me suis arrangée pour trouver un financement qui y corresponde,je lui ai proposé de tourner avec Walther Van den Ende Il a rencontré Walther et m'a dit : « je suis partant ». Olivier Hespel c'est son choix, il n'y a pas de souci. L'équipe est très solide tout se passe bien malgré le fait que le tournage soit lourd. Stéphane ne fait pas de plans séquences, il découpe très fort.

Carmen Maura
Ce n'est pas la première fois que Carmen Maura, l'une des actrices fétiches de Pédro Almodovar travaille avec Marion Hänsel. Elle était l'héroïne de Sur la terre comme au ciel. Tournage sur lequel les deux femmes sont devenues des amies. «J'ai vu les deux courts métrages de Stéphane que j'ai aimé, nous explique Carmen Maura, tout de rouge vêtue, « ça ne me dérange pas du tout que ce soit un premier film. Je trouve d'ailleurs que c'est un plus parce que le metteur en scène ne risque pas de t'oublier. Le personnage d'Abuelita m'a plu d'autant que cette grand-mère parle en espagnol donc je suis très à l'aise d'autant que je n'ai jamais eu de problème avec l'âge. Je viens d'ailleurs d'avoir une petite fille le 27 décembre dernier.
Le personnage est très gai. Elle incarne un peu la femme espagnole avec toute sa vitalité, son sens de l'humour, sa folie. J'ai connu beaucoup d'immigrées espagnoles. Et puis, il y a un aspect comédie dans le film. Ce qui ne me change pas beaucoup de l'interprétation de mon personnage. J'ai joué beaucoup de personnages très malheureux et les gens rient dans la salle. Notamment dans Femmes au bord de la crise de nerfs (Pedro Almodovar). Je crois qu'un des secrets de la comédie n'est pas d'essayer de faire rire, parce que si l'acteur aborde son rôle en pensant qu'il doit faire rire en général ça ne marche pas. La comédie, il faut l'aborder très sérieusement. Les protagonistes d'une comédie sont en général très malheureux, elles souffrent, elles pleurent, il faut donc jouer vrai. La comédie est délicate à interpréter. Dans le drame, si on fait deux secondes de plus ce n'est pas trop grave tandis qu'avec la comédie il faut jouer dans un tempo parfait ». Elle fait un geste vague en direction du plateau. « Je ris à la maison mais pas sur le plateau », conclut-elle en riant.

Jacques Gamblin
« Lorsque j'ai lu le scénario, nous indique Jacques Gamblin, vétu d'une veste de cuir noir et sirotant un café tout aussi noir, « j'ai téléphoné tout de suite pour donner mon accord. J'étais satisfait. Je n'avais rien à redire, dés la première version. Miguel, le personnage a un côté glandeur. Il fait le coursier pour son frère qui a une agence de voyage et, ce jour-là, il est un peu en retard sur les courses à effectuer. Miguel est décalé, il vit avec sa fille qui a sept ans, la mère, c'est-à-dire que sa femme est partie tenter sa chance aux Etats-Unis pour devenir une star de la chanson. Donc, dit-il en souriant, elle n'est pas dans le film. Elle nous manque. Ensuite, en faisant une course à l'aéroport, Sonia, une immigrée russe se glisse dans sa voiture et lui demande de l'aide. Du coup sa tournée va être décalée en fonction du coup de main à donner à Sonia. Sa fille se retrouve à l'hôpital avec la grand-mère qui la garde et tout le monde se retrouve dans la voiture à la recherche de l'adresse du mari de Sonia. C'est une comédie pleine de sentiments et d'émotions. C'est ce que j'ai aimé. Ça parle d'actualité avec un ton léger, fort et chaleureux. Je crois que ce sera un film généreux comme je les aime. »
Gamblin a connu Stéphane avant d'avoir lu son scénario qui était élèctro sur A la vie, à la mort de Robert Guédigiuan. Mais il n'a fait le lien entre le scénariste et son auteur que lorsqu'ils se sont revus à Paris. « C'est un beau parcours. Et il est à sa place complètement comme réalisateur. Parce que c'est une chose de rencontrer les gens mais il faut les voir sur le terrain et sur le terrain ça va ! Il ne cherche pas sa place, il l'a. Après avoir vu des images, au bout de dix jours, à mon sens on est dans le film que j'ai lu, que j'ai rêvé. »
Lorsque nous lui demandons quelle est la direction d'acteur que pratique Stéphane, il reste silencieux quelques secondes avant que sa tête panote vers nous et qu'il reprenne : « Il n'est pas directif mais il n'a pas peur des acteurs. Il vient vers nous et nous demande des choses mais en même temps il est extrêmement à l'écoute de toutes les réactions. Il est très ouvert, se sert de tout ce qu'il entend et pour ça il faut une certaine confiance en soi. Ce qu'il a. Il n'a pas peur de se nourrir de l'imprévu. A partir du moment où c'est ouvert, je propose et Stéphane trie. C'est son boulot. »
Jacques Gamblin roule une cigarette, l'allume, en tire une bouffée et poursuit : « Participer à un premier film n'est pas un problème à partir du moment où le scénario est bon. Je l'ai fais l'an passé sur Carnages de Delphine Gleize. Ce n'est pas tant sur la rencontre avec le réalisateur que ça se joue, c'est surtout sur le plateau qu'on voit si on s'est gouré ou non ». Sachant que Gamblin écrit (il a publié deux livres et en écrit un troisième) nous lui demandons comment il définirait la façon de filmer de Stéphane : »Avec sa façon de filmer, il y aura des instants de grâce.

Stéphane Vuillet
Le réalisateur de 25° en hiver nous confie pendant l'intervalle de la pause midi : « On a mis deux ans à trouver l'argent à partir du moment où le scénario a été terminé. Ca n'a pas été simple. C'était au moment de la chute de Canal+, Marion a fait un travail extraordinaire. Ca ne m'a pas semblé si long que ça. A partir du moment où l'échéance est donnée, ça devient même très court. D'ailleurs au départ, le scénario était destiné a être un court métrage. C'était Pedro Romero qui m'en avait apporté la trame en me demandant de travailler avec lui. Ce que nous avons fait. Le scénario a été refusé par la commission pour des raisons de développement, celui du personnage de Sonia. On l'a donc considérablement étoffé et c'est devenu un long métrage. 25° en hiver ce sont quatre personnages et le film pourrait presque se tourner de quatre points de vue. L'histoire d'une petite fille, vivant seule avec son père qui, grâce à l'histoire de Sonia, va comprendre que sa mère ne reviendra plus. On pourrait dire que c'est l'histoire de Miguel qui pris entre sa mère, sa fille et Sonia va comprendre la même chose. On pourrait dire aussi que c'est l'histoire de Sonia dont le mari vit en Belgique, qu'elle n'a plus vu depuis deux ans et qui atterrit dans une famille plutôt marrante. Elle part donc à sa recherche, se fait arrêter à la frontière et a l'opportunité, grâce à Miguel, de retrouver son mari. Sonia est angoissée parce qu'elle ignore si elle va trouver, un mari mort, un mari qui l'a trahi, un homme au bord de la déprime complètement aux abois.  C'est tout ça qui l'habite en même temps qu'elle vit avec cette famille espagnole un peu zinzin. On pourrait dire que c'est l'histoire de la grand-mère qui comprend qu'elle a besoin davantage de ses deux fils qu'elle ne se l'imagine. Mais dans le quatuor, le personnage central c'est Miguel et le personnage principal c'est la petite fille. »

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