Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
16/10/2009
 

35 Rhums de Claire Denis

35 RHUMSCette année, la Mostra de Venise a présenté, outre Mister Nobody de Jaco Van Dormael, White Material de Claire Denis. Au même moment, vient de sortir en DVD, 35 Rhums de la même réalisatrice qui avait été présenté à la Mostra de 2008.
Tout le charme des films de Claire Denis vient-il de son impeccable tempo dans l'utilisation des ellipses et des non-dits? Pas seulement, bien sur mais aussi, il s'agit de la partie immergée de l'iceberg auquel on peut volontiers ajouter une temporalité sans mesure du temps qui passe, processus wendersien sur le fil du temps (période allemande de Wim Wenders) et, côté asiatique, Printemps tardif et Le goût du sake (Ozu) ainsi que Nuages flottant (Naruse) Tout cela évasivement, la réalisatrice n'aimant guerre surligner ses repères. A cela il faut ajouter le thème d'un emploi d'un lieu comme territoire mouvant, une surface fluide du temps qui s'écoule.

35 Rhums, ce film à l'espace-temps hypnotique nous emmène dans l'automne d'un binôme père-fille. Un père (Alex Descas) qui aimerait voir sa fille (Mati Diop), en études à l'Université, voler de ses propres ailes tandis que celle-ci, Joséphine, espère ne point le quitter. Claire Denis : « Le père et la fille se sont construits tellement ensemble que s'il désire son indépendance c'est par sagesse. Ce n'est pas profondément ce dont il rêve »
Lionel, le père, salarié à la SNCF, conduit un RER, rentre chez lui avec un achat d'autocuiser pour le riz (coucou Ozu) et retrouve Joséphine (au début on ne sait trop s'il s'agit de sa femme ou de sa fille) pour cuisiner et diner avec elle. Joséphine a un copain, Noé (Grégroire Colin). Lionel voudrait que sa fille se marie. La réalisatrice est ailleurs que dans la relation possessive mère-fils : « Le père est obligé d'observer une distance physique, mais qui du coup, crée un attachement sentimental très fort. La mère, elle, a accès au corps. Toujours. Le père, non, et même loin de là » (1)
Outre Noé, se trouve, dans le même immeuble d'un quartier ferroviaire de Paris –et non en banlieue comme on pourrait le croire – Gabrielle, follement amoureuse du passible Lionel. Est-ce la mère de Joséphine , se demande-t-on, avant de découvrir via une tata teutonne (Ingrid Caven) qu'elle est morte et enterrée en Allemagne. Hormis la tante aux cheveux blonds, tout le monde est noir et Antillais, que ce soit les copains étudiants universitaires de Joséphine ou les collègues conducteurs à la SNCF de Lionel, dans 35 Rhums, ce qui est complètement jouissif;
La fluidité de l'espace-temps nous est montrée dans une mise en scène jouant sur la mécanique des corps et des gestes (un coté chorégraphique qu'affectionne Claire Denis – revoir Trouble everyday) ainsi que les trajets du RER. Séquence . Plan en travelling avant, à travers la vitre d'une cabine de conducteur où se dessine à la vitesse du train, les lignes de fuite, les perspectives triangulaires mais surtout les couleurs de l'aube et du crépuscule, du jour et de la nuit suivi d'un rapide gros plan d'une main noire sur le frein, puis, d'un plan ultra-rapide sur Lionel, silencieux, de profil.
La vie qui change, son écoulement est ce que nous conte tel du riz asiatique, 35 Rhums en nous montrant ce qui persiste (dans le temps) et ce qui glisse sans retour. Le tout avec des éclaircissements souvent différés des divers événements en instants cotonneux comme des petites capsules qui plan après plan offrent une lisibilité au récit
La manière sensuelle de filmer correspond au minimum de paroles (juste le contraire de Palavra e Utopia de Manoel de Oliveira, dont nous vous parlons, par ailleurs). Le silence n'est pas que l'expression de Lionel, le taiseux, tel que lui reproche son ami à la retraite, il est la ligne narrative du film. Le titre 35 Rhums correspond à quoi, au juste? Une légende consistant à boire 35 rhums d'affilée lorsqu'on prend sa retraite. Mais 35 Rhums, c'est aussi un film saisissant sur la vie qui passe, sur les liens et leur dissolution. Des films pareils, nous, on en redemande.

(1) Entretien in Les Inrocks 689

35 Rhums, Claire Denis, édité par Cinéart, diffusé par Twin Pics.

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