Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/11/2008
 

9mm de Taylan Barman

Morne Plaine
Dans un échange mémorable du film Les Acteurs de Bertrand Blier, un dialogue savoureux s’articule entre Jean-Pierre Marielle, acteur dépressif, et un spectateur de cinéma récalcitrant. Marielle, André Dussolier et Jacques Villeret dans leurs propres rôles s’apprêtent à torturer le bonhomme, coupable d’avoir raté leurs derniers films au cinéma :
- Le spectateur : J’ai pas envie de mourir ! J’ai envie d’aller au cinéma. Y'a des trucs chouettes en ce moment ?
- Jean-Pierre Marielle : Y'a un film bouleversant qui s’appelle « Morne Plaine ». C’est une histoire qui se passe dans le Nord, sur l’angoisse du chômeur qui regarde son terril. C’est en noir et blanc, caméra à la main, joué par des amateurs…
- Le spectateur : Allez-y, butez-moi !...
À de nombreuses exceptions près (pas de noir et blanc, ni de caméra à la main, encore moins d’acteurs amateurs !) Taylan Barman vient pourtant de signer LE film qu’aurait pu être Morne Plaine... ou en tout cas, semble en avoir trouvé l’esprit.
Laurent (Morgan Marinne, vu chez les Frères Dardenne), Roger (Serge Riaboukine) et Nadine (Anne Coesens) forment une famille éclatée vivant dans un appartement sombre et austère d’une petite ville peu joyeuse, aux teintes verdâtres et glauques à souhait. Leur famille souffre d’un manque flagrant de communication, de joie, voire… de vie ! Nadine et Roger ne se parlent plus. Roger est un chômeur alcoolique et handicapé, passant ses journées à ne rien faire. Leur fils Laurent, au visage impassible, ne s’exprime que rarement, sèche les cours, et passe ses journées avec ses copains à traîner, loin de l'école. Nadine, agent de police, est de plus en plus terrifiée par la violence quotidienne dont elle est victime. Laurent, suite à l’arrestation violente de l’un de ses amis, victime de méprisables pratiques policières, se révolte et se retrouve en détention. Pendant ce temps, Roger, jaloux et errant en ville comme une âme en peine, surprend l’infidélité de sa femme.

9mm

 Les destins respectifs de ces trois personnages tragiques se voient illustrés dans une succession systématique de longs plans-séquences (une soixantaine en tout et pour tout !) agrémentés de longs silences et de longs regards dans le vide. Un procédé qui pourra épuiser, voire rebuter ou fasciner, mais sans doute nécessaire à une efficace démonstration en parallèle d’un manque total et effrayant de communication chez ces trois personnages, un abandon complet, restant inexpliqué, un peu comme s'ils avaient tout simplement, par manque de force, décidé un beau jour de « laisser tomber ».
 
Un constat encore accentué par le visage totalement impassible et désespéré de Morgan Marinne, comédien "nature" au visage opaque marqué par la torpeur et l’abandon. Un visage qui nie la vie… ou la possibilité de la vie.
Pas toujours facile donc dans ces conditions, de s’identifier complètement à ces trois personnages apathiques, enfermés dans leur mutisme et leur solitude, des âmes errantes auxquelles le réalisateur et le scénariste n’offrent hélas, que très peu d’espoir, encore moins une chance de rédemption. Et c’est bien là que le film de Barman risque de diviser : totalement noir, 9mm est un film déserté de la moindre notion d’espoir et qui ne laisse pas la moindre chance de salut à ses protagonistes. Tout au plus les auteurs nous offrent-ils un beau moment de tendresse entre Nadine et un collègue, une prostituée un peu plus souriante que la moyenne pour Roger et… vraiment rien de rien pour Laurent ! Il sera permis de prendre ça pour du cynisme total de la part des auteurs et, à n’en pas douter, le spectateur sortira de la salle écrasé par autant de noirceur. Mais on préférera penser que dans leur vision du monde et la représentation d’une famille sans paroles, Taylan Barman et son coscénariste Kenan Gorgun ont préféré privilégier une sorte de réalisme cru et dévastateur afin de parler du mal-être de cette poignée de personnes fragilisées.  
 
Un regard sociétal terriblement pessimiste, mais sans doute assez juste.
9mm reflète certainement beaucoup mieux la réalité que bien d’autres œuvres essayant d’illustrer le malaise de manière plus positive. Il le fait même parfois avec talent, notamment dans l’utilisation du procédé toujours très casse-gueule du plan-séquence. L’écriture, sous forme de légers flashbacks, relie la journée des trois personnages (à la Pulp Fiction) et la résolution, bien que frustrante, s’avère d’une logique implacable.
 
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