Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2000
 

A comme Adrienne de Boris Lehman

A comme Adrienne, B comme Boris, C comme Cinéma...

A comme Adrienne de Boris LehmanUne heure du matin, des émotions plein la tête, je suis sous le charme. Je reviens d'Aarschot, là-bas en terre flamande où je viens de voir le dernier film de Boris Lehman, A comme Adrienne. Conclusion attendue d'une après-midi champêtre dans une ferme-atelier de peintre, perdue dans le vert tendre d'un printemps ensoleillé, la projection du film prenait place dans une exposition consacrée à Boris Lehman vu par ses amis.
Et les amis étaient là, venus qui de Bruxelles ou de France, qui d'Allemagne ou de Moscou, pour cet instant de retrouvailles et de nouvelles rencontres, temps comme hors du temps où se voir, se parler trouvait dans le simple fait d'être ensemble la dimension de son plaisir. Et une vieille magie opérait, celle d'un partage qui, de photos en tableaux, d'extraits de correspondance en cahiers de notes de Boris, se prolongeait jusque dans son film et l'éclairait d'une complicité qui abolissait cette distance entre moment de vie et moment de cinéma.

L'art du portrait

A comme Adrienne de Boris LehmanA comme Adrienne est un portrait. Celui d'une dame âgée qui vit à Bruxelles et que Boris connaît. Et, comme tout portrait, il est double, il est aussi le portrait en miroir de celui qui le fait. Si, contrairement à d'autres de ses films, Boris n'apparaît qu'à la périphérie d'A comme Adrienne, il n'en est pas moins constamment présent. Car il inscrit directement son film dans sa relation avec Adrienne, dans cette intimité qu'il partage avec elle. Il ne questionne pas, il regarde et participe, mettant en scène des situations de leur vie quotidienne en une succession de petites séquences fictives, suite de leçons de choses, entrecoupées de souvenirs et dont la banalité apparente révèle et Adrienne et lui-même mieux que la plus subtile des interviews.
C'est ainsi que nous découvrons Adrienne donnant une leçon de natation à ses petits-enfants, expliquant comment cuire le riz selon une recette iranienne, comment dresser une table pour dix convives ou plus simplement coudre un bouton de chemise. C'est ainsi que nous suivons Boris devenu le passager inquiet d'une Adrienne aux prises avec le trafic bruxellois, parcourant avec elle ses albums de photos ou lui expliquant le maniement d'un clap. Autant de scènes drôles, touchantes, complices durant lesquelles Adrienne perd progressivement les repères de sa vie bruxelloise pour pénétrer un lieu imaginaire où sa parole d'aujourd'hui et le parcours de sa vie passée nous concernent directement.
En se mettant au juste niveau de celle qu'il filme, dans cette proximité particulière qui ne laisse pas de place au jugement ou à l'observation, dans cette distance qui n'est qu'implication, Boris soumet sa relation avec Adrienne à une véritable métamorphose. Il nous invite à dépasser petit à petit les apparences d'une réalité sociale et quotidienne pour nous saisir de la seule beauté du vivant. Et comme le film se termine Adrienne rayonne d'un plaisir de vivre rarement vu au cinéma.

L'art de transmettre
Mais le charme et la force du film de Boris Lehman ne se limitent pas à cet enjeu du comment découvrir l'autre à partir de soi, du comment faire naître l'autre dans un contexte qui englobe et celui qui regarde et celui qui se livre. A comme Adrienne est aussi un film sur la mémoire, sur ce qui fait trace, dépôt, sédiment, et surtout sur cette évidence de la vie qui se manifeste quand se transmet un savoir, un plaisir. Dans les années cinquante, Adrienne découvre l'Iran et part vivre là-bas. C'est son engouement pour une autre culture, une autre façon de vivre et plus particulièrement son coup de coeur pour les contes persans et cette tradition orale dont elle devient une voix. Entre ses instants bruxellois où elle nous transmet sa façon de vivre au quotidien et cet art de raconter qu'est le conte, un chemin se dessine, apparaît.
Et quand, en fin de film, Adrienne décide de se taire pour ne garder que les yeux grand ouverts, alors peut commencer le conte, alors elle peut nous raconter cette autre mémoire qui la tient et la dépasse. Passage d'une parole individuelle à cette voix multiple, plurielle, qui appelle la communauté. Rituel du lien qui se déroule comme la voix du conteur nous unit en une même écoute. Et Boris réussit alors cette prouesse de confondre en une même préoccupation l'enjeu du cinéma et celui de l'oralité. Entre le regard et la parole, il y a ce jeu de la distance et de l'immédiat, du différé et du vécu. Et Boris le sait et construit son film comme pour en abolir l'écart.
En filmant Adrienne nous racontant un conte, en en faisant la résolution de son portait, Boris nous dit qu'il est un mouvement, un devenir qui est dans l'acte de transmettre, qu'il anime toute création et sous-tend toute communauté de vie. Et c'est en cherchant à nous rendre proche cet instant particulier qu'il trouve l'émotion de son film et ce, au-delà de toute critique. Comme dans ses autres films, et c'est en cela qu'il fait oeuvre, Boris nous rappelle qu'entre le singulier de nos vies et cet universel qui les porte, il est cet instant de la communauté, ce plaisir d'être ensemble. Et le dernier plan de son film, ce visage émerveillé d'une petite fille qui écoute le conte d'Adrienne, donne à vivre à lui seul la pérennité d'Adrienne. C'est simple et superbe, c'est du cinéma et que du bonheur.

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