Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/1997
 

Ça ne se refuse pas d'Eric Woreth

L'amour du jeu

La nuit. Dans un bar. Stella, la tenancière, est derrière le comptoir; de l'autre côté, face au miroir, Marthe, une cliente. Bols entre et s'approche de Marthe. C'est visiblement un habitué des lieux. La nuit est sa "cup of tea", elle apaise ses angoisses existentielles. Il est euphorique, Marthe s'en aperçoit et attaque les yeux rivés sur ceux de Bols: "je parie tout ce que tu as sur toi que je te paie le champagne avant ce soir!".
"O.K., sors ton pognon!", répond Bols. Et il prend un paquet de cartons de bière les place sur le bord du comptoir puis, d’un revers de main les lance et les rattrape avec un sourire triomphant. Marthe en souriant fait la même chose. "Quitte ou double ? - Double!" Bols ajoute le double de cartons, les lance et gagne. Marthe :"Stella, sers-nous du champagne, s'il-te-plaît " et s'adressant à Bols : "J'ai gagné, Bols!" Stupéfait, celui-ci contemple Marthe qui l'observe, l'air goguenard, et prenant conscience d'avoir été joué il s'exclame: "Ah non! pas ça!" Puis, résigné, jette une liasse de billets sur le comptoir. "Coupez!", crie Eric Woreth, le réalisateur, dont le regard aiguisé n'a pas quitté ses interprètes: "Vous m'en refaites encore une aussi bonne et on peut passer au plan serré, mes amours !" Puis, s'adressant à Isabelle Renauld : "j'aimerais obtenir plus d'intensité encore dans ton regard quand tu affrontes Bols, c'est ta vie que tu joues là. " 

La Dolly qui supporte l'Arriflex 35 BL4 glisse sur les rails du travelling latéral et regagne sa position de départ. Elin, une grande fille rousse, cale le clap électronique en face de l'objectif et dit : S8/2 sur 2". "Moteur". Le cadreur, l'oeil vissé sur l'objectif de la caméra, branche le courant, une lampe rouge s'allume. Le vacarme d'un bus qui passe dans la rue troue le silence. Sur le clap électronique les chiffres rouges de l'affichage numérique défilent, égrenant les secondes. "Bon pour le son !",lance l'ingénieur du son. "Action !", crie le réalisateur et la séquence recommence sous son oeil attentif.Eric Woreth dirige Isabelle Renauld et Frédéric Pellegeay © JMV.
Isabelle Renauld incarne Marthe, un personnage de joueuse larguée qui joue une ultime partie de poker avec son destin. Elle a un regard à la fois volontaire et vulnérable, à la Romy Schneider, irrésistible, émouvant. "Superbe", murmure à la fin de la prise Eric Woreth, s'adressant à la scripte qui en profite pour prendre un Polaroïd de contrôle: "Elle a des yeux d'enfer !" On installe un objectif 95 mm sur l'Arri BL , l'assistant caméra sort un magasin du "charging bag" et le place dans le couloir de la caméra. On refait la séquence en plan serré, dans le même axe. "OK, il y a de bonnes choses" dit Eric Woreth. "Il y a un chevauchement de texte lorsque Marthe et Bols prononcent "double", fait remarquer la scripte. -Très juste, on va faire un pick-up", réplique le réalisateur. Puis, on tourne le contre champ sur Stella avec Marthe et Bols en amorce, bord cadre. Stella écoute le dialogue de ses clients tout en débouchant une bouteille de champagne. "Pas mal, on la prend " dit Eric Woreth.
"C'est l'histoire d'une femme qui joue, nous confie Isabelle Renauld, "Un matin, elle rentre chez elle avec une dette de jeu de quelques millions. Son mari, un promoteur immobilier qui jusqu'alors a toujours épongé ses pertes, refuse, cette fois-ci, de l'aider. Il lui dit que la seule chose qu'il consente désormais à lui offrir c'est une cure chez un psy. Elle va passer l'après-midi et la nuit suivante à essayer de trouver l'argent ou une partie de l'argent qu'elle doit rembourser.
Evidemment on pense tout de suite à La baie des Anges mais le film de Demy est axé sur le jeu, le casino, tandis que Ca ne se refuse pas, c'est plutôt le parcours d'une femme au bout du rouleau et c'est donc plus proche d' A bout de souffle ou mieux de Gloria parce que dans le film de John Cassavetes il y a une sorte d'aura autour de Gena Rowlands.
Ça ne se refuse pas est une sorte de "road movie" nocturne qui raconte le déclin d'une femme. Marthe a été une reine de la nuit des casinos mais elle est en bout de course. C'est ce qui rend le personnage intéressant. Au départ, le rôle a été écrit pour un homme, et puis il a été réadapté et c'est devenu le parcours d'une femme. C'est un personnage très fort même s'il est vulnérable. C'est un bonheur pour une actrice de jouer un personnage pareil.
Tout se tourne en Belgique, à Bruxelles et à Anvers. Je n'ai qu'une scène à jouer avec chacun des personnages Chacun d'eux est un bout de Marthe puisque chacun d'entre eux appartient sinon à son présent du moins à son passé. C'est un condensé de sa vie.
Dans la séquence à laquelle vous avez assisté, Marthe est confrontée à Bols, un vieil ami avec qui elle a joué, avec qui elle a passé des nuits et elle le retrouve lorsqu'elle est seule, traquée par les requins qui veulent qu'elle rembourse sa dette de jeu, au prix de sa propre vie!"

Ça NE SE REFUSE PAS
35 mm, format : 1.66, couleurs, 90’
Réal.: Eric Woreth, scénario d'Alain Adijes d'après Noc 312, un roman de Fredric Brown. Image: Rémy Chevrin. Son: Philippe Sénéchal. Int.: Isabelle Renauld, Julie Gayet, Jean-Marc Barr, Stéphane Rideau, Daniel Duval, Frédéric Pellegay. Prod.: Elzevir films, Saga films, 3 Emme Cinématografica, UGC Images, M6 Films

Jérémie Demeyer et Jean-Michel Vlaeminckx
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