Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2010
04/06/2010
 

A perte de vue de Emile Degelin - Belfilm

Une autre histoire de l’œil
Les éditions DVD de films méconnus de l’asbl Belfilm nous faisaient (re)découvrir, il y a plus d’un an, l’étrange objet cinématographique d’Emile Degelin, Palaver. Dans ce film un brin surréaliste, l’utilisation de filtres de couleurs devant l’objectif, transformait sans cesse la réalité, obligeant ainsi le spectateur à poser d’autres yeux sur le monde, à questionner les différences et les points de vue. Plus de 25 ans plus tard, le cinéaste flamand, visiblement passionné par cette grande question du regard, tourne De Ooggetuige (À perte de vue), pour nous faire partager l’expérience d’un aveugle qui recouvre la vue.

La photographie – tout comme le cinéma – est une prise de possession du monde par le regard. Choisir, pour sujet, un personnage aveugle, rend plus ambigu encore le rôle que le metteur en scène fait jouer au spectateur. Nombre de réalisateurs se sont intéressés à cette figure, de la jolie fleuriste dans City Lights (1931) de Chaplin au super samouraï Zaitochi repris par Kitano (2003).

Cette figure emblématique, à perte de vuedans un art fondé totalement sur la pulsion scopique, est donc une interrogation sur le cinéma lui-même, et permet bien souvent de symboliser l’aveuglement dans lequel nous vivons tous. À cet égard, la littérature et le cinéma n’ont pas manqué de véhiculer quantité de clichés sur ces personnages privés du sens de la vue, transformant, la plupart du temps, les femmes en incarnation de la douceur et de l’innocence, et les hommes en prophète doté du pouvoir de divination proche de l’image mythologique de Tirésias. Plus récemment, avec Blind loves, le réalisateur slovaque, Juraj Lehotsky nous embarquait dans quatre histoires d’amour réalistico-poétiques, et posait (enfin !) un regard neuf et bouleversant sur les relations entre non-voyants.

Le projet de long métrage d’Emile Degelin, À perte de vue, se situe dans une approche complètement différente, entre fiction et documentaire, car le réalisateur souhaite, avant tout, se faire passeur de vérités médicales sur la cécité.
Dès les années 80, le cinéaste commence à se passionner pour les opérations chirurgicales permettant à des aveugles de recouvrer la vue. Il fait la connaissance du docteur Strampelli qui a l’idée incroyable d’utiliser une dent du patient opéré pour fabriquer un anneau dans lequel il est possible, sans que cela provoque un rejet, d’insérer une lentille optique. Degelin suit de près le travail de rééducation après opération. En effet, alors que techniquement, l’œil fonctionne, le patient doit apprendre à voir, à décoder les messages visuels devenus totalement incompréhensibles.

Après un documentaire réalisé en 1983, Learning to see (présent sur le DVD), qui explique bien comment un adulte se retrouve avec la vision primaire d’un nouveau-né, Degelin écrit un roman qui deviendra plus tard le long métrage À perte de vue. Son héros, Paul, est aveugle depuis l’âge de quatre ans à la suite d’un accident. Il vit avec son père architecte dans une maison conçue pour lui, occupe un poste de pianiste à l’Académie, et vit plutôt bien son handicap. Son entourage pourtant, insiste pour qu’il subisse l’opération du docteur Strampelli. Il s’y soumet de mauvaise grâce. Alors que l’opération est un franc succès, le jeune homme ne parvient pas à voir, privé depuis trop longtemps de sa mémoire visuelle. En perturbant ses systèmes perceptifs, c’est son orientation et son identité mêmes qui se retrouvent perturbées. Paul se retrouve coincé entre deux univers dont aucun n’est vraiment le sien. Il devra mourir en tant qu’aveugle pour renaître comme voyant. Pour l’aider, la belle et jeune rééducatrice Margot Pascoli le suit de près. Personnage central de cette histoire, elle est celle qui fait le lien entre Paul et le monde mais aussi entre le spectateur et la science. Expliquant doctement au père du jeune homme les avancées ou les difficultés de son fils, le film tourne donc au documentaire médical didactique. En même temps, l’introduction purement fictionnelle d’une relation triangulaire entre la rééducatrice, le père, et le jeune homme (pour qui elle est, tour à tour, médecin, mère, sœur, amante) donne au film un caractère un peu bancal. Cette dualité entre narration fictionnelle et documentaire laisse une sensation d'œuvre indécise qui dessert finalement les deux. Mais À perte de vue a le grand mérite d'aborder ce sujet dans les détails, et de telle sorte que notre perception et notre compréhension de la cécité s'accroissent de manière sensible.

www.belfilm.be

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