Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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septembre 2006
08/09/2006
 

Ça rend heureux de Joachim Lafosse

Le film réalisé par Joachim Lafosse a été choisi pour notre concours de jeunes critiques dont le lauréat se verra offrir un séjour de cinq jours au festival de Cannes.
Je vous présente Joachim?

"Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far West. D’abord on espère faire un beau voyage, et puis, très vite, on en vient à se demander si on arrivera à destination". On ignore si François Truffaut fut une référence pour Joachim Lafosse au moment de l'écriture de son deuxième long métrage, mais il semble que les inquiétudes ressenties par le cinéaste interprété par Truffaut dans La Nuit Américaine (alors qu'il tourne Je vous présente Pamela), sont partagées par le réalisateur joué par Fabrizio Rongione dans Ça rend heureux. Un petit détail fait, pourtant, toute la différence. Alors que La Nuit Américaine était un film sur un film produit avec des moyens de rêves, Ça rend heureux est un film sur un film produit avec des rêves qui deviennent des moyens. C'est le retour d'un réalisateur audacieux, pour qui filmer semble être aussi essentiel qu’exister.

 

On trouve dans Ça rend heureux les difficultés d'être réalisateur de formation et chômeur de profession, l'échec d'une relation, la naissance d'un nouvel amour, la rencontre solidaire entre francophones et flamands, et l'envie (plus grande que la lucidité) de faire un nouveau film... Tous ces morceaux d'histoires se croisent et se mélangent ironiquement dans un scénario qui envahit, peut-être dangereusement, la vie privée de ceux qui ont décidé de participer bénévolement au tournage. Voir la scène dans laquelle Kris Cuppens se plaint que Joachim, pardon Fabrice, a "rassemblé" toutes les petites histoires de sa vie pour son nouveau scénario. Et tout cela pourquoi ? En mettant de côté l'hypothèse de la thérapie (que Fabrice, le réalisateur dans le film, nie de façon emphatique face à son équipe de tournage), on se demande si c'est l'art qui imite la vie ou si c'est la vie qui imite l'art.

 

Ça rend heureux se penche sur la frontière entre réalité et fiction mais n'apporte pas de réponse facile : c’est là que réside l'élément le plus délicieusement manipulateur. Joachim semble avoir trouvé du plaisir à brouiller les pistes. Le choix de la comédie est plutôt inattendu,  pour ceux en tout cas qui avaient vu son film précèdent, Folie Privée (le film dont l'affiche apparaît d'ailleurs plus d'une fois à l'écran dans Ça rend heureux). Alors que dans Folie Privée la mise en scène fébrile semblait condamner, depuis le début, tous les personnages, il règne, dans Ça rend heureux, une sorte d'espoir lumineux.  Le ton léger de la mise en scène résiste tout au long du film malgré les moments les plus tendus et hystériques de l'intrigue. Il est clair que pour Joachim, ainsi que pour son (faux) alter ego Fabrice et leurs équipes respectives, la fin justifie les moyens : le tournage ne peut pas s'arrêter. Et nous, nous arrivons à y croire aussi.

 

Au niveau de l'interprétation, le film rend heureux : Fabrizio Rongione incarne avec justesse les contradictions d'un cinéaste à la recherche de son art et de lui-même, et l'épatante Catherine Salée oscille en permanence entre la colère et l'incrédulité. Même Mariet, la jeune serveuse flamande qui avoue n'avoir jamais joué de sa vie (mais qui tiendra quand même un des rôles principaux dans le film), s'en sort très bien en faisant semblant de ne pas savoir jouer (est-ce qu'elle sait vraiment le faire?). La scène sur le plateau de tournage qui oppose le réalisateur au reste de son équipe et qui culmine avec l'expulsion de la "comédienne" est une des plus réussies du film. On y trouve un équilibre solide entre l'ironie de la situation et les conséquences dévastatrices qu’une telle décision pourrait apporter. Mais rien n'est plus dévastateur que le vide et l'inactivité et une nouvelle solution est alors trouvée.

Mariet sort donc de l'équipe (de tournage) mais ne disparaît pas pour autant de l'intrigue. Le dernier plan lui est d'ailleurs consacré, comme une dernière piste de ce que l'on soupçonnait déjà : Ça rend heureux, un film sur un film, mais aussi le récit d'une histoire d'amour, un amour non concrétisé. Contrairement aux autres histoires du scénario, exploitées avec peu de pudeur, la relation entre Fabrizio et Mariet reste dans le domaine de la suggestion, coincée quelque part entre le fantasme qui la nourrit et la confrontation violente de ses propres limites.

La véritable histoire d'amour de ce film reste celle entre un cinéaste et son art, et la capacité qu'il a à rendre amoureux son équipe et son public.

 

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