Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2014
13/11/2014
 

Addicted to Every Possibility de Moon Blaisse

Seule la mort...

Présenté à Milan lors de la Triennale du Design, sélectionné il y a peu au Festival du Film de Gand, et projeté le Samedi 15 novembre dans le cadre du Festival du Film sur l'Art organisé conjointement par L'iselp et le Centre du Film sur l'Art, le premier long métrage de Moon Blaisse revient sur le parcours de Maarten Van Severen, designer belge mondialement connu, lui même fils de peintre, et père de quatre enfants qui ont repris, de différentes manières, le flambeau artistique. À travers cette trajectoire foudroyante – et foudroyé, le film interroge avec grâce les rapports conflictuels et parfois tragiques qu'entretiennent l'art et la gloire. Portrait d'un artiste, de ses traces et de son héritage, Addicted to Every Possibility est aussi une très belle méditation sur les fictions que fabriquent les mots et la mémoire. 

Addicted to Every Possibility de Moon BlaisseDans une maison aux lignes claires, une chaise est baignée de lumière. Sur ce plan, une phrase de Maarten Van Severen : « Le design commence avec la mémoire ». Lentement, la caméra avance vers les objets dans une musique qui ne quittera que rarement l'histoire, une musique un peu sourde et lointaine, une sorte de ritournelle électrique qui étire longuement les notes qu'elle distille en tension et en apesanteur. Et le film continue sur les archives d'un journal télé qui annonce la mort du designer belge, Maarten Van Severen. Addicted to Every Possibility remonte ainsi le cours du temps, annonçant d'entrée sa tragédie et la mort annoncée. Mais il le fait avec grâce. La beauté de ces vastes plans d'ensemble, de ces séquences lumineuses qui captent des lumières cristallines et abondantes, des travellings doux et lents et de toutes les paroles prononcées sur le ton de la confidence, viennent contrebalancer, avec douceur, le poids de ce fatum en marche. Addicted to Every Possibility suit le parcours de cet artiste en remontant le temps à travers les témoignages de ses proches, sa compagne, sa mère, son frère, ses amis, mais surtout ces quatre garçons, leurs reproches pudiques, leurs souvenirs d'enfants, leurs amours admiratifs. Et peu à peu, ces récits, ces souvenirs croisés reconstituent l'image de cet homme, comme une série de coups de pinceaux et de retouches. Une grande partie de la beauté de ce premier film est d'avoir réussi à faire dialoguer ensemble tous ces récits et d'avoir, à force de les croiser, permis l'émergence d'un portrait en creux, un peu flou et tremblant, riche et complexe. Mais le film s'aventure vers la fin annoncée et l'artiste apparaît de plus en plus à l'écran, abîmé par le succès et la drogue, puis brûlé par la maladie qui le consume. Et la fin, inéluctablement, vient réaliser ce destin tragique d'un homme pris dans la tourmente de ses talents, de ses douleurs, de son succès trop rapide et foudroyant, « première victime du monde du design », dira l'un de ses amis.


Sur le parcours du designer, Addicted to Every Possibility met en balance les mots et les vies de ses enfants qu'il tisse à celle de leur père. À une photo de Maarten Van Severen tenant son fils dans ses bras, répond une séquence du quotidien de l'un de ses garçons qui accompagne sa compagne à une échographie. Au travail de l'artiste dans son atelier vient répondre celui de l'un de ses autres fils, occupé à construire une autre chaise. Dans les carrières de ses quatre garçons, leur quotidien, leurs questionnements, leurs souvenirs, Moon Blaisse filme les marques, les traces de ce lien et de cet héritage. Et le film avance ainsi dans les parcours de ces hommes, venant créer des résonnances entre les deux générations, tissant les parallèles, faisant rebondir les mots, remontant même dans l'histoire du père à celle du grand-père. Mais rien n'est jamais clos dans leur parcours, chacun de ces moments de vies est laissé un peu en suspens. Et le dernier plan du film suit le plus jeune des garçons de Maarten Van Severen qui s'éloigne dans une rue, son futur encore ouvert à tous les possibles. La grâce profonde de ce premier long métrage est d'avoir aborder la vie de l'artiste à travers ces témoignages qui recomposent, sous nos yeux, un récit de vie. Addicted To Every Possibility questionne ainsi sa propre élaboration du sens, pointe la fiction qu'il construit et l'enjeu de tout travail de la mémoire, réécrire l'histoire. Car on le sait bien, seule la mort construit la destinée. Quand rien n'est terminé, tout est encore possible. Un récit ne commence qu'avec un point final. 

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