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25/11/2013
 

Agnès Varda, marraine d'école

Dans la tradition des écoles techniques professionnelles à horaires décalés, nous sommes habitués à trouver des formations telles que la coiffure, le stylisme, la plomberie ou l'ébénisterie. Mais il existe également des formations techniques de photographie et vidéographie. À Bruxelles, c’est le cas de l'école de promotion sociale de la Ville de Bruxelles des techniques audiovisuelles. À cheval entre l'artistique et la technique, le regard du photographe s'éduque. En début de cette rentrée scolaire 2013, l’école a pris le nom charismatique d'une artiste de l'image et de la rencontre, celui d’Agnès Varda. Cette dame qui milite pour l'art et pour l'humain est venue pour l’inauguration et pour une leçon de cinéma. Cinergie était là, et c'est avec beaucoup de plaisir que nous rapportons ses pensées. En préambule au débat, un portrait d’artiste, le premier épisode de sa série intitulée Agnès de ci de là Varda est projeté.
Après une virée à Berlin, Agnès s'attarde dans le désordre magnifique de l’atelier de Chris Marker. Puis, elle prend le train pour Nantes où l'on "célèbre" les vingt ans de la mort du cinéaste Jacques Demy. Au Lieu Unique, où s'expose un Pierrick Sorin courant à contre-sens sur un 33 tours ou crachant obstinément sur un écran, Agnès Varda pousse dans ses retranchements ce plasticien qui avoue "aimer faire le mariole, mais le mariole un peu dépressif". 
La cinéaste se rend ensuite au Portugal, où Manuel de Oliveira lui chipe sa caméra et improvise une danse, avant d'explorer une de ses obsessions préférées : que s'est-il passé avant et après une photo ?

Séance de Questions-Réponses

Question : Dans Agnès de ci de là Varda, comme dans tous vos documentaires, vous cherchez à savoir comment les personnes que vous rencontrez vivent.
Agnès Varda, réalisatriceAgnès Varda
: Dans beaucoup de choses que je fais, j'ai un double discours : d'une part, le désir que ce soit beau et explicatif et, d'autre part, que ce soit vrai et crédible.
J'ai rencontré des gens intéressants. Pierrick Sorin est un artiste original, qui pousse la fantaisie et le doute sur lui-même. De même que Manuel de Oliveira, que l'on ne connaissait pas comme cela. J'essaie que ce soit eux qui parlent, même si je glisse un ou deux commentaires. C'est Pierrick Sorin qui a quelque chose à dire de sa création, de sa dérision, de son doute. Ce petit passage sur Chris Marker dans son atelier a pris, maintenant qu'il est mort, une valeur de document extraordinaire parce qu'il n'était ni filmé ni photographié depuis au moins 30 ans. J'aime cet épisode, car il y a une approche d'un type qui a fait un boulot extraordinaire et qui n'en parle pas, ce sont juste des petits points sur lui et le capharnaüm dans lequel il vivait. Je suis contente qu'on découvre un peu Marker de cette façon, si on connaît ses œuvres. Au Portugal, il y a aussi ce questionnement sur ce qu'est une image arrêtée, la photo et le mouvement. Cela dure 5 à 10 minutes, sans plus. Je reprends une photo que j'avais prise sur une terrasse de Le Corbusier, il y a à peu près 40 ans. Je me suis demandé ce qui s'était passé avant l'instant de la prise de vue et ce qui s'était passé après. Depuis cette mise en scène, il y a des écoles de cinéma et de photo qui proposent à leurs élèves cet exercice : A partir d'une photo, imaginez plusieurs scénarios. Lorsque l'on photographie des gens au hasard, dans un lieu public, on ne sait pas qui ils sont, ni pourquoi ils sont là, ni ce qui les rassemble. Cela prête à toutes sortes d'interprétations. Ce sont des pistes de réflexion sur ce qu'est une image. Est-ce qu'on préfère l' image arrêtée ou l' image en mouvement ? Les images arrêtées sur un mouvement, c'est très beau. Dans mes films, je m'amuse à faire des arrêts sur image : je me questionne, je questionne le métier que je fais.

Q. : Dans Agnès de ci de là Varda, y a-t-il une grande part de hasard ? Vous nous emmenez de découvertes en découvertes. Mais vous-même, avez-vous rencontré par hasard des choses ou des personnages que vous ne connaissiez pas ?
A. V.
: Je connais un peu Oliveira. J'étais à Porto dans un très beau musée où j'avais exposé Bord de mer, une photographie fixe qui se met à dégouliner. Par une projection du plafond, la photo se poursuit en film. La fin de l'eau qui arrive, c'est du film et après, il y a du sable. C'est là que j'ai rencontré Oliveira. Il a eu envie de faire le clown, et je ne l'ai pas très bien filmé. C'est un exemple typique de cette série, j'ai souvent mal filmé car je suis prise de court, pas toujours très stable. Parfois, j'avais une caméra sur pied, mais parfois, juste une toute petite Sony HD, grande comme ma main, que j'ai toujours dans la poche. Il y a des choses attrapées au vol et Oliveira en est l'exemple. Je ne voulais pas manquer son désir de faire le clown et de dire des choses assez jolies et intéressantes. Ce n'était pas un hasard qu'il se trouve à Porto, mais cela en était un qu'il se mette à danser. C'est comme l'histoire de cette professeure qui me tricote une jaquette, c'est un hasard. Elle déballe dans le restaurant le début du tricot, c'est aussi attrapé au vol. Je trouve cela extraordinaire que l'expression de sa sympathie et d'admiration pour moi soit de me tricoter une veste. Vous y êtes tous invités d'ailleurs (rires), ou des chaussettes.

Q. : Est-ce que cela vient de votre pratique de la photographie ? Le génie étant de pouvoir sauter sur l'accident lorsqu'il arrive.
A. V.
: Le cinéma n'est pas de la mise en scène, c'est un point de vue. C'est aussi opportuniste. On me propose une scène, c'est bien. Hop ! Je l'emboîte. Après, je fais le montage, souvent très long, car il y a beaucoup de tri. Je cherche un fil pour aller d'une ville à l'autre, un thème, un rebondissement, un jeu d'optique ou des jeux de mots en images. À Nantes, il y avait une exposition Sorin, et je n'allais pas la manquer car je connais son travail depuis des années. C'est l'idée d'être une "go-between", une passeuse, pour faire connaître certains artistes. Il y a cinq épisodes de 45 minutes dans cette série Agnès de ci de là Varda, et j'ai eu l'occasion de filmer longuement Boltanski sur une exposition à Paris qui s'appelait Personne. C'est quand même mieux filmé qu'à la télé, en vingt secondes sur l'ouverture, clac-clac. Moi, je prends le temps, j'ai dû y aller six fois au moins, et m'adresser à lui plusieurs fois. Je prends mon temps pour que la visite ne soit pas superficielle, pour que ce soit une rencontre et qu'il y ait une écoute. Je suis un peu bavarde, mais j'écoute très bien !

Intervention : Chez vous, je sens cette émotion de la vie, cette poésie qui vibre au fond de soi.
A.V.
: Ce que vous dites me touche. Poésie, c'est un mot qu'on ne peut pas dire. C'est quand on fait une œuvre qui échappe un peu à la réalité, mais ce n'est pas à moi de le dire. Je ne peux pas dire que je suis poète, je trouve cela indécent. En trouvant des images différentes, des commentaires décalés, j'essaie d'attraper la réalité, de l'emmener là où elle va rejoindre l'imagination des autres. J'ai envie que les gens prennent mes films et en fassent quelque chose qui leur est propre. Je me suis toujours dit que le problème n'est pas de dire quelque chose au spectateur, mais plutôt de laisser cet espace à l'intérieur de mes films pour que la personne soit elle-même dedans. J'ai l'impression que c'est un dialogue avec celui ou celle qui regarde, je n'assène pas ma version des faits et ma certitude car je n'en ai pas. En restant dans un relatif doute, je fais une description, poétique ou marginale, mais vous en avez peut-être une autre. Même s'il y a beaucoup de commentaires, il y a des moments dans ces films où il n'y a rien, où l'on roule, où on passe dans quelque chose. Ces temps de vide sont aussi des moments de voyage, comme dans Sans toit ni loi, quand la jeune femme marche seule, accompagnée de musique, et vous pouvez vous dire : « Elle est courageuse » ou, « elle est idiote, moi je ne l'aurais pas fait » ou « j'aurais fait comme elle, ... »
Agnès Varda, réalisatriceQuand je propose une interprétation d'une photographie prise en instantanée, il y a toujours l'idée de ce qui est organisé ou attrapé : des portraits posés autour d'outils, une mise en scène photographique très réussie, mais il y aussi parfois ce qui est pris en passant, avec des flous, des photos moins déterminées qui permettent à l'imagination de se poser des questions. Il faut naviguer dans tout ça, non pas décider de l'une ou l'autre approche.
Ecrire un documentaire est un terme qui n'existe pas pour moi. Je dis souvent que le hasard est mon premier assistant, parfois il m'est servi sur un plateau. Au moment où j'avais besoin que quelque chose se passe, cela survient. Il faut être dans une attitude d'ouverture d'esprit, être techniquement prêt pour saisir ces instants. Dans ces cas-là, il y a un résultat beaucoup moins soigné que les films que j'ai fait comme le documentaire
Daguerréotypes, que Nurith Taviv, le chef opérateur, a fait avec beaucoup de talent, en pensant chaque plan. Agnès de ci de là Varda, c'est fait un peu à la va-comme-je-te-pousse, mais c'est l'idée du voyage, de-ci, de-là, un peu à la manière de ces feuilles d'automne qui s'arrêtent et tombent pour repartir ailleurs. Elles virevoltent... Je n'oserais pas dire que je me sentais comme un oiseau, je n’en ai pas le format... Comment peut-on être à la fois profond et en même temps léger ? C'est un travail qui demande du temps au montage, car il faut réfléchir sur la matière tournée. Je ne crois pas beaucoup à l'écriture du documentaire, par contre, je crois à la réflexion après, au montage, aux commentaires. Le travail de réflexion est au moins aussi important que l'impulsion, le projet, la préparation.

Q. : C'est ce que vous appelez la cinécriture ?
A. V.
: La cinécriture est une série de choix : tourner à la main ou au pied, avec tel ou tel acteur, ensuite à quelle distance, quel objectif. Après, vous faites le montage avec ou sans commentaires. En littérature, on dit : "Il a un beau style". Mais au cinéma, l'écriture, c'est le scénario et les dialogues. J'ai inventé le mot "cinécrit", qui serait l'équivalent du style en littérature.

Q. : Comment est venue l'envie de faire de la photo ou du cinéma ?
A. V.
: Il y a si longtemps que je vis, qu'il faudrait que je cherche loin dans ma mémoire... Je n'ai pas compris comment j'ai commencé, ni comment je suis passée de la photo au cinéma. Je n'ai pas appris, et j'ai beaucoup cafouillé lorsque j'étais photographe. J'ai suivi des cours du soir, comme vous, mais à l'époque, ils n'étaient pas très bons. Ils s'adressaient à des ouvriers qui voulaient entrer dans l'industrie. On n'a jamais parlé en termes de beauté. On apprenait comment tenir l'appareil, comment utiliser l'agrandisseur. Ensuite, malheureusement, j'ai été apprentie chez deux photographes associés, des méchants. Ils photographiaient essentiellement des sculptures de Rodin, ils vendaient les photos aux gens qui allaient au musée. Dans un apprentissage, j'aurais dû être au labo à leurs côtés, ce qu'ils m'interdisaient. Ils m'envoyaient acheter du papier, et me laissaient me débrouiller toute seule avec les bains, sans explication. Ils ont été très méchants car j'ai pas mal travaillé pour eux, astiquer, ranger, porter les pieds... et je n'ai rien appris. Par contre, après, j'ai formé au moins dix photographes en deux mois.
Je me rappelle d'une fille qui venait de perdre son mari et que j'ai formée. Elle a ensuite fait de très beaux portraits de famille et elle gagnait sa vie ainsi. Je vous parle d'il y a 40 ans. Maintenant, il y a tant de photographes, de bons, que la compétition est épouvantable.

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