Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2003
01/03/2003
Mots-clés : rencontre
 

Alain Berliner

« Hé Super » (prononcez siouper), nous exclamons-nous en découvrant dans le studio d'Alain Berliner de vieux fauteuils de cinéma, type années cinquante. Cela l'amuse. Il sourit d'autant plus lorsqu'il constate notre mine épatée découvrant qu'il désirait, adolescent, devenir musicien dans un groupe punk ! Damned ! Damon. Berliner personnage d'un roman de Nick Hornby. Help me ! Il nous permet d'ingurgiter une cup of tea pour digérer ce scoop-là. 
« Vers sept-huit ans j'étais allé au cinéma avec ma mère. On a été voir Gold (Peter Hunt, 1974), un film d'aventures avec Roger Moore et qui se passe dans une mine en Afrique du Sud. Il y avait un accident dans cette mine et le suspens devait être assez insoutenable puisque j'ai été, semble-t-il, assez choqué après la séance. Pour me calmer, ma mère m'a proposé de me balader dans les allées de l'avenue Louise qui étaient désertes à cette heure-là. Ce film-là m'a fait comprendre que le cinéma peut créer des sensations très extrêmes chez le spectateur».
Sinon c'est plutôt le père d'Alain qui l'entraîne le dimanche dans les salles obscures, avec sa soeur, pour y découvrir des comédies (Pierre Richard, Coluche, de Funès). N'ayant pas la télé, il découvre un autre type de cinéma, à l'âge de quinze ans, en fréquentant le Musée du Cinéma. « Parallèlement, précise-t-il, à une autre activité qui consistait à faire de la musique. Je n'avais nullement l'intention de faire des études supérieures, je désirais jouer, monter sur scène».
En réalité les seules études qui l'intéressent sont celles de photographie. Du coup, sa mère lui conseille de passer les examens de l'INSAS. Ce qu'il fait, en plusieurs étapes n'ayant pas réussi l'examen du premier coup. En gardant à l'horizon, la scène musicale. Ce n'est qu'en pratiquant le cinéma, que l'obsession musicale s'estompera « je m'en suis détachée par ce que j'avais découvert dans le fait de faire des films un plaisir que je ne soupçonnais pas au départ. Et c'est ainsi que je suis passé du stade de cinéphile à apprenti cinéaste ». Il travaille assez vite sur des tournages comme assistant, comme régisseur, entrant dans le métier de façon très pragmatique et suit avec passion les stages d'écriture que dispense Frank Daniels à l'INSAS dans les années 80.
Même si Rencontre, son film de fin d'études, se fait connaître au Festival de Bruxelles où il remporte un prix, Alain Berliner ne tournera Le Jour du chat, son second court métrage que plus tard. Entre les deux, plutôt que d'aller vers l'assistanat ou la direction de production, il se concentre sur l'écriture de scénarios en rédigeant un scénario de long métrage qui obtient une aide à l'écriture tout en travaillant sur des projets développés par d'autres. « C'était assez nouveau puisqu'à l'époque, en Belgique, on n'était pas censé gagner sa vie, en étant scénariste ».
Au détour d'une phrase on croit comprendre qu'il ne garde pas un très bon souvenir du Jour du chat, un film tourné  dans des conditions assez dures. « J'ai laissé provisoirement tomber la réalisation d'autant que ça marchait davantage, pour moi, en tant que scénariste de long métrage. J'ai tenté ma chance à Paris et j'ai commencé à travailler sur des séries puis assez vite sur des film unitaires comme script doctor. Ils m'ont demandé si j'avais des projets personnels. C'est ainsi qu'est née Rose. J'aimais beaucoup le scénario mais personne ne voulant le réaliser, j'ai décidé de le faire moi-même.J'ai envoyé le projet à Clémentine Célarié et à Daniel Hanssens qui ont accepté le rôle. « Avec l'aide de la Communauté française et du CNC, j'ai co-produit Rose. Et, pour la première fois, nous confie-t-il, j'ai constaté avoir pu mettre sur l'écran ce que j'avais en tête. » Le film a été sélectionné à Clermond-Ferrand. « Je sentais que le film fonctionnait mais par ailleurs j'avais une activité de scénariste à la télé qui était assez importante ». Valse hésitation. Raison pour laquelle Alain Berliner n'embraye pas tout de suite sur le développement d'un long métrage. « Un jour Philippe Reynaert m'a présenté Chris Van der Stappen. On a travaillé ensemble sur le scénario de Tic Tac Too (Ma vie en rose) sans savoir qui allait le réaliser. D'abord parce que l'histoire était tellement personnelle que je pensais que c'était Chris qui devait le réaliser mais elle ne l'a pas voulu. En définitive, mis en contact avec Carole Scotta, une productrice française qui s'est emballé pour le projet, j'ai réalisé le film ».
« Le film a fait beaucoup de bruit à Cannes mais lorsqu'il est sorti en France, Belgique, Suisse, les résultats en salles on été assez décevants. En Belgique, il a fait 65.000 entrées. Ce n'est pas déshonorant mais à voir d'autres films belges qui ont dépassé la barre du million d'entrées, comme Le Huitième jour c'est un tout petit succès. Par contre lors de sa sortie en Angleterre et aux Etats-Unis, il a proportionnellement mieux marché. Les gens ont commencé à regarder le film lors de son passage sur Canal+, parce qu'il était auréolé des Golden Globe. » Berliner trouve une formule pleine d'humour pour résumer la situation : « A un certain moment le film a atteint un certain respect plutôt qu'un certain succès, à force d'accumuler les récompenses.
En réalisant Ma vie en rose Berliner découvre le syndrome du premier film. « Il faut, pour s'en défaire réaliser très vite un autre film que ce soit un succès ou un insuccès. Haut et Court montait une série pour Arte : 2000, vu par dix réalisateurs différents de quatre continents. « J'ai proposé à Carole Scotta un film qui serait parlé à cinquante pour cent en flamand, comme cela ce sera un film cent pour cent belge parlant une autre langue puisque le français était la langue des séries françaises et canadiennes. Je fonctionne assez bien sur cet état de nécessité. Ensuite je me suis piqué au jeu : inventer ce mur entre flamands et francophones.
Pour The Passion of The mind, c'est un autre cas de figure. C'est une production financée par les Etats-Unis, la France ne faisant qu'une production exécutive. J'aimais beaucoup le scénario. A Cannes lors de la présentation de Ma Vie en rose, on m'avait présenté très vite des scénarios. Carole Scotta et moi avions envie de réaliser l'adaptation de Mister Vertigo le roman de Paul Auster. Mais les droits n'étaient pas libres. Le film devait se faire avec Agniezka Holland. Il ne s'est pas fait. J'ai repris contact, mais les propositions qu'on m'a faites étaient inacceptables. Par ailleurs d'autres producteurs, m'ont proposé The Passion of mind avec des conditions que j'estimais respectables et en montrant une réelle envie de faire des choses et j'ai accepté. A la base j'aimais beaucoup le scénario sinon je ne l'aurais jamais fait.
Je voyais entre le monde de Pam et Ludovic et celui de Marty et Marie des correspondances. Pour moi, le personnage de Marty/Marie dans Passion of mind c'était un petit peu Ludo qui avait grandit et qui n'était pas parvenu à dissocier le réel du rêve. Marie n'ayant plus les problèmes d'identité sexuelle du gamin mais ça restait un film questionnant le rêve et la réalité et le fait qu'on peut un moment basculer de l'un à l'autre ».
Quatre ans plus tard, après avoir développé des projets qui n'aboutissaient pas, comme trop souvent au cinéma, Alain Berliner réalise La Maison du Canal. « Patrick Quinet m'a appelé en me demandant si cela m'intéressait de réaliser La Maison du Canal, un téléfilm qu'il produisait avec la France, dans le cadre du centenaire de la naissance de Simenon. « Ça tombait bien puisque j'avais lu le bouquin et je l'aimais bien. J'ai donc saisi l'opportunité d'autant que l'histoire me faisait penser à un film noir américain se déroulant dans un cadre champêtre. Il y a une violence, notamment dans les rapports humains, tellement forte que j'ai pensé aux romans noirs écrits par James Ellroy.

Lorsque j'ai travaillé à l'adaptation, je n'ai pas repensé aux nombreux films adaptés de l'oeuvre de Simenon. Le seul dont j'avais un souvenir vivace était Monsieur Hire de Patrice Lecomte que j'aimais beaucoup. Je n'ai pas relu le livre avant de travailler sur le scénario avec Dominique Garnier. Je suis parti sur l'idée que j'avais gardé lors de sa lecture. Je ne voulais pas le relire parce que je risquais d'être trop fidèle au texte. Il fallait que je garde une certaine distance.
Ceci étant, c'est un texte de Simenon qui n'est pas une intrigue policière à la Maigret mais un roman psychologique. L'intrigue creuse les relations existantes entre les gens. Dans ce que j'aime développer je me suis rendu compte que les personnages qui me plaisent sont toujours des outsiders, des gens en dehors d'une certaine réalité. Edmée est une jeune fille de la ville qui atterrit chez des fermiers vivant dans les polders. Elle passe d'une vie citadine et bourgeoise avec un père cultivé à une ferme où elle doit se lever à cinq heures du matin pour nourrir les poules et où on lui dit clairement qu'une fille c'est fait pour mettre au monde les veaux, nettoyer le linge, repasser, faire des enfants et servir son mari. Il y a donc non seulement la confrontation de deux univers mais aussi quelqu'un qui ne s'adapte pas à l'univers auquel elle est confrontée.
C'était dans le bouquin sauf peut-être le triangle amoureux (Edmée-Jef-Fred). Mais dans le film, Corentin Lobet qui joue Jef, qu'Edmée surnomme Quasimodo, apporte une dimension forte à son personnage. Du coup il existe davantage que dans le livre. C'est un cadeau lorsque les acteurs jouent bien on a l'impression qu'ils incarnent leur personnage. C'est un plaisir fou pour le réalisateur et les spectateurs ! »
Lorsque nous lui demandons si le plan subjectif de Jeff s'imaginant en Quasimodo portant Esmaralda dans ses bras se retrouve chez Simenon, il sourit : « Ce sont mes petites préoccupations à moi, ce n'est pas chez Simenon. Normalement les deux filles vont au cinéma, en ville. Frédéric Fichefet, le monteur du film, me disait de la structure du film que c'était un peu Les Bijoux de la Castafiore.
Ce ne sont que des fausses pistes. La bédé d'Hergé et le livre de Simenon procèdent par circonvolutions. Dans cette séquence au cinéma, il ne se passait pas grand-chose qui fasse avancer l'action, je me suis dit qu'il fallait l'étoffer. J'ai d'abord essayé d'envoyer les personnages voir La Belle et la bête de Cocteau au cinéma pour montrer la relation qui existe entre Jef et Edmée.
Cela n'a pas été possible d'autant qu'il fallait trouver une salle de type années cinquante. Finalement, cette séquence au cinéma est devenue ce plan de l'affiche de Notre Dame de Paris avec Quasimodo, que Jef découvre et qui lui fait prendre conscience que Quasimodo est un type très laid mais que celui-ci gagne Esmeralda.
Quant à l'avenir des projets existent, mais il ne sait pas encore lequel se retrouvera en tournage.

 

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