Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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01/05/2008
 

Alexandra d'Alexandre Sokourov

Alexandra

affiche alexandraSuperbe. Ceux d’entre vous qui ont découvert Mère et fils ou vu l’Arche russe connaissent Alexandre Sokourov et savent que le cinéaste russe est le fils prodigue d’Andreï Tarkovski auquel il a consacré Elégie de Moscou/Andreï Tarkovski, un film de 90’ (l’élégie comme, entre autres notions, l’intériorité, l’image et la forme – une forme qui n’est jamais mise en valeur mais dissimulée). Si vous avez vu Voix spirituelles (340’) et Revue d’un soldat (11’) sur la vie quotidienne d’une brigade de garde-frontières aux confins du Tadjikistan et de l’Afghanistan vous connaissez les méditations contemplatives de Sokourov sur la condition humaine, dans ce no man’s land entre la guerre (toujours à l’horizon même si elle est invisible ) et la paix (espérée et toujours bafouée par des hommes qui aiment trop se battre). 
 
Avec Alexandra, son dernier film, nous sommes aux environs de Grozny en Tchétchénie. Une guerre dont nous ne verrons rien. Alexandra est un film de guerre sans guerre. Il s’agit d’une chronique intemporelle d’une grand-mère ordinaire et bourrue qui veut revoir son petit-fils, officier russe dans un pays hostile afin de le serrer dans ses bras, comme lorsqu’il était enfant, une ultime fois avant de mourir. Une mamie interprétée par Galina Vishnevskaya, veuve du génial violoncelliste Mstislav Rostropovitch avec qui elle quitta l’URSS en 1974. « Galina était très attentive au travail de Magnani, qui m’a aidé à la faire passer d’un art très codé, très artificiel, celui du champ lyrique, à une manière de travailler plus proche de la vie quotidienne » (1). Bref, une vieille femme démunie, essayant de comprendre ce monde masculin, absurde, inhumain, implacable n’aimant que la lutte. Accablée par la chaleur, elle observe ces soldats taciturnes qui n’arrêtent pas de frotter leurs armes avec de l’huile, tels des phallus d'athlètes de l’Antiquité qui rentrent fourbus, le regard fuyant. 
 
Donc, un regard sur la faiblesse plutôt que sur la force. 
 
On ne va pas blablater sur la virtuosité de la mise en scène de Sokourov, sur ses mouvements d’appareils époustouflants que tous les cinéphiles connaissent. Il y a cette très belle séquence : la Babouchka se rend au marché, hors du camp, parle aux femmes tchétchènes, est invitée chez l'une d’entre elles et boit du thé avec celle qui est devenue son amie. Elles se parlent et soupirent, lassées par ses hommes qui n’arrêtent pas de se battre alors que « les femmes sont comme des sœurs ». Ce sont des gamins, quand deviendront-ils adultes ? Le deviendront-ils jamais ? Souvenons-nous que Sokourov dans Moloch et Le Soleil nous montrait des tyrans hurluberlus ridicules, retombés en enfance, non pas des génies du mal mais de bégayants crétins. Ces deux films en ont choqué plus d’un ! 
Sauf que nous ne sommes pas dans la logique occidentale du portrait (le reportage télévisuel que Brian De Palma ridiculise dans Redacted) ni du pouvoir du tout-à-gagner avec l’image ou de la priorité du commerce sur l’art. Sokourov, comme son maître Tarkovski, n’aime pas trop le XXème siècle. Ni l’histoire (avec un grand H) ni la politique, ni la communication (publicité, propagande) ne les intéressent, mais un art qu’ils considèrent comme intemporel et immortel. Le génie de Tarkovski et de Sokourov (humanistes russes) est de nous rappeler qu’on ne peut imposer des règles cinématographiques occidentales à toutes les cultures. Regarder leurs films amène à se poser la question de la place de l’image dans la modernité et de la post-modernité, un leurre occidental. « Le cinéma se sert de toi et non l’inverse » souligne Tarkovski. Sokourov, en fin connaisseur de l’Antiquité et de la Renaissance, réalise des élégies (lyrisme et mélancolie) consacrées aux peintures de l’Ermitage, à Chostakovitch, Soljenitsyne ou Gala Vishnevskaya (il considère la musique comme le fondement de l’art). Des élégies qui suggèrent le visible, le dicible et l’indicible (un indicible secret, dissimulé plutôt que montré). 
 
Donc Alexandra parle du point de vue féminin plutôt que de celui, guerrier des hommes, de la fluidité et du sec masculin. « Pourquoi ce sont les femmes qui implorent ? » (Nosthalghia d’Andreï Tarkovski). « Je suis allé à plusieurs reprises en Tchétchénie. J’ai vu ces mères qui viennent retrouver leurs fils au milieu de la violence de la guerre. J’ai fait ce film pour dire qu’il faut arrêter cette guerre, qu’elle est finie, que c’est un cauchemar qui doit prendre fin maintenant, et qui ne doit pas recommencer » (…) Les femmes tchétchènes ont un rôle très important dans le film, je les ai vues agir avec cette générosité, cette ouverture d’esprit. Pour moi, elles sont l’espoir, alors que les hommes ont une attitude que je n’aime pas ». (2)
 

Alexandra, Alexandre Sokourov, édition Cinéart (Cinefils/horizon), diffusion Twin Pics.
et (2) Entretien d’Eugenio Renzi avec Alexandre Sokourov, in Cahiers du Cinema 623.

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