Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2011
 

Algérie, images d’un combat de Jérôme Laffont

De l’histoire d’un geste…
Algérie, images d’un combat de Jérôme Laffont, a été primé à Filmer à tout prix où il a reçu, dans la compétition des premières œuvres, le prix des Ateliers d’accueil WIP-CBA, attribué « Pour l'engagement d'un jeune cinéaste à vouloir rescaper de l'oubli la figure d'un gardien de la mémoire comme le cinéaste René Vautier, qui, à travers ce film, continue à s'interroger sur la manipulations des images filmés pendant la guerre d'Algérie. » Si l’on se permet cette longue citation, c’est qu’elle met en lumière la beauté de ce documentaire modeste et mélancolique, mais qu’elle en pointe aussi la fragilité.

image du film Algérie, images d'un combat de Jérôme LAFFONT La belle intelligence narrative d’Algérie, images d’un combat, c’est d’avoir pris la forme d’une quête intime. Laffont s’interrogeant sur ce conflit qu’il n’a pas connu, et surtout, sur le silence qui l’entoure aujourd’hui, part en quête de témoins, d’archives, d’images, d’autres regards. Des summums de propagande officielle aux films de l’armée restés en boîte, il trouve d’autres images tournées depuis l’autre côté du front. Montées en vis-à-vis, les images s’affrontent dans un combat de mémoires, où les hommes achevés d’une balle dans le dos par l’armée française font face à la propagande de l’époque, d’une Algérie idyllique que l’on défend envers et contre tout de la meute d’enragés qui tentent de la soustraire au pouvoir pacificateur, éducateur et progressiste de l’Etat français. Ce contraste saisissant entre deux histoires, deux réalités, est d’une rare violence qui met en évidence la manipulation ordurière, obscène des images de l’ordre public tant elles sont mensongères. À travers ce singulier champ/contrechamp se démonte le travail des images, et donc des discours, et de ce fait même, parce qu’il extirpe d’un monde d’archives d’autres regards, Algérie, images d’un combat permet de remettre en branle une autre mémoire, de faire dialoguer deux histoires. De cet affrontement, donc, le film se fait le témoin, plus encore, le lieu du face à face, histoire d’un combat d’images. Et c’est autour de la figure de René Vautier, qui l’entraîne dans ses sillages, que Laffont achoppe sa quête.

Faut-il présenter encore René Vautier qu’on a redécouvert ces dernières années, à travers les séances que lui a consacrées la Cinémathèque Française et notamment depuis la projection de son film, Afrique 50, après plus de quarante ans de censure ? Résistant à 15 ans, communiste, anticolonialiste, pacifiste acharné, Vautier, c’est l’homme de toutes les luttes, l’homme à la caméra-fusil, et ce depuis ses études à l’IDHEC où son prof l’envoie filmer des manifs anti-racistes, muni d’un brassard de flic sensé le protéger. Vautier, voyant les flics qui chargent, balance son brassard pour changer immédiatement de camp et faire face aux matraques qui réduiront sa caméra en miettes. Une partie de l’histoire des films de Vautier commence là, dans ces morceaux de contrechamps perpétuellement arrachés à l’ordre public, au rouleau compresseur des propagandes officielles, opposées toujours à l’Histoire, dont on sait bien qu’elle est toujours celle de vainqueurs… Des images fragiles, menacées, volées, censurées, saccagées… Emporté par sa quête des images de la guerre d’Algérie, Laffont, en suivant Vautier, fait aussi le tour d’une génération qui se meurt, anciens compagnons de luttes, cinéastes qui tous payèrent très cher les images qu’ils avaient osé faire, tous vieillissants, tous usés comme les bobines qui s’enrouillent dans les sous-sols de la Cinémathèque d’Alger. Des confidences de Vautier sur sa mémoire défaillante à ses retrouvailles avec Mohamed Lakhdar Hamina, de Cécile Decugis à l’enterrement de Pierre Clément, Algérie, images d’un combat est un film hanté par les morts de toutes sortes, à chaque coin d’images, à chaque raccord, dans chaque hors champ… D’un côté, la mort des combattants, des résistants, les morts qu’il faut cacher ou qu’il faut justement rendre publics, morts que l’on pleure, enjeux des images passées. De l’autre, la mort des images usées qui dépérissent, celles des hommes qui les ont tournées, morts d’une autre histoire, d’une autre mémoire, enjeux du film d’aujourd’hui… Et le film tout entier tente de sauver de l’oubli et du naufrage tout ce qui là est voué à périr.

Bien qu’il enfonce tout de même un certain nombre de portes ouvertes, Algérie, images d’un combat, se construit avec beaucoup de finesse pour endosser modestement, avec douceur et une certaine mélancolie, ce rôle du gardien de mémoire qu’une question de génération lui a confié. La beauté de ce documentaire consiste à recueillir tout un héritage qu’il fait vibrer par son existence même et se fait du même coup, lui aussi, geste de résistance. Mais cette tentative de sauvetage par-delà la mort menaçante qui l’habite pourrait presque faire oublier que ce qui rend ces transmissions vivantes ne réside peut-être pas tant dans ce qui se transmet effectivement que dans la transmission du geste lui-même. Au-delà de l’époque et des luttes dans lesquelles il s’inscrit, ce qu’incarne avant tout René Vautier, c’est la puissance d’un geste cinématographique. Et c’est ce flambeau-là qu’il s’agirait de reprendre plus violemment. Mais filmé en grande partie au passé, baigné de cette mélancolie qui signale la fragilité même de son entreprise, et peut-être un peu prisonnier de sa mission, Algérie, images d’un combat ne fait pas résonner plus loin toutes les leçons de cet héritage. Et pourtant, ce geste cinématographique peut se conjuguer au présent, dans d’autres espaces de résistances, vivants, frémissants, violents où peut se déployer ici et maintenant toute l’ampleur d’un cri, la force du contrechamp d’une caméra-fusil.


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