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Amour de Michael Haneke

« Pourquoi que je vis ? Parce que c’est joli »

Boris Vian

Après avoir vu le dernier film d’Haneke, on est dubitatif. Amour ne laisse pas indifférent. Comment traiter un tel sujet sans virer dans le sentimentalisme ? Le réalisateur autrichien y est parvenu : nous n’avons pas pleuré, nous n’avons pas souri. Comment un film parvient-il à nous laisser de marbre tout en nous posant des questions qui taraudent ? Inutile de rappeler la myriade de prix que le film a reçu depuis sa sortie en octobre 2012. Comme si ce n’était pas suffisant, Amour a été décoré dernièrement des cinq Césars les plus prestigieux. Avec ce film d’une grande Humanité, Haneke est parvenu à séduire le versant du public encore réticent à son œuvre, l’œuvre d’un cinéaste critique d’une grande intelligence.

dvd du film Amour de Michael HanekeAmour. Pas « l’amour ». Pas « un amour ». Amour. Tout simplement. Amour de toute une vie. Du début à la fin. Pour le meilleur et pour le pire. L’absence d’article dans le titre n’est pas anodine. Les deux protagonistes sont les témoins et les représentants d’une Humanité. Triste sort qu’est le leur. Certes. Mais, il se pourrait qu’un jour ce soit le nôtre. Brrr. On en a froid dans le dos. Avec Amour, le réalisateur autrichien confronte le spectateur à une angoisse existentielle partagée par tout un chacun : l’inhumanité propre à la décrépitude des corps. Attention, Amour n’est cependant ni un film sur la vieillesse, ni un film sur la mort. Comme son titre l’indique, le dernier film d’Haneke est bien un film sur l’Amour. Avec un grand A. Film sur la souffrance, celle de l’être aimé. Comment peut-on réagir face au désarroi de celle qu’on aime ? La subtilité d’Haneke est telle qu’il n’énonce à aucun moment de vérité absolue. Le réalisateur laisse le spectateur face à la terreur, à ses questionnements et à ses propres émotions.
Georges et Anne sont amis, amants, amoureux depuis longtemps. Leur vie est un long fleuve tranquille. Jusqu’au jour où tout bascule. Jusqu’au jour où Anne ne sera plus jamais Anne. Jusqu’au jour où une petite attaque cérébrale viendra tout bouleverser. Amour, c’est l’histoire d’une promesse. Celle qu’un homme fait à la femme qu’il aime : l’accompagner corps et âme dans cette descente aux Enfers que rien ne laissait présager.

Le film commence par la fin. Des policiers s’immiscent dans un appartement et découvrent le cadavre fleuri d’une vieille dame. Une belle au bois dormant qui ne reverra plus jamais son prince charmant. Dans la scène suivante, le spectateur voit un public s’installer et parmi celui-ci, Anne et Georges. Après cette unique incursion dans le monde extérieur, le couple retourne dans son appartement, lieu où tout se déroule, où tout s’écroule.

Complicité quotidienne bercée de silences, de lenteur, de routine tranquille. Pas d’effusion d’amour ni de tendresse. Tout est plutôt dans la vérité et la justesse. Pas de sentimentalisme exacerbé. L’intelligence d’Haneke réside dans cette sensibilité retenue. À aucun moment, le réalisateur ne donne à voir un couple idéalisé et fantasmé. Le film fait preuve d’une grande sobriété ; il ne vire jamais dans un réalisme pur et dur. Silence lourd et pesant. Entrecoupé par les râles de plus en plus insistants d’Anne. Elle souffre. « Mal… Mal…Mal… ». Le spectateur n’en peut plus. Il faut que ça s’arrête. C’est insupportable. Le spectateur est pris dans ce huis clos asphyxiant et assiste, impuissant, à cette tragédie shakespearienne. Anne va de mal en pis. Georges ne la quittera pas. Jamais. Il lui a promis. Par amour.

Amour, c’est un ballet silencieux où la musique, personnage fantomatique, s’immisce imperceptiblement. Anne était professeur de musique. Sa fille est musicienne. Le piano trône au milieu du salon comme un cercueil béant. Elle ne jouera plus cette Bagatelle de Beethoven. Sauf dans cette scène où Anne, fantasmée par Georges, prend place derrière son piano et se met à jouer. L’illusion prend fin. Georges appuie sur le bouton stop du lecteur CD. La musique s’arrête.
Avec ce dernier film très personnel, Haneke semble changer de registre. Il s’est inspiré de sa propre histoire pour écrire Amour et l’appartement du couple est le même que celui des parents du réalisateur, reconstitué à l’identique. On est loin du dérangeant Funny Games et pourtant, pas tant que ça. Parce que oui, en regardant Amour, le spectateur est perturbé, gêné, piégé. On assiste, témoins impuissants, à ce mélodrame irréversible. Des personnages portés par des acteurs justes, Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva et Isabelle Huppert, une mise en scène impeccable bercée par des lumières superbes, un scénario sans subterfuges où chaque action, chaque parole, chaque geste est signifiant. Un film sans défaut donc qui laisse le spectateur angoissé et dérangé. Pari réussi.
Amour, c’est une ode à l’Amour. Un poème avec son rythme lent, ses longues pauses et ses figures de style, qui ne s’inscrit dans aucun recueil tant il est particulier. Poète distant et minimaliste, Haneke décrit avec brio une idylle, celle de deux vieux, deux renégats, deux oubliés qui continuent à danser, maladroitement, en silence sur la scène de la vie.
« C’est beau. La vie. Si longtemps. Une longue vie ».

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