Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
04/09/2008
Mots-clés : rencontre, film belge,
 

Antonin De Bemels : Vidéochorégraphies

Des danseuses serpentines imitant Loïe Fuller au cake-walk infernal de Georges Méliès, dès les premiers temps du cinéma, les danseurs ont servi de « matériau » aux essais des cinéastes. Quand le cinéma est atteint de chorégraphie, à moins que cela ne soit le contraire, cela donne de jolis néologismes comme celui choisi par Antonin De Bemels : Vidéochorégraphies. C’est aussi le titre du DVD édité par l’asbl 68 septante réunissant ses travaux vidéos de 1999 à 2006.
À 33 ans, le jeune vidéaste a déjà réalisé de nombreux films et remporté plusieurs prix dans les festivals du monde entier. Vidéos, scénographies, masques, installations autour d’une même problématique : dépasser les logiques du corps pour interroger le mouvement lui-même. Grâce à des distorsions parfois radicales, les images nous révèlent une autre dimension de l’être humain, son espace intérieur, sa diversité, son étrangeté et son rapport sensible au monde et aux autres. Une recherche qui tient parfois d’une bataille et oblige à ouvrir les yeux au-delà des apparences.
Vertiges du dédoublement, répétitions du geste jusqu’à l’abstraction, montages stroboscopiques saisissant le mouvement au vol, gros plans envahissant l’espace vital, les vidéochorégraphies d’Antonin De Bemels sont des expériences sensibles, hypnotiques donnant au corps l’espace qui lui permet de déployer ses mystères, entre extériorité et intériorité.

Définition
Il est difficile pour moi d’expliquer ce qu’est une « vidéochorégraphie », de ne pas tomber dans une définition banale ou évidente, du genre une vidéo dont le sujet est une chorégraphie. Je pourrais dire, pour être plus juste, que c’est une réécriture du mouvement par le moyen de la vidéo.
J’ai commencé à m’intéresser à la vidéo lorsque je suis entré à l’ERG. J’ai été très impressionné lorsque j’ai découvert le travail d’artistes plasticiens, des Belges surtout, tels que Jacques Louis Nyst ou Jacques Lizène qui ont été les véritables pionniers de l’art vidéo en Belgique.
Dès le départ, j’ai eu envie de travailler sur l’image du corps. Dans nos sociétés, une distance s’est établie, non seulement par rapport au corps de l’autre, mais aussi par rapport à son propre corps. Je voulais franchir une sorte de barrière et j'ai trouvé, dans la vidéo, un moyen efficace d'y parvenir. Cela m’a tout naturellement conduit à m’intéresser à la danse contemporaine et à travailler avec des danseurs comme Bud Blumenthal, Ugo Dehaes ou Mélanie Munt. Pour moi, corps, mouvement et vidéo sont complètement liés. Ils sont même indissociables dans la recherche que je poursuis.
 
Antonin De Bemels
Genre hybride
Ce qui m’intéresse, c’est de toucher le spectateur dans sa sensibilité et pas par l’unique voie du cérébral. Je veux mettre le doigt sur des sensations spécifiques et essayer de reproduire et de transmettre des émotions physiques par le biais de la vidéo, grâce aux possibilités qu’offrent ce médium.
Dans le cinéma classique, peu de réalisateurs travaillent sur la spécificité du médium. Les attaches littéraires sont encore très présentes dans la plupart des films et le dispositif cinématographique sert surtout à raconter une histoire. Dans le cinéma que l’on appelle « expérimental » au contraire, les cinéastes / vidéastes ne suivent pas un schéma narratif et s'attachent plutôt à la forme ou au concept, souvent au mépris de l'émotion. J’essaie en quelque sorte de me situer entre les deux… de toucher par la forme.
Quand je travaille sur un film, le son et l’image ont la même importance. Je travaille toujours les deux conjointement. Je ne pourrais pas imaginer faire un montage image sans son et coller le son ensuite. C’est un tout, une façon de brasser la matière.Fusion
La seule exception a été pour Ligth body corpuscules qui était une proposition de collaboration entre un vidéaste belge et un musicien irlandais. J’ai donc réalisé le film qui a servi ensuite de partition au musicien pour composer la bande-son. C’est la seule fois où la musique d’un de mes films était une composition entièrement originale. En général, je pars de morceaux existants qui m’inspirent, composés par des gens que je connais ou bien que je compose moi-même. Antonin De Bemels

Mythologies

Il y a des références à la mythologie dans mon travail. On les retrouve par exemple dans des titres comme Les Entrailles de Narcisse ou Lilith qui a été projeté sur les murs de la chapelle des Brigittines. Ce n’est pas véritablement quelque chose de conscient chez moi… Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que dans chacun de mes films, j’essaie de me concentrer sur une idée, une sensation. C’est peut-être là que se trouve le rapport avec les personnages mythologiques qui sont, eux aussi, la représentation d’une idée, des figures symboliques.

On m’a aussi déjà souvent fait des remarques par rapport à la transe notamment, ce lien entre la danse et le sacré.
 
Antonin De Bemels

 

Déconstruire pour reconstruire

Contrairement à la mythologie, l’idée de déconstruire pour reconstruire est une idée consciente qui est la base de tout mon travail. J’essaie de repousser le corps dans ses derniers retranchements. Il y a quelquefois un aspect violent dans mes films, parce que j’invite les gens à entrer dans la matière, à aller plus loin dans le regard. Il s’agit de brasser la matière pour en extraire un sens, et aller au-delà des apparences, de brasser la matière corporelle pour découvrir des choses que l’on ne s’attend pas à trouver. Ce que l’on découvre ne se traduit pas en mots, mais en sensations. Et ce sont les moyens techniques qui me permettent ces découvertes.
Une des techniques que j’utilise depuis longtemps est le montage stroboscopique. Ça  continue toujours à me fasciner parce qu’en donnant plus d’informations que l’œil et le cerveau ne peuvent en assimiler, j'obtiens une implication réelle du spectateur qui va se retrouver alors confronté à un choix. Que doit-on regarder si l’on n’a pas la possibilité de tout voir ? C’est, en quelque sorte, une expérience qui se renouvelle à chaque projection et c’est au spectateur de tirer ses propres conclusions de l’expérience.Il est clair que je cherche les états auxquels on peut arriver par les mouvements du corps, l’accumulation ou la décomposition du mouvement vue comme une quête d’identité. Dans Il s’agit, l’idée était de montrer que l’être humain est multiple, qu’il est composé de plusieurs entités qui essaient de se synchroniser. Le personnage commence donc divisé et par un mouvement d'abord chaotique, puis de plus en plus organisé, parvient finalement à "rassembler ses esprits"...

L’idée de Peau Pierre était de montrer deux personnages, un homme et une femme nus, qui essaient de trouver une unité primordiale, en se réunissant et en retournant à la matière, au chaos originel dans lequel le vivant et le mort, l'animal et le minéral peuvent former un tout. Ils n’y parviendront pas, mais ce n’est pas une vision pessimiste, parce que le plus important, c’est d’essayer. C’est le chemin que l’on prend qui est intéressant, même si c’est voué à l’échec.
Info DVD : Le DVD d’Antonin De Bemels est édité par l’asbl 68 septante qui existe depuis 2005. Cette association défend des créations originales qui ne trouvent pas leur place dans les circuits conventionnels de diffusion. Deux collections sont proposées :  Electrons libres dédiée aux arts visuels et sonores et VID (very important documentary) qui privilégie des films d’auteurs apportant un éclairage sur le monde et ses dysfonctionnements.


Pour plus d’informations : http://www.6870.be/

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