Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
08/09/2011
 

Antwerp Central Station de Peter Krüger

Embarquez-vous !

Il serait juste de dire qu’Antwerp Central Station est un documentaire sur la gare centrale d’Anvers.  Le cinéaste belge, Peter Krüger, envoie joliment promener les genres avec ce film de création aux allures de documentaire sur l’architecture et parvient à instruire en détruisant les idées reçues. Et si cette gare était un excellent prétexte pour nous entraîner à travers mille et une histoires ?

photo du film Antwerpen Central Station de Peter KrügerUn homme, la belle soixantaine, arrive par le train à la gare d’Anvers. Tout à la fois voyageur, observateur, chercheur, et narrateur, sa balade confinée à l’intérieur de ce fabuleux bâtiment digne d’une cathédrale va nous conduire bien plus loin que l’on pouvait l’imaginer : une balade aussi bien physique qu'intérieure.Attachés au pas et à la belle gueule de l'acteur Johan Leysen, nous jouons à la marelle sur les dalles en marbre bleu de Savoie, noir de Mazy, et Vinalmont, relisons le sens des médaillons sculptés dans la pierre, exerçons notre équilibre sur la marquise de métal qui s’élève au-dessus des voies, observons, du hall, le dôme culminant à 75 mètres de hauteur. Dans cet écrin de pierre, de fer, de verre et de lumière, la rencontre « fortuite » entre l’acteur et des historiens (Lode Hancké, le congolais Zana Etambala) éclaire le passé de cet édifice voulu par Léopold II et construit entre 1895 et 1905. Tout à la fois didactique et critique, l’histoire de la gare montre ses différentes facettes et révèle le visage obscur du pays qui l'a fait naître. Le chemin de fer n’est-il pas un extraordinaire instrument de pénétration et d’exploitation des richesses du continent africain ? En août 42, hommes, femmes et enfants juifs n’ont-ils pas été entassés dans les trains par la police pour rejoindre les camps de la mort ?

Mais Antwerp Central Station en jetant un pont entre cet aspect descriptif et historique tourne aussi son regard du côté du conte philosophique. La gare devient alors ce lieu magique et « central » qu’il convient de traverser pour se trouver soi-même. À l’instar du sous-terrain du bâtiment que le narrateur part explorer, l’endroit se transforme en un labyrinthe réel, mythologique, métaphorique et toujours métaphysique. Il revêt ainsi une valeur obsédante qui donne au film sa colonne vertébrale et fournit au personnage l’occasion de faire surgir des souvenirs inconscients fondamentaux, des obsessions déterminantes et complexes. Opérant comme un lieu magique, la gare est ici le point de convergence de la vie du narrateur, le révélateur, la clé qui permet de réunir les trois temps - passé, présent et futur- en un seul. Mettant ainsi en jeu coïncidences, théories et paradoxes, Antwerp Central Station évolue en une incursion surréaliste des plus envoûtantes. Sous l’œil inquisiteur d’un hibou,photot du film Antwerp central station de Peter Krûger, paon le bâtiment prend des allures de rêve éveillé. Un lion se promène dans le grand hall déserté au milieu de la nuit et s’y allonge. Est-il le témoin nostalgique d’une Afrique dépouillée ? Ou bien est-ce le lion de Flandre prenant possession de cet endroit où chacun peut à la fois se retrouver et se perdre ? Ce lion-symbole, en pierre cette fois, s’élève dans les airs pour retrouver sa place au somment de l’édifice, entourant la couronne belge. Image frappante qui joue de l'élément visuel comme de la rime.Ce grand voyage physique et mental se referme. La révélation ne fut pas didactique, mais plutôt poétique. Une sorte de vertige fixé qui engage la question de l’infini en croisant les sens.

 

Notez : La Gare d'Anvers-Central a été jugée par le magazine américain Newsweek quatrième plus belle gare du monde après la Gare de Saint-Pancras de Londres, le Grand Central Terminal de New York et le Chhatrapati Shivaji Terminus de Bombay.

Le documentaire de Peter Krüger, a remporté le Grand Prix de la 29e édition du Festival International du Film sur l'Art (FIFA) de Montréal. Voici deux années consécutives qu'un documentaire belge remporte ce prix prestigieux, puisqu'il avait été remis, l'année passée, à Claudio Pazienza pour son très beau film Archipel Nitrate.

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