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Juin 2011
09/06/2011
 

Anvers, ville en images. Cinematek.

Mythologies

Depuis quelques années, la Cinémathèque royale (CINEMATEK) publie une série de DVD qui, à partir d’un matériel cinématographique très diversifié - films d’archives, d’actualités, publicitaires, industriels voire de propagande - tente de reconstruire l’histoire de la Belgique au siècle passé, en en visitant les thèmes et les minutes les plus emblématiques. Ainsi, de l’agriculture à la période coloniale, du cinéma d’avant-garde à l’expo 58, ou encore de la vie de la Sabena aux travailleurs du rail, une certaine idée de la Belgique a vu le jour. Pourtant, jusqu’à présent, cette collection dont il faut encore et toujours souligner la qualité, n’avait pas approché l’histoire du 20ème siècle à partir d’un lieu unique et de ses habitants. C’est chose faite avec cette neuvième édition : Anvers, ville en images.
C’est grâce au partenariat du nouveau musée MAS que cette compilation d’archives rarement vues et de documents uniques a vu le jour. Et c’est tant mieux, car une fois encore le travail réalisé est passionnant et permet au spectateur curieux de voyager dans les décennies en jouant d’une multitude de regards inscrits dans leurs époques respectives.


Pour faciliter ce voyage à travers les métamorphoses d’une ville, comment de sa singularité, on touche à l’universel, et comment de la marche du monde, se modèle sa géographie urbaine, cette édition a choisi de présenter les archives filmées sous quatre sections thématiques qui sont autant de pistes judicieuses pour saisir la portée et la force des changements que la ville d’Anvers a connus.

La première section : « ville portuaire » s’intéresse bien évidemment à la vie du port. Parmi les documents ici réunis, notons ce dessin animé publicitaire, Réveil Tam-Tam, l’un des plus anciens films d’animation belge qui nous en dit beaucoup sur l’attitude coloniale des années 20. De même, ce documentaire de 1953 sur les marins congolais à Anvers, nous montre que dans certains domaines, l’évolution des mœurs et le rapport à l’autre ne se sont pas faits du jour au lendemain. Très vite au fil des documents se dessine une identité anversoise où catholicisme, bourgeoisie et autonomie sociale vont se retrouver aux prises avec les multiples enjeux du progrès.

Ainsi, dans la deuxième section consacrée à la politique, « agitation et propaganda », ce qui se devinait de ces tensions prend tout son sens sous les fastes des visites royales et autres festivités dont rendent compte des bandes d’actualités s’échelonnant de 1912 à 1944. Mais c’est dans les films de propagande, qu’ils soient catholiques ou socialistes, que se dessinent clairement les questions et les conflits qui travaillent Anvers et qui vont être au cœur de son lifting d’après guerre.

Car si Anvers change, elle le fait en se posant, du moins au regard des films proposés, dans les termes d’une métropole moderne vouée aux exigences des progrès économiques et des innovations technologiques.

Cette « image » que se donne une ville par ses récits cinématographiques se trouve plus nuancée dans la troisième section consacrée à la vie personnelle, culture, sport et loisirs. Avec ces actualités de la ville entre 1960 et 1970 s’intéressant à sa vie culturelle et surtout avec ces films amateurs de la famille Lefèvre réalisés entre 30 et 60, nous pénétrons dans l’imaginaire affectif d’une ville. Bien sûr, dans ces documents, domine le regard de la bourgeoisie locale avec sa prétention hégémonique. Mais déjà se voient les lézardes, les failles, déjà la classe moyenne envahit les plages, déjà les vêtements marquent moins un rapport de classe, et dans cette foule indifférenciée se pose la question de la modernité. Notons un clip de 1949 intitulé « C’est la foire » qui, chantant la bonne humeur des lendemains guerriers, laisse le champ ouvert aux crises dont seront grosses les années cinquante.

Enfin, avec la dernière section consacrée à la « transformation d’une ville », la succession de ses différents paysages où s’expriment ces volontés d’aménager son territoire, s’illustre clairement la démarche d’édition de ce DVD. Les images d’une ville participent de la création d’une représentation mythique de celle-ci, et c’est dans les hors-champs de ces images que se lisent les exclusions de cette mémoire collective.

Comme le note très justement Henk de Smaele qui signe l’introduction de cette édition : « En regardant aujourd’hui les images de la ville au 20ème siècle, on peut avoir l’impression trompeuse d’une ville monoculturelle qui apparaît comme un idéal perdu à jamais. La ville semblait alors plus ordonnée et plus lisible, plus sûre aussi, plus agréable et plus facile. N’oublions pas que ce qui gênait à l’époque est absent aujourd’hui de notre héritage visuel. »

Pointer ce qui gênait, mettre en évidence le hors-champ qu’une ville suppose dans sa représentation, voilà qui contribue grandement à cette histoire des mythologies modernes de la Belgique et par le foisonnement de ces archives et l’intelligence de leur sélection, Anvers, ville en images trouve sa place dans cette collection où chaque nouvelle édition est un moment attendu.

Antwerpen, 2 DVD et un livret édité par la Cinematek sous la direction d'Erik Martens.

Philippe Simon
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