Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juin 2013
 

Art & Cinéma

« Nous sommes dans un extérieur qui porte des mondes intérieurs », Bulles de Peter Sloterdijke, Poche/Pluriel.

jaquette dvd Art et CinémaLa Cinematek propose un coffret DVD consacré aux films sur l'art. Il comprend une série de films réalisés par l'école belge du cinéma. Comme pour le documentaire, la Belgique a réussi à combiner le cinéma expérimental et de faibles moyens financiers dont elle disposait. Ce coffret est une belle réflexion sur l'art tel que l'offre la technique cinématographique. Il contient aussi un livre avec un essai de Steven Jacobs qui accompagne ces trois Digital Video Disc.

Charles Dekeukeleire, André Cauvin, Henry Storck, Paul Haesaerts, Luc de Heusch sont les artisans d'un style qui isole les motifs, montre les lignes dynamiques (cercle, angle, triangle) et utilisent le mouvement de la caméra pour donner du rythme au cadre des peintures (zoom, panoramique vertical ou horizontal). Ces films, réalisés dans les années 40-50, ont reçu des prix dans les festivals du monde entier. En les découvrant (ou en les revoyant), on comprend pourquoi. Ses images ne sont pas présentées comme une surface sur laquelle on glisse de l'une à l'autre.

Découvrir la réalité d'une peinture suppose qu'il existe différents degrés afin d'y parvenir. Une peinture se regarde dans la durée, car même dans le désordre visuel, il y a un ordre que l'on peut déchiffrer dans les différentes figures qui l'anime. Pour arriver à comprendre ce qu'on offre à notre regard, il convient de se dire que l'image est construite avec une structure nous permettant de découvrir les différentes possibilités qui sont inscrites dans le cadre de la toile. Examiner les détails nous permet d'aller au-delà de l'apparence dans la profondeur temporelle d'une œuvre d'art. Mais pour déchiffrer davantage que les traces du passé, le « montré » et l' « imaginé », il est intéressant de voir un artiste (que ce soit Picasso ou Alechinsky) en plein travail dans le processus de formation des images.

Par rapport à la couleur, le noir et blanc de la plupart de ces films a des avantages que tous les photographes connaissent bien : permettre de mieux comprendre la structure qui se dessine derrière l'aperçu chromatique.
Thèmes d'inspiration (1938) de Charles Dekeukeleire travaille plusieurs liens. Celui des maîtres anciens et modernes (Rubens et Permeke), et celui des paysans flamands d'hier et d'aujourd'hui (« les gens de rien », dit la voix off) qui travaillent la terre avec le ciel qui les éclaire le jour et les assombrit la nuit.

Dans de Renoir à Picasso (1948), Paul Haesaerts nous montre trois tendances de l'art moderne dans la célébration de la figure féminine du corps humain : Auguste Renoir (le charnel dans l'arrondi), Seurat (les lignes droites, le cérébral) et Picasso (l'instinct, la passion dans des angles pointus). Haesaerts établit des liens avec la tradition picturale (Rubens, le cercle - Giotto, la ligne - Greco, l'excessif). Le cadre de l'image se divise souvent en trois bandes verticales pour donner un vécu aux œuvres. Pour le Bal du moulin de la Galette de Renoir, la caméra de Haesaerts se balance de gauche à droite, et de droite à gauche, dans le rythme musical d'une danse pour donner à la vie présente les sentiments de légèreté qu'offre le tableau. Le côté didactique est l'une de ses qualités. À une époque ou la pensée est mise sous cellophane et les « produits culturels » sont proposés en intertitres avec une mousse à raser ou un slip sur Internet, signaler la profondeur temporelle, l'ombre et la lumière qui s'y dessinent, redevient un progrès. Et puis, outre l'aspect formel, Paul Haesaerts - avec un style qui rompt le cadre pictural en utilisant des mouvements cinématographiques (zoom ou panoramique) - développe une narration permettant l'historicité des images et leur déchiffrement.
Avec L'Agneau mystique, un polyptique que l'on peut découvrir à l'église Saint-Bavon à Gand, on revient à la peinture médiévale flamande. Il a été achevé en 1432 par Hubert et Jan Van Eyck, deux frères, dont l'un a commencé le tableau, tandis que l'autre l'a terminé. L'essai cinématographique d'André Cauvin analyse le retable dans son ensemble, puis chaque morceau dans les détails. La caméra parcourt l'espace dans de lents mouvements horizontaux et verticaux.

Une partie intitulée (le panneau inférieur gauche), Les juges intègres a été volée en 1934, et n'a jamais été retrouvée. En 1945, on a placé une copie. Retour de l'Agneau mystique de Cauvin est une suite qui cherche à percer les mystères de l'œuvre. Le film démarre sur le retour, après la guerre 40-45, dans des camions militaires : des toiles que Goering avait volées dans la plupart des musés européens. À Bruxelles, aux Musées Royaux des Beaux-Arts, on examine chaque tableau du rétable avec des loupes, des microscopes, des prises photographiques en positif et en négatif. Plus de détails encore que lorsqu'il est réexposé à l'église de Saint-Bavon. L'ensemble du rétable remis en circulation permettra de découvrir autre chose que ce que les apparats de la technique proposent.
Visite à Picasso nous ramène à la modernité. Haesaerts nous explique le parcours de Pablo Picasso, de ses débuts avec les impressionnistes, au très célèbre Guernica. Ensuite, il se rend à Vallauris, (dans le sud de la France) dans la maison où, dans les années 50, le peintre travaille. Celui-ci nous permet de découvrir ses inspirations en dessinant, avec des lignes blanches au pinceau sur un plexiglas transparent, et en regardant, face à la caméra, l'objectif qui le filme. Chaque trait du pinceau ouvre une autre possibilité à l'ensemble. Le cadre disparaît de l'univers pictural avant d'y retourner. Du début d'un dessin à la fin, on découvre le processus qui aboutit à la toile ou à la sculpture.

Calligraphie japonaise, film réalisé par Pierre Alechinsky en 1956, nous conduit dans l'empire des signes. Au Japon, la calligraphie s'inscrit dans une longue tradition. Les rues des villes japonaises sont envahies de signes à l'extérieur. Chez les calligraphes, les toiles sont étalées au sol, et l'artiste donne des coups de pinceaux ou de brosses pour élaborer les signes.

En 1970, Luc De Heusch qui a participé au mouvement CoBrA (sous le pseudonyme de Luc Zangrie), réalise un film intitulé Alechinsky d'après nature. Il nous montre le travail du peintre dans son atelier. Celui-ci se tient debout pour réaliser, avec de l'encre de Chine, des taches noires et le dessin de l'ensemble. Luc de Heusch se concentre sur les mains, les gestes en mouvement qui forment une écriture plus visuelle qu'un alphabet romain.

Dotremont-les-logogrammes (1972) est consacré à Christian Dotremont, l'un des fondateurs du groupe CoBrA. Celui-ci n'a pas écrit seulement le manifeste du groupe Copenhague-Bruxelles-Amsterdam, on lui doit aussi des poésies visuelles faites de signes inventés et dessinés à l'encre noire.

Je suis fou, je suis sot, je suis méchant autoportrait de James Ensor a été réalisé en 1990. Luc de Heusch fait s'alterner la couleur des peintures de James Ensor ainsi que ses plans sur la plage d'Oostende avec le noir et blanc des images d'archives (cartes postales sépia), images photographiques des films sur l'art qui l'ont précédé (Idylle à la plage et La joie de revivre d’Henri Storck ainsi que Masques et visages de James Ensor de Paul Haesaerts). En voix off, des textes de James Ensor, d'Antonin Artaud, de Michel de Ghelderode cristallisent cet autoportrait posthume. Ils développent le sens du burlesque de la vie telle qu’Ensor l'a dessinée jusqu'à la caricature, son goût pour les coquillages, les masques, les squelettes et le carnaval. Une belle séquence nous fait découvrir la maison dans laquelle vivait, en 1924, James Ensor. Une époque où Storck le voyait et l'invitait à être figurant dans ses courts métrages documentaires, en noir et blanc. Luc de Heusch filme Henri Storck, en couleur, 65 ans après, dans la maison où celui-ci rencontrait le peintre. Les pièces n'ont changé ; seules les toiles ont disparu.

Nous avons parlé du DVD 2 consacré aux films d’Henri Storck en mars 2013, dans Cinergie. Le DVD 1 contient : Thèmes d'inspiration, Charles Dekeukeleire, l'Agneau mystique et Le Retour de l'Agneau mystique d'André Cauvin. Visite à Picasso, De Renoir à Picasso et Quatre peintres belges au travail de Paul Haesaerts. Calligraphie japonaise, Pierre Alechinsky.

Le DVD 3 contient les films de Luc de Heusch sur l'art : Magritte ou la leçon de choses, Alechinsky d'après Nature, Dotremont-les-logogrammes, Je suis fou, je suis sot, je suis méchant. Autoportrait de James Ensor, Michel de Ghelderode.

Le coffret des 3 DVD qui contient ces 19 films d'art belges offre aussi un livre essai de Steven Jacobs à qui l'on doit The Wrong House : The Architecture of Alfred Hitchcock, 010 Publishers. Il est édité par Cinematek.

Plus d'infos www.cinematek.be/dvd

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