Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Janvier 2017
 

Artavazd Péléchian, une symphonie du monde.

L’œuvre de Péléchian se résume à quelques films, guère plus d’une dizaine de courts-métrages. On ne sait que peu de choses de la vie du cinéaste. Né en 1938 à Leninakan, il passe son enfance en Arménie. Il étudie le cinéma entre 1963 et 1968 à l’Institut national de la cinématographie de Moscou (VGIK) où il enseignera dans les années 80. Malgré la brièveté de sa carrière, il invente un cinéma de pure émotion, entre poésie et musique, qui participe à renouveler la théorie classique du montage héritée des grands maîtres soviétiques, Eisenstein et Vertov.

Pelechian couverturePéléchian oblige le spectateur à imaginer un cinéma sans récit, un cinéma où la seule ressource est celle de l’image, où le seul continuum est musical, de l’ordre d’une forme qui ne révèle pas sa loi. Un cinéma par essence non romanesque, un poème cinématographique. Une des caractéristiques de son travail, écrit-il, est d’abolir le temps, de lutter avec lui, de s’en rendre maître et de le transformer. Arménien, avant tout, il nous parle d’une époque aujourd’hui révolue, d’un monde à jamais effondré, presque une autre planète : l’Union soviétique. Comme Andreï Tarkovski et Sergueï Paradjanov, il appartient cependant à ce monde soviétique qui les porte et enferme à la fois.

La reconnaissance de son œuvre bien qu’établie n’avait pas fait l’objet, jusqu’à aujourd’hui, d’une étude d’ensemble qui en examine tous les aspects, en approfondisse toutes les trouvailles. Le présent livre y remédie, il réunit les contributions d’époque de Serge Daney, de Dominique Païni, une conversation entre Péléchian et Jean-Luc Godard, les analyses précises et éclairantes de Jean Breschand, Claire Déniel, Jacques Kermabon, François Niney, Frédéric Saboureau. Et c’est la (re)découverte d’un univers fascinant par la beauté de ses images, l’humanité de ses valeurs. C’est aussi un magnifique hommage au peuple arménien, à son identité.

Nous (1969) et Les Saisons (1975- 1977) évoquent le mystère de « ce lieu détaché du monde, écrit Jean Breschand, isolé par des frontières invisibles et qui demeure habité, en dépit des coups de l’histoire, par l’utopie d’un éternel présent. » Ces films ne racontent rien. Ce parti pris du non récit est renforcé par le fait que la parole, dans l’un comme l’autre, ne joue aucun rôle. Seules les images de la vie quotidienne sont assemblées en tableaux, accompagnées d’un bout à l’autre d’une musique empruntée aux classiques européens (Vivaldi, Mozart). La plupart des scènes du film sont d’une beauté inoubliable : le franchissement d’un torrent tumultueux par les bergers, la vitesse des meules dévalant les champs entraînant les moissonneurs, un mariage. Les deux derniers films de Péléchian, Fin (1992) et Vie (1993) ne peuvent être dissociées sans perdre le sens profond que crée la double proposition formulée par le cinéaste : celle du voyage en train d’un peuple qui enfin, après une traversée des ténèbres, est ébloui par la lumière du pays natal, l’Arménie, et celle de la naissance d’un enfant. 

Une fois de plus, soulignons la qualité du montage des images reproduites dans le livre. Il nous restitue intacte la beauté, le rythme, les ombres et la lumière des films de Péléchian. C’est un travail admirable.


Artavazd Péléchian, une symphonie du monde, Sous la direction de Claire Déniel et Marguerite Vappereau, Ed. Yellow Now/ Côté cinéma, 2016, 173 pages, 25 euros.

 

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