Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2002
 

Au-delà de Gibraltar de Taylan Barman


Mourad Maïmuni et Bach-Lan Le Ba-Thi

Le clash des civilisations entre l'occident et le monde islamique annoncé par le professeur Huntington, Berlusconi proclamant, à la cantonade, la primauté de la civilisation occidentale (nous conseillons au " cavaliere " de lire Paul Valéry), les (al) caïdmans transformés en tapis volants inoxydables et inflammables, des Bouddhas millénaires dynamités pour l'avenir de nos souvenirs, l'Histoire virerait-elle au cauchemar en ce début de troisième millénaire ou sommes-nous en train de vivre dans le maelström de la prose délirante d'un roman de Thomas Pynchon revu et corrigé par la machine à écrire de William Burroughs utilisée à quatre mains par Faulkner et Kafka ?

Dans cette confusion où la réunion, voire même la complémentarité avec l'autre semble une utopie pour adeptes du coma éthylique, nous découvrons - divine surprise - un film qui nous conte la réconciliation entre les peuples, la découverte de l'autre, sans tomber dans le côté cucul-la-praline qui fait le bonheur des cyniques. Au-delà de Gibraltar explore plusieurs itinéraires qui se croisent et se mêlent dans la communauté maghrébine bruxelloise. Il y a celui de Ben Omar (Abdeslam Arbaoui), le père (dont le jardin secret est la poésie), un être qui s'est replié sur lui-même, cloisonné, cadenassé, devenu prisonnier de la survie socio-économique de sa famille. Il y a Karim (Mourad Maimouni), jeune diplômé en comptabilité qui rencontre l'autre sous la forme la plus agréable qui soit : Sophie (Bach-lan Le Ba-Thi), une jeune fille belge dont il tombe amoureux en dépit des souhaits de sa famille qui espère le voir épouser une jeune Marocaine à Tanger. Karim a un pied dans la tradition et un pied dans la modernité. Il y a celui de Farid (Samir Rians), le frère cadet révolté qui voit inscrit en lettres de feu " no future " dans un système social qui fonctionne à plusieurs vitesses - où l'égalité des hommes n'est plus un souci - et dont, de toute façon, il n'occupe pas le wagon de tête.

Karim est curieux comme l'Alice de Lewis Caroll, il veut explorer l'autre côté du miroir. Pour ce faire, il supporte, sans aigreur, une situation sociale où ses compétences acquises dans le système scolaire ne sont pas reconnues dans le monde professionnel. Il accepte donc divers petits boulots, y compris dans les abattoirs de la capitale, tout en menant son intrigue amoureuse avec une habileté certaine.

Un accident cardiaque subi par son père et une blessure encourue par le frère de Sophie réunissent les deux familles dans ce lieu de transit peu attrayant qu'est l'hôpital. Lorsque Sophie et son père ramènent Karim et Ben Omar chez eux, ils se trouvent coincés dans les émeutes qui agitèrent la commune de Molenbeeck il y a trois ans. Badaboum. Ben non, les réalisateurs ne s'y attardent guère. Leur but n'est pas de faire du show hollywoodien, de montrer leur savoir-faire pyrotechnique mais de rester centrés sur les personnages de leur récit. Nous verrons donc ces émeutes comme Fabrice à Waterloo, un décor qui apporte un contrepoint narratif.

Premier film réalisé par des immigrés de la deuxième génération, Au-delà de Gibraltar est symboliquement important parce qu'il révèle une communauté à elle-même ainsi qu'aux autres communautés avec lesquelles elle vit.                  

Mais ce qui nous frappe davantage encore, c'est le ton juste des personnages obéissant à une logique pratique qui ignore les clichés relayés par cinquante ans de reportage ou d'émissions de plateau où chacun joue son numéro. C'est tout le talent de Taylan Barman et de Mourad Boucif, les réalisateurs du film, que de coller au vécu de leurs personnages, de leur faire vivre des situations plutôt que des scènes.

D'où la justesse des acteurs qui certes n'en font pas tous profession (la distribution compte plus d'amateurs que de professionnels) et qui campent des personnages construits touche après touche par des réalisateurs attentifs à leur faire revivre leur passé dans le présent de la prise de vue. Barman et Boucif recherchent la présence dans la représentation. D'où un tournage opéré avec une bétacam (le film ayant été kinescopé par la suite) qui permet de multiplier les prises à peu de frais, pour arriver à capter le vécu des personnages, à les faire vibrer et leur donner émotion et identité. De même que le souci de travailler avec une équipe légère, de tourner comme dans l'intimité d'un " workshop ", hors des normes habituelles d'un plateau de cinéma.

Seule petite floche (comme on dit à Bruxelles), pour nous qui avons assisté au tournage de certaines séquences du film, nous aurions aimé retrouver les risques pris à l'étape de la prise de vues et qui semblent avoir été gommés par un montage de facture plus classique. Ce n'est évidemment qu'un reproche mineur puisque nous avons retrouvé dans le film cette attention aux personnages, cette façon de les accompagner dans leur vécu qui donne de la chair à leurs trajectoires respectives.

Jean-Michel Vlaeminckx

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