Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2004
Mots-clés : rencontre,
 

Autoproduction HD : Last Night on Earth

Nouvelle rubrique pour les nouvelles tendances que notre cinéma développe : autoproductions, emploi du numérique DV ou HD, films hybrides : pellicule argentique S16/HD avec inserts en S8 (noir et blanc avec grain), diffusion des films via le DVD, bref les mille et un chemins que notre cinéma emprunte et bricole pour affronter un avenir qui s'annonce plus précaire que prévu.
Un cinéma qui, à ses risques et périls, peut faire éclore un néo-réalisme, respecter les normes « dogma », lancer un néo-underground, une postmodernité des genres (thriller ou fantastique) mais aussi se lancer dans des dérives : le ciné-clip (fourre-tout de l'imagerie à vignettes bédé), le ciné-loft (la caméra de surveillance qui enregistre le flux et fait disparaître les plans) ou le ciné slamping (l'image n'étant plus qu'une illustration des vibrations sonores en quadriphonie).
Bref, nous entrons dans une ère d'incertitudes esthétiques, sachant que seul le récit et sa mise en forme -il en va ainsi depuis l'aube de l'humanité (1) - qu'il soit oral, écrit ou visuel, l'emporte.
Le numérique est une mutation irréversible que traverse, dans les turbulences les plus diverses le cinéma. Et le nôtre en particulier, qui est un artisanat, et où le bricolage est devenu une spécialité. Nous publions sur la question un dossier dans ce webzine.
(1) Nous vivons tous une histoire familliale elle-même englobée dans celle de l'humanité.

Last Night on Earth
 L'intérêt de l'entreprise de Title Films production est d'avoir tourné Last Night on earth de William August (un pseudo, comme vous vous en doutez, celui de Gilles Daoust, co-producteur et co-scénariste du film, ainsi que d'avoir lancé avec Serge Peffer et Alain Berliner, Ciné-Quest, un concours dont nous vous avons parlé récemment-cf infos cinergie). Last Night on earth est un film étrange car il navigue entre la télé réalité, (20 premières minutes) et le cinéma (les personnages acquièrent un épaisseur et une dimension humaine, un récit se constitue. La chose ayant été voulue le réalisateur, celui-ci aborde la première partie en jouant sur les formats, le fish-eye et d'autres recettes éprouvées dans le cinéma underground fauché (il n'y manque que le Split screen). La seconde partie est plus classique comme son contenu se centre sur les personnages. Last night on earth a été tourné en une journée de 18 heures et produit en un mois. On est dans le domaine de la performance. Nous avons voulu en savoir plus en nous entretenant avec Gilles Daoust.

Cinergie : Vous êtes à la fois producteur, scénariste, réalisateur, acteur, compositeur de Last Night on Earth. Vous avez une licence de Solvay. Pourquoi n'être pas passé par l'une de filières du cinéma ?
Giles Daoust :
Parce que j'ai toujours voulu garder le cinéma comme un plaisir. J'écris depuis mes quinze ans, d'abord des romans puis des scénarios et, au moment du choix des études universitaires, j'ai pensé m'orienter vers des études artistiques. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que je m'orientais vers des apprentissages artistiques, cela devenait rapidement une corvée. J'ai donc voulu préserver mon désir de cinéma en faisant des études tout à fait ennuyeuses et en sortir avec une formation différente, ce qui m'a permis de créer ma propre société de production, Title Films, et de mettre en pratique ma passion cinématographique.

Cinergie : Comment s'est créé Title films ?
G. D. :
J'ai eu l'occasion de développer dans le cadre d'un concours, le business plan de ma société qui était en gestation et que j'ai eu l'occasion de formaliser dans le cadre de ce concours. J'ai gagné le prix du meilleur business plan, ce qui a permis de valider le concept et de rencontrer Serge Peffer qui est devenu mon associé par la suite. Nous avons développé Ciné Quest, ce qui m'a permis de rencontrer Alain Berliner. Dés lors la société s'est mise sur pied. C'est donc un capital privé avec Alain Berliner et Serge Peffer et, ensuite nous avons mis en route Ciné Quest. Ce qui a permis de nous faire connaître un petit peu. Last night on earth est la première production mise sur pied avec un financement entièrement privé. La particularité, pour mettre en chantier le film, étant qu'on avait très peu de temps et très peu d'argent. Le sujet du film, celui d'un homme qui demande à son meilleur ami de filmer sa dernière journée avant son suicide, a été pensé il y a un an et demi. On a d'abord pensé en faire un court métrage qu'on aurait pu étendre en long métrage. Puis finalement on s'est dit « relevons le défi ». C'est l'occasion rêvée de faire se rencontrer le fond et la forme. Poussons à l'extrême l'expérience télé-réalité et tournons le en DV-Cam, C'est-à-dire en le tournant en direct, pendant une journée de 18 heures.

C. La télé-réalité et le cinéma sont assez antinomiques. Dans l'un, on est dans le flux d'images non contrôlées, dans l'autre, dans la construction d'un plan s'enchaînant avec d'autres plans pour former un récit. Pourquoi avoir rassemblé des éléments aussi peu compatibles ? 
G.D. : D'abord parce que je trouve l'expérience intéressante et enrichissante. Mais aussi dans la construction du film - parce que ce ne n'est pas une série d'improvisations qui ont durée 18 heures - il y à eu toute une construction cinématographique qui a été confrontée à un tournage qui s'est passé dans ces conditions-là. Le scénario se développe sur 120 pages. C'était trop long pour un film de 70'. Ce scénario a été construit avec de longues scènes de monologues et de dialogues qui n'allaient pas tenir dans le film mais servaient à alimenter la part d'improvisation qui était nécessaire pour ce tournage-là, dans des conditions du direct.

C. : Je vous avoue ne pas comprendre pourquoi vous parlez de télé-réalité pour décrire un processus que John Cassavetes à réalisé avec Shadows, il y a quelques années : une trame, un fil rouge autour duquel les comédiens improvisent.
G. D. : C'est-à-dire que la référence à la télé-réalité est lointaine j'en parle parce que le public, en général, va penser dans le sujet d'un homme qui se fait suivre par son meilleur ami, surtout à l'époque actuelle, à la télé réalité. Même si cela n'a pas été conçu comme une parodie ou une critique acérée des manifestations de la télé réalité. Pas du tout. Mais, a posteriori il est intéressant de savoir comment le public va assimiler cela ou faire des liens avec la télé réalité dans la mesure où il est assailli, au quotidien, par ce genre d'émissions qui, en effet, comme vous le dites n'ont rien à voir avec le cinéma. C'est une réflexion d'après coup comme on l'a fait avec C'est arrivé près de chez vous dont on a dit que c'était une critique acérée de la télé réalité. Je ne revendique pas le film comme se plaçant dans la lignée de la télé réalité. C'est une facilité de lecture.

C. : Il y a u moment où le film bascule. Le premier tiers est exhibitionniste et « clipesque » dans la forme et la suite nous fait partager l'émotion de gens qui s'incarnent dans leur personnage. J'imagine que c'est voulu ?
G. D. :
Le film bascule. Pierre cesse d'être un exhibitionniste insupportable, le personnage de Bud le cameramen prend le dessus et ouvre la porte au personnage de la jeune fille. Et on bascule dans la fiction. Les décors changent. Les rues de Bruxelles sont mises en valeur. Tout le monde dit qu'il y a deux parties : un faux documentaire et un vrai film. Ce que je voulais montrer c'est que la première partie est toute en apparence et la seconde partie joue davantage sur l'intériorité des personnages. Au début, qu'on déteste ou qu'on adore Max, on reste distancié parce que Max est too much, on ne peut s'y identifier. C'est ce qui permet de se rendre compte que le personnage qu'on a vu dans la seconde partie n'est pas Max, c'est l'image de lui qu'il essaie de projeter vis-à-vis du monde extérieur. Après la césure, on se rend compte comme avec chaque personne qu'on connaît, qu'au-delà de l'apparence il y a quelqu'un d'autre. Dès que Max est confronté à son patron, à sa femme, à son fils, à la jeune fille, on se rend compte que ce qu'il racontait, au début, c'était du baratin. La révélation que le caméraman est son fils ouvre la porte à une sorte de sensibilité qui est exploitée par le personnage de la jeune fille. Le dernier plan du film nous le montre écrasé. Sa carapace de « grande gueule » tombe. C'est la raison du plan recadré en cinémascope à la fin.
C. Comment allez-vous faire maintenant pour qu'il trouve un public ? Kinescopage en 35mm pour les salles ou diffusion DVD ?
G. D. :
J'ai envie de toucher un public relativement large. Dans la mesure où à la vision du film il y a deux réactions : soit on déteste, soit on adore. Et ce ne sont pas les mêmes qui aiment la première partie que ceux qui aiment la seconde. C'est ce qui me plaît parce que le film ne laisse pas indifférent. Et donc je pense qu'on peut trouver une exploitation auprès du public et j'aimerais vraiment qu'il sorte en salles. Pour le moment, on est à la recherche d'un distributeur en même temps qu'on avance sur la finition du film au niveau du mixage. On a demandé l'aide de la Communauté pour la finition parce que c'est une étape plus professionnelle aux coûts incompressibles. C'est dans l'optique d'une diffusion large parce qu'on pense que le film est une expérience intéressante pour un large public. Il est donc intéressant qu'il soit kinescopé. Il a été sélectionné, à l'unanimité, au festival du Luxembourg qui est un petit peu le pendant du Festival du Fantastique de Bruxelles.

Photo : Aude Vanlathem

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