Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
 

Bénédicte Liénard et Séverine Caneele à propos d'Une part du ciel

Il est des films particuliers qui donnent envie de rencontrer ceux qui l'ont fait. Une part du ciel par exemple. Dès les premières images, il est évident qu'on a affaire à une oeuvre forte, émanation d'une personnalité déterminée, engagée, qui pense clair et parle net. Et de fait, lorsque je pose les yeux, de l'autre côté de la table, sur mes deux interlocutrices, je sais d'emblée que l'entretien échappera assez vite au ronron feutré.

Benedicte Liennard et Severine CaneeleSéverine Caneele, toute en muscles et en puissance hérités du travail manuel, affiche l'air serein de quelqu'un qui revient de loin. L'Humanité de Bruno Dumont lui avait valu le prix d'interprétation féminine, à Cannes ; mais elle avait dû affronter la goujaterie imbécile de certains qui, parce qu'elle était issue du théâtre amateur, considéraient son prix comme volé à des comédiennes plus « qualifiées ». Elle avait alors pratiquement décidé de renoncer au cinéma. « C'est Bénédicte qui m'a décidée à retenter l'expérience, explique-t-elle. Elle m'a cherché avec obstination à une époque où je n'avais pas envie de voir du monde. La production de l'Humanité me couvrait là-dessus. Elle a fini par me rencontrer et m'a convaincue de lire son scénario. Il m'a plu, surtout le personnage de Joanna. Puis on a eu une discussion, mais pas de metteuse en scène à actrice, entre femmes, où l'on a énormément partagé. J'étais en confiance, j'ai accepté. C'était aussi relever ensemble le défi de prouver que j'étais une actrice à part entière, pas la femme d'un film, et que je n'avais pas volé mon prix. »
À côté de Séverine, Bénédicte Liénard, la réalisatrice, contraste. Toute menue, il émane d'elle une intense et fougueuse vitalité. « Le choix de Séverine était, dès le départ, une évidence. D'abord parce que je ne voulais pas quelqu'un qui appartienne au " star system ". J'aurais pris Sandrine Bonnaire, par exemple, le spectateur aurait regardé Sandrine Bonnaire jouer Joanna, et il aurait fallu du temps avant que l'identification fonctionne, peut-être. Séverine est Joanna dès les premières minutes, on l'identifie directement au personnage. Et puis Séverine continue à vivre une vraie vie dans le monde du travail et cela se sent. Enfin elle possédait la force, l'énergie, l'équilibre dont le personnage avait besoin. »
Un personnage pas facile, dont le force et la dureté cachent une blessure douloureuse, une violence contenue d'écorchée vive. « Il fallait rendre les deux aspect de cette personnalité sans un privilégier un, explique Séverine, un équilibre délicat. Cette fille a des côtés proches de moi, mais aussi des côtés qui m'étaient étrangers, beaucoup plus que Domino, dans l'Humanité. Là, je tournais dans une ville et avec des caractères qui m'étaient familiers. Si je connais un peu la Belgique, ce n'est quand même pas la même chose. Pour Domino, Bruno utilisait énormément mes gestes du quotidien. Je me passais une main dans les cheveux, par exemple, il me disait: " C'est bien cela, refait-le. " Joanna est une taularde, une expérience que je n'avais pas. J'ai donc séjourné un peu en cellule. À ce moment, les gardiennes ont vraiment cru que j'étais une nouvelle arrivée. Les autres filles avec lesquelles j'ai tourné, qui sont, elles, de vraies détenues, m'ont beaucoup aidée. À me mettre à l'aise, à ressentir, à comprendre. J'ai développé des relations d'amitié avec la plupart d'entre elles, ce qui s'est passé entre nous durant ce tournage était très fort. »

« Étrangement, pour un film aussi dur, le tournage s'est passé dans la joie, ajoute Bénédicte. La joie de travailler ensemble et de donner corps à un projet qui nous tenait à coeur. Le film est une pure fiction alors que j'aurais pu faire un documentaire en allant tourner dans des usines et dans des prisons, mais personne, ni en usine ni en prison, n'aurait pu parler comme le font les personnages du film. Faire une fiction me permettait de donner une parole à mes personnages et, paradoxalement, de les faire exister davantage que dans un documentaire.

Toutefois, cette fiction est nourrie de mes rencontres, de mon travail à Lantin , où j'animais des ateliers vidéo avec les détenues, des discussions avec les comédiennes et les protagonistes du film. Au départ, bien sûr, il y a un scénario, c'était indispensable, ne fût-ce que pour aller chercher les moyens de production, les autorisations, etc. Mais au tournage, ce scénario évoluait tous les jours. D'abord parce que la majorité des comédiens sont amateurs, et pas n'importe quels amateurs, ce sont des filles(essentiellement) qui jouent ce qu'elles vivent. Tous avaient le droit fondamental de discuter des scènes, le droit de me demander de les jouer autrement, voire même de ne pas les jouer. Ainsi, les choses prenaient une tournure différente au fur et à mesure que le tournage évoluait. Et une fois la mise en boîte finie, je me suis sentie incapable de monter un tel film en fonction du plan de montage : une scène derrière l'autre, quel ennui ! J'ai balancé mon scénario dans la Meuse et avec la monteuse, j'ai tout repris à zéro. Cela veut dire qu'il y a des juxtapositions qui n'étaient pas prévues, des scènes qui n'avaient pas été tournées en fonction de cela. »Bénédicte Liénard et Séverine Caneele
Ce film a donc été en évolution permanente pour coller toujours au plus près de l'émotion et de la vérité. Une impression de réalité encore renforcée par le traitement très « naturaliste » des images : forte proportion de longues séquences, peu de musique, importance du son d'ambiance, beaucoup de caméra portée, proche des acteurs, dont on suit parfois la marche en de longs travellings dans les couloirs de l'usine ou de la prison. Au risque d'emporter le spectateur dans son voyage. « 

Vous trouvez? Ce n'est pas Rosetta quand même. » (Certes, mais admettons quand même qu'on y retrouve quelques similitudes formelles avec la palme d'or des Dardenne.) « Non, je pense honnêtement que je laisse au spectateur le recul critique nécessaire pour avoir sa propre vision des choses. Par contre, je ne voulais pas faire un film dont l'esthétique artificielle aurait risqué de couper le spectateur de son sujet ou de trahir le contenu. » Ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas de recherche esthétique, dans les images ou la composition des plans, par exemple. Bien au contraire.
La prison, sa discipline, ses grilles, ses humiliations occupent une place importante dans le film. Mais son propos n'est pas là. « Une part du ciel se passe en partie en prison, donc forcément montre certains aspect de la vie là-bas, mais ce n'est pas un film sur la prison. Son vrai thème, c'est la lutte. C'est l'enfermement auquel cette société nous condamne, et dont la prison n'est ici que le symbole ultime. Comment peut-on encore lutter aujourd'hui, comment peut-on dire sa révolte alors que les structures nous ont confisqué tous nos moyens de l'exprimer? Dans mon film, je mets clairement sur le même pied usine et prison, mais les lieux d'enfermement sont multiples. Les syndicats sont complètement institutionnalisés, intégrés au système socio-économique et n'offrent plus aucune perspective. Ils ne soutiennent plus les grèves spontanées, exigent d'être prévenus de tout mouvement de contestation, expulsent, poursuivent même en justice leurs militants les plus radicaux. Une part du ciel montre deux personnages, Joanna et Claudine, qui sont seules parce qu'elles refusent de baisser la tête. Et pour cela on les exclut, on les casse. Mais elles, au moins, tentent de garder leur dignité. Nous avons abandonné le pouvoir sur nos propres vies entre les mains de personnes dont nous attendons qu'elles fassent à notre place les choses nécessaires à notre bien-être. Et nous avons le sentiment qu'on nous a confisqué ce pouvoir, alors que les seules personnes capables de faire cela pour nous, c'est nous mêmes. Une part du ciel est un encouragement à reprendre nos vies en mains. La dernière image du film, ces deux femmes qui vont l'une vers l'autre, je la revendique complètement. Pour moi, c'est un fin ouverte, chargée d'espoir, un point de départ de tous les possibles. »
Reste que le film n'est pas tendre pour les institutions sociales en général, et qu'il ne fait pas de cadeau aux syndicats en particulier. Si vous le faites remarquer à Bénédicte Liénard, vous la verrez monter au filet pour reprendre la balle de volée. La meilleure défense, c'est l'attaque. « Avant d'être une cinéaste, je suis d'abord un être humain : je vis, je regarde autour de moi, je réagis. Je me définis d'abord comme une militante. S'il n'y avait pas ce fond-là, faire du cinéma n'aurait aucun sens pour moi. De même je ne suis pas quelqu'un qui raconte des histoires, je suis quelqu'un qui rencontre les gens et ce que je montre, c'est le résultat de ces rencontres. Bien sûr que mon film est subjectif, mais pourquoi est-ce que je n'aurais pas droit à cette subjectivité ? Je montre le monde tel que je le vois, et je le revendique ! Et tant mieux si vous n'êtes pas d'accord avec moi. Discutons. De là naît la dynamique. »
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