Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2001
Mots-clés : rencontre,
 

Benoît Peeters

B.P., dit Benoît Peeters alias Boris Pasternak, Blaise Pascal, Brian (de) Palma, Baldassare Peruzzi, Pieros Piérides... Appelle-moi Benoît, ce sera plus simple nous dit-il confronté à une litanie dont il perçoit l'allusion au denier roman de Robbe-Grillet. Reprenons donc et essayons de résumer sans l'appui de ces interminables couloirs qui permettent à l'espace-temps de se dilater. Benoît Peeters est né à Paris en 1956 et vit à Bruxelles depuis 1978. Les activités de ce philosophe de formation, élève de Roland Barthes, sont d'une telle diversité - faite d'un long parcours au rythme parfois discontinu avec peu de haltes - que nous nous essoufflons à le suivre. Tout à la fois écrivain, essayiste, commentateur de Tintin, scénariste de la célèbre série les Cités obscures  dessinée par Schuiten et d'autres bédés, cinéaste, etc., il publie son premier roman, Omnibus, aux Éditions de Minuit en 1976 (réédité, aujourd'hui aux Impressions nouvelles). Édifiante odyssée plus excentrique que concentrique.
D'un commun accord, nous nous concentrons sur le déroulement de la bobine cinématographique. " Le premier film qui m'a impressionné, nous avoue-t-il, c'est Tabou de Murnau (je ne l'ai appris que bien plus tard), surtout le plan d'un homme qui essaie d'attraper un bateau dans le Pacifique et qui se noie. C'est une image qui m'est restée longtemps en mémoire. " La peur dans le noir est le moteur du cinéma selon Hitchcock. Sueurs froides. " Au début des années septante, poursuit-il, j'ai fréquenté assidûment le Musée du cinéma. Blow Up d'Antonioni est resté un film fétiche (c'est une énigme en creux dont il manque la solution). Mais ma grande admiration de jeunesse, c'est Hitchcock et par-dessus tout Vertigo. Puis les choses ont bougé, il y a eu Raoul Ruiz avec lequel j'ai été très lié et qui m'a beaucoup marqué ".
En 1988, il écrit le scénario de la Chouette aveugle pour le réalisateur de l'Hypothèse du tableau volé. Puis, en 1987, réalise un court métrage noir et blanc en 35mm. " Ça pourrait être un croisement entre le Robbe-Grillet de l'Immortelle et la Jetée, le chef-d'oeuvre de Chris Marker. Au début, les photos sont disjointes puis se lient peu à peu, ce sont des prises de vues au moteur, c'est l'arrivée du mouvement, et à la fin c'est un plan-séquence en steadicam qui reprend tout et chaque fois c'est la même histoire qui revient. " Benoît, qui a eu la chance de rencontrer plusieurs fois Chris Marker, (privilège plutôt rare vis-à-vis d'un homme dont on ne dispose d'aucune photo) aimerait faire un Jeux de mémoire avec lui, tout comme un Julien Gracq (autre personnalité hors du commun qui se confie peu aux médias) qu'il confierait à Régis Debray.
En 1999, Benoît réalise le Dernier Plan, un long métrage de fiction dont nous avons dit tout le bien que nous en pensions mais qui, catastrophe est sorti trois jours avant la fermeture du Kladaratsch.
Je crois que ce qu'on fait est complètement absurde, nous confie-t-il d'un ton raisonnable et concentré, pour parler de la création des Piérides, sa maison de production, " en tout cas au niveau économique ; mais, du moins, on est vivant. Par certains côtés, je me sens proche de quelqu'un comme Jan Bucquoy. On préfère le côté un peu bricolé dans la rapidité, dans l'énergie et l'enthousiasme, à la recherche interminable de coproductions internationales. On travaille comme une machine à idées. Il y a une chose que j'aime beaucoup bien qu'elle ait l'air périmée - mais elle revient d'actualité -, c'est l'idée de la camléra-stylo chère à Astruc. Quand j'écris un livre, j'ai plus ou moins la confiance de l'éditeur qui va le publier mais dans le monde de l'audiovisuel on est dans la pesanteur intériorisée comme si tout le monde trouvait normal de rêver de son long métrage pendant quatre ans ! D'un autre coté, lorsque j'écris à Robbe-Grillet pour solliciter un entretien, il me répond sur-le-champ : " Cela tombe bien je publie la Reprise, un nouveau roman, à la rentrée ". Du coup, on a tourné en mai. On n'attend pas qu'il ait 84 ans pour le faire ! De même, lorsque Sandrine Willems a réalisé Chants et soupirs des Renaissants sur Paul Van Nevel, tout s'est fait relativement vite, il n'y a pas eu de perte de désir. Aux Pierides on propose une réalité de créateur, pas de producteur. Mais le vrai problème, aujourd'hui c'est la distribution. Un long métrage sur cinq rencontre son public mais il y en a quatre autres et ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas marché qu'ils sont mauvais. Sollicités comme nous le sommes, on a tous une petite hésitation avant d'aller en salles, de se déplacer. Ce n'est pas évident. " Il prend une gorgée de café et abandonne sa tasse vide sur la table. Il refuse d'en boire davantage. Non merci. Ou est-ce à un autre moment (était-ce avant ce qui précède ? ou au contraire juste après ?).
Nous arrivons à ce qui nous paraît essentiel : la parution en DVD d'entretiens avec Robbe-Grillet. Une nouvelle manière de court-circuiter les salles ou d'offrir une alternative audiovisuelle à une pédagogie se déroulant comme une scène immémoriale depuis l'après-guerre ? "L'intérêt spécifique, nous dit-il, était de pouvoir travailler sur une longueur inhabituelle, de ne pas être soumis à une durée de 52'. Il me semblait que ce qui manquait aux entretiens aujourd'hui - souviens-toi de ceux de Robert Mallet avec Léautaud -, c'était de pouvoir développer les sujets abordés. Nous avons tourné trois jours. On a monté, donc retranché, pour arriver à six heures quinze minutes d'entretien. Pour faire moins, on aurait dû retrancher soit la partie cinéma soit une partie concernant sa jeunesse. L'intérêt du DVD, c'est que tu peux voyager puisque tu as un système de 38 chapitres qui vont de trois à vingt-cinq minutes. Un peu comme une table des matières dans un livre. Et donc, si tu es intéressé par le roman la Jalousie (ch.19) ou bien tu es dans une scène d'enfance tu désires passer plus loin tu mets sur 22 et tu tombes sur Dans le labyrinthe, son troisième roman. Peu de spectateurs le regarderont en entier mais beaucoup de gens auront une consultation vivante et à la carte. Et comme Robbe-Grillet est un excellent conteur, les gens auront tendance à y revenir. C'est la première qualité que beaucoup de gens m'ont fait remarquer, " Ce qu'il peut être vivant ! " Lorsque je leur disais qu'il allait avoir 80 ans, personne ne me croyait ! Et puis, tu sais, par moments on polémique ensemble donc il y a un aspect un peu drôle.
Ce que j'ai aimé dans cette aventure, c'est sa nouveauté. Tu sais que j'ai toujours aimé ouvrir des pistes plutôt que de les explorer à fond. Imagine un film où le réalisateur puisse expliquer pourquoi il a supprimé telle et telles séquence ou une partie de la bande son ! " La Suite ? " Un DVD d'entretiens avec Umberto Eco. " Alors là, les amis ça risque d'exploser !
Le DVD, que ce soit pour la fiction ou le documentaire, risque grâce au home cinéma qui commence à se répandre en Europe de devenir le complément à la diffusion en salles surencombrée par le nombre croissant de films qui se produisent ; mais, souligne Benoît, il ne faut pas négliger l'aspect pédagogique d'un système qui permet une consultation souple et pas seulement à la Médiathèque et en bibliothèque mais aussi et surtout dans l'enseignement " On pourrait aussi imaginer, poursuit-il, que le cinéma ou la télé devienne la grande bande-annonce d'une intégrale existant sur plusieurs CDs en DVD. C'est un meilleur outil, plus manipulable au niveau de sa consultation, que le VHS. Il est temps qu'on se rende compte que les technologies bougent. Jeux de la mémoire est le premier DVD littéraire. Je souhaiterais qu'il y en ait d'autres comme l'Abécédaire de Deleuze de Claire Parnet qui s'y prêterait à merveille puisque la matière y est déjà découpée en chapitres. On pourrait reprendre l'intégrale de grands documentaires et je crois qu'il existe un public, y compris pour les films de fiction ayant une durée inhabituelle. Ou encore on peut imaginer que quelqu'un fasse un film sur Marienbad et qu'il puisse se servir des chutes archivées de l'Année dernière à Marienbad. Tout mon espoir est d'être imité parce que cela signifierait que le support prend de l'ampleur, " conclut-il. C'est tout le bien qu'on lui souhaite.
Jeux de mémoire : Alain Robbe-Grillet

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