Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2006
Mots-clés : rencontre, film belge,
 

Bernard Bellefroid

Entretien avec Bernard Bellefroid
Rwanda, les collines parlent
 n’a pas fini de faire parler de lui. Ce film de Bernard Bellefroid a fait l’objet, lors du débat qui a suivi sa présentation au CCLJ, de menaces de mort de la part des négationnistes du génocide des Tutsis au Rwanda. Pas moins. Entretien avec le réalisateur d’un film dont on ne peut que s’étonner qu’il puisse susciter la controverse.

Cinergie : Ce qui frappe lorsqu’on voit Rwanda, Les collines parlent c’est la neutralité du ton.
Bernard Bellefroid : 
Il fallait éviter une série de pièges. Le Rwanda est un pays souverain. Je voulais éviter qu’on puisse dire que j’avais jugé à la place des GACACA [tribunaux populaires]. Je voulais me garder de faire un jugement moral. Ma position de cinéaste était qu’on parle du génocide, qu’il ne reste pas dans le non-dit. La caméra ne sert pas à juger même si le point de vue est sans complaisance par rapport aux actes qu’ils ont pu commettre. Personnellement, je n’ai eu aucun problème à installer de la confiance par rapport au premier bourreau, Obede. Ce qui nous a permis à nous laisse  aller jusqu'à retrouver ses camarades en prison  et les aider à développer des stratégies pour échapper aux GACACA.

C : Les bourreaux et les parents des victimes parlent de choses qu’on ne voit jamais. C’est la parole qui compte et pas l’image choc.
B.B. :  C’est ce que j’aime dans le cinéma. Je suis habitué à l’épure. C’est la seule forme évidente pour un sujet pareil. Il y a aussi les rwandais qui habituellement sont dans le masque. On avait un dispositif de tournage qui me permettait d’avoir un casque pour qu’on puisse nous traduire en direct ce qui se passait parce que les rwandais sont tellement dans la pudeur que le non verbal n’est pas là pour nous aider à décoder la parole. Par ailleurs, je ne pense pas que les images choc qui sont très émotionnelles aident à comprendre les mécanismes qui ont pu conduire au génocide. Cee images ne nous intéressaient pas. Ce n’est pas du cinéma sans compter qu’elles sont scandaleusement hors de prix.Portrait de Bernard Bellefroid

C. La négation du génocide par certains bourreaux n’aide pas à la transmission de l’inacceptable vis-à-vis des jeunes générations ? Le film sert donc de mémoire en quelque sorte ?
B.B. : Oui, mais j’ai toujours un peu peur du mot « mémoire ». C’est quelque chose de dangereux si cela n’est pas réorienté vers le présent. L’idéologie du génocide est toujours là. Mémoire ne veut pas dire qu’il s’agisse d’un simple témoignage; il y a un point de vue derrière. Une façon de filmer, un montage.

C. : Tu cites trois exemples, celui d’Obede, d’Isidore et du beau-frère tutsi.
B.B. Le troisième personnage du film n’est pas un bourreau mais une victime.

C. : C’est dur de penser que les bourreaux et les parents des victimes vivent les uns près des autres.
B.B. Le film ne juge pas les GACACA. Ils peuvent apparaître comme une solution imparfaite mais ils ont le mérite de proposer une solution. Il faut sortir de ce contentieux. Isidore qui a 75 ans parle naturellement de serpents pour évoquer les Tutsis. Les massacres dans l’histoire du Rwanda ont été cycliques, avec une impunité après chaque massacre, jusqu'à aboutir au génocide. Il y a des gens qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils ont construit toute leur vie la haine des Tutsis et ce, depuis qu’ils sont à l’école. C’est plus difficile de se remettre en question à 75 ans. C’est un pays qui a fait des pas immenses en dix ans, pour éradiquer une idéologie aussi puissante depuis de nombreuses décennies. La GACACA m’apparaît comme la moins mauvaise des solutions  qu’ait trouvées le Rwanda. Je suis parfois un peu triste qu’on mette les dysfonctionnements sur le compte de la GACACA plutôt que sur l’idéologie du génocide.

C. : Pourtant dans le cas d’Obede, le grand-père des enfants massacrés accuse le tribunal de ne pas être impartial car il comporte des membres de la famille du bourreau.
B.B.: Dans le premier cas, c’est un dysfonctionnement de la GACACA parce qu’elle interdit que des juges fassent partie de la famille du criminel présumé. C’est tellement énorme et injuste que je ne me suis pas appesanti sur ce fait dans le montage du film. Mais au niveau moral, il n’y a pas la moindre complaisance par rapport à cela.

C. : Tu nous parles du fait que les rwandais ont un masque, un code culturel spécifique  mais on a rarement vu des gens aussi naturels devant une caméra. On n’a pas l’impression qu’ils se masquent mais qu’ils se livrent !
B.B. : Les attentes par rapport à la GACACA sont tellement énormes de part et d’autres. Sur leurs épaules reposent tellement de désirs que sitôt que les audiences commençaient, ils nous oubliaient assez rapidement. Et puis, on était discrets. Il y avait deux caméras. Le chef opérateur était sur l’axe des témoignages et j’étais dans l’axe des juges intègres.

C. : Comment as-tu eu le désir de structurer ton film en trois épisodes qui se complètent et montrent la diversité des cas que la GACACA doit affronter.
B.B. : Je suis parti trois fois en repérage mais la planification des audiences est tellement aléatoire qu’il n’est pas possible de retrouver les gens dans ces audiences précise. J’ai donc refait une préparation à la veille du tournage. Je tenais absolument à rencontrer les gens avant la GACACA pour que les gens nous connaissent. L’intention qui m’a guidé dans le choix des GACACA était de montrer son coté populaire. J’ai donc pris des cas de gens qui étaient voisins avant le génocide et après le génocide ou des cas mettant en présence des gens de la même famille. C’est une des raisons pour laquelle je voulais aller sur les collines plutôt qu’en ville.

C. : Comment vois-tu l’avenir ?
B.B : Je ne sais pas. Je n’ai pas de boule cristal. Ce pays a fait des bonds en avant  en dix ans. La carte d’identité avec mention ethnique a déjà été interdite. Une loi qui interdit l’ethnisme n’est pas suffisante pour éradiquer une idéologie pareille. Cela va donc se jouer avec les futures générations. Ils seront éduqués sur d’autres bases. Pour moi, la réconciliation est de l’ordre de la sphère privée. Les GACACA sont là pour réconcilier les gens. C’est comme ce qui se passe dans la troisième partie du film : la GACACA se déclare incompétente pour réconcilier le frère et la belle-sœur et énonce que s’ils pouvaient se réconcilier sans son aide, ce serait mieux. Je les retrouve dans la sphère privée ou l’on voit que les choses ne s’arrangent pas. La vraie réconciliation leur appartient finalement. La force de la GACACA réside dans la libération d’une parole retenue. Le film montre que bien que la GACACA existe, l’idéologie du génocide est toujours présente. On a fait une avant-première du film à Bruxelles où l’on a pu voir des gens se sont attaqués violemment aux différents intervenants -dont moi- en niant le génocide. C’est terrifiant  Ce qui prouve bien que l’idéologie du génocide est encore présente ici comme là-bas.

C. : Tu prépares un long métrage de fiction développé par les Films du Fleuve. Tu as été sélectionné par l’atelier de la Cinéfondation du festival international du film de Cannes 2006.
B.B. : On est dans la dernière ligne droite. ll s’agit de La Régate, l’histoire d’un adolescent de quinze ans  qui vit avec son père dans la violence et qui rêve  de faire de l’aviron sur la Meuse.

commentaires propulsé par Disqus