Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2011
07/03/2011
 

Best of Anima 7

En prélude à l’édition 2011 d’Anima, ce DVD (7ème de la série) propose neuf courts métrages. Huit sont issus des palmarès 2010, complétés par un coup de cœur des organisateurs. La crème d’un millésime de fort bonne tenue, et un programme qui fait la part belle aux productions belges. Si, l'année dernière, nous avions regretté la morosité qui baignait le DVD n°6, cette fois, l’humour est bien présent. Les visions décalées d’une réalité très subjective, et la douce dérision de l'absurde ordinaire dominent une sélection dont l'originalité et l'exploration formelle semblent être les maîtres mots.

Retour sur la cuvée 2010

aralProduit à Bruxelles par Zorobabel, Aral, de Delphine Renard et Delphine Cousin, séduit surtout par son atmosphère envoûtante. Elle imprègne le film et investit le spectateur sans avoir l'air d'y toucher. Un scénario solidement charpenté tient le public en haleine avec des personnages denses et bien brossés, porteurs d'émotion. Si la technique, à base de dessin et de papier découpé, est simple dans son principe, elle est en résonance avec le sujet. Le résultat est fluide, le rythme bien maîtrisé. Le spectateur se laisse aller à la langueur d’un monde à la mort programmée. Nous sommes dans un petit village de pêcheurs sur ce qui était autrefois les rives de la mer d'Aral. L'eau s'est depuis longtemps retirée, les bateaux pourrissent dans le sable qui envahit tout, et la conserverie locale de poissons ferme ses portes.

Dans ce lieu définitivement perdu que tout le monde ne pense qu’à quitter, deux enfants tentent de s’inventer un avenir et de perpétuer leur amitié. De ce sujet plutôt déprimant, les deux réalisatrices réussissent, avec une grande lucidité et une bonne dose d’onirisme, un hymne à la vie et à l'espoir d'une force et d'une cohérence qui forcent l'admiration. Le film a obtenu le prix de la SABAM dans la compétition belge.

Prix du public de la compétition internationale et, accessoirement, Oscar 2010 et César 2011 du court métrage d'animation, Logorama explose d'inventivité et de créativité. Intégralement produit sur ordinateur, ce bijou venu de France nous plonge en plein American Way of Life. Plutôt classique, l’intrigue se construit en pastiche des poncifs hollywoodiens, du film policier au film catastrophe, sauf qu’ici, tous les éléments du décor sont constitués de logos de marques connues, et les stars du jour s’appellent Bibendum, Ronald Mc Donald, les Pringles, Esso Girl ou Big Boy. Pas moins de 30.000 logos ont été nécessaires pour bâtir le décor de cette savoureuse mise en abyme de la société consumériste ("voyez comme on nous parle", dirait Souchon). Le ton est ostensiblement décalé, faussement naïf. L’intelligence de la mise en place, l’humour et la dérision, ainsi que le rythme échevelé de la réalisation en font notre deuxième coup de cœur.

Changement complet de style avec Divers in the rain des Estoniens Olga et Priit Pärn, Grand Prix Anima 2010 (section professionnels). Cette animation de 24 minutes au graphisme épuré raconte l’histoire improbable des amours contrariées d’un plongeur sous-marin et d’une dentiste quelque peu névrosée. L’un travaille de jour, l’autre la nuit. La pluie tombe inlassablement sur la ville, tandis qu’au loin, un bateau n’en finit pas de couler et que le plongeur a bien du mal à se mettre à l’eau. Improbable dites-vous ? En fait, Divers in the rain évoque irrésistiblement l’univers absurde et doucement délirant des frères Kaurismaki. On y retrouve ce rythme inimitable, ce ton pince-sans-rire pour présenter un quotidien de plus en plus décalé qui bascule lentement dans un chaos sans sens. Cette méditation sur l’absurdité de la vie et l’inanité de l’amour et du désir représente un joli tour de force sur le plan technique et narratif. En dépit de son côté énigmatique, Divers in the rain est devenu une bête de festivals qui rafle, depuis 2009, les prix des compétitions auxquelles il participe.

Côté belge encore, le grand prix Anima de la Communauté française (qui est aussi l’un des deux prix Cinergie) : Grise mine, de Remi Vandenitte.
Dans un raccourci saisissant, le film survole l'histoire de l'exploitation du charbon de Wallonie, dans ces régions d'abord meurtries par l’activité, puis par l'arrêt de l’activité minière. C'est nourri d'une proximité vécue. On sent les histoires familiales, et le film montre à quel point, là-bas, l'histoire de la mine a accompagné et accompagne encore l'imaginaire et le quotidien. La forme (clairement expressionniste) et le style (des images "grattées" où, donc, on travaille à partir d'un fond noir) se révèlent tout à fait appropriés au traitement. Pour mieux faire connaissance avec ce remarquable travail et découvrir le talent singulier de ce jeune animateur, nous vous renvoyons à la critique et à l'entretien que nous lui avons consacré au printemps dernier dans le cadre du prix Cinergie.

Au Bal des pendus, de Johan Pollefort, ensuite. Le jeune auteur n’est pas un inconnu de notre équipe. Son sens du rythme et sa vision caustique en ont même fait le lauréat, non d'un, mais de deux précédents prix Cinergie. C’est avec plaisir qu’on retrouve ces qualités, encore affinées, dans cette production des films du Nord. Plus qu'une transposition du poème de Rimbaud dont il porte le titre, Au Bal des pendus est une danse avec la mort, dans la grande tradition macabre flamande. Référence transparente au 7ème sceau, le film s'ouvre et se ferme sur la scène fameuse de la partie d'échecs avec la faucheuse. Entre les deux, sur un rythme endiablé, un hypnotique défilé de personnages divers entraînés les uns après les autres dans une danse échevelée sur une musique techno que l’auteur qualifie d’"à la fois sauvage et tranquille", et "qui vient nous rappeler que nous sommes tous destinés à mourir." La performance technique est époustouflante et la vision du réalisateur transcende la barrière entre vie et mort dans un foisonnement d'images plus symboliques que réalistes pour démontrer que " C'est dans la mort qu'on se retrouve tous ensemble, libres et égaux, et il n'y a rien de déprimant là-dedans".

Si l’on considère que le film de Johan Pollefort sort des schémas classiques pour lorgner vers l'expérimental, que dire alors du coup de cœur des organisateurs, Der Da Vinci Timecode de Gil Alkabetz ? Ici, en moins de trois minutes, le président du jury 2011 revisite « La cène » de Léonard (fresque qui est aussi une des clés du Da Vinci Code de Dan Brown) dans une brillantissime démonstration de virtuosité et de maîtrise de l’animation et du montage.

orsolyaLe défilement rapide des images témoigne aussi de la grande finesse d’observation de l’artiste qui pose un regard aigu et non dénué d’humour non seulement sur le tableau de « l’initié » , mais aussi sur la place que nous accordons à l'art visuel dans un monde contemporain noyé sous le foisonnement des images. 
On ne quittera pas enfin le palmarès international sans mentionner Orsolya de la Hongroise Bella Szederkenyi, Grand Prix du meilleur court métrage (catégorie films d’étudiants). Raconté sur un ton doux-amer teinté d’ironie, l’histoire d’Orsolya que le destin condamne à vivre la tête en bas et qui, en s’adaptant à sa situation, finit par trouver le bonheur peut paraître à première vue naïve, comme le dessin, tout de noirs et de blancs, mais est en réalité un solide plaidoyer pour le droit à la différence.

Madagascar, carnet de voyage de Bastien Dubois, prix Coup de pouce télé BXL du meilleur court de la nuit animée, est le souvenir d’un séjour dans cette île de l’Océan Indien. Comme beaucoup de voyageurs habiles du crayon, l’auteur a dessiné ses impressions sur un carnet de voyage. Grâce à la magie de l’animation, ce recueil de notes et de dessins prend vie pour illustrer, raconter l'expérience vécue sous une forme plus éloquente encore qu'un documentaire classique, un reportage photo ou encore un récit parlé ou écrit. L’idée originale, la fraîcheur du ton, et l’évident intérêt du sujet ont valu à cette première réalisation d’un jeune diplômé de SUPINFOCOM une nomination aux Oscars.

C’est de France également que nous vient Le petit dragon, de Bruno Collet. Cet hommage à Bruce Lee en animation en volumes déborde d’idées et de charme mais, en dépit de l’humour dont elle fait preuve, ne parvient que difficilement à imposer un ton personnel. Un peu trop geek peut-être, à notre goût.

Le DVD est complété de sympathiques autoportraits des réalisateurs, ainsi que de la bande annonce de l'édition 2010 d'Anima. De quoi se mettre en appétit en attendant le millésime 2011 qu'on espère riche d'inventions et tout aussi pétillant.

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