Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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07/05/2007
Mots-clés : rencontre
 

BIFFF 2007 : Entretien avec Laura Harring

Seule jurée (et quelle jurée !) du festival du film fantastique, la Mexicaine Laura Harring prouve, s’il en était besoin, que le charme peut s’allier naturellement à l’intelligence. Celle qui campait Rita dans Mulholland Drive, de prime abord très star jusqu'au bout des ongles vernis, a de la franchise et de la générosité dans son petit sac à main.

Cinergie : Pas trop fatiguée après toute une journée d’interviews ?
Laura Harring : Non (rires) ! Ça me rappelle le festival de Cannes : je passe d’une table à l’autre...

C : ...Et vous répondez aux mêmes questions interminables !
L.H. : Non, c’est très amusant ! J’adore parler, et je n’arrête pas depuis ce matin. J’aime beaucoup ça !

C : Que pensez-vous de l’atmosphère du festival ?
L.H. : C’est quelque chose que je n’avais jamais vu ailleurs ! L’interaction entre le film et le public est très différente ici, en Belgique. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Ça rend les films beaucoup plus amusants, plus vivants ! Même si je ne comprends pas toujours ce que les gens crient...

C : Nous non plus...
L.H. : (rires)... J’ai beaucoup ri la première fois, lorsque le message sur les copyrights (interdiction de filmer, photographier) s’affiche à l’écran : tout le monde a crié dans toutes les langues « On s’en fout ! »... C’était génial ! Les rires, les cris, les réactions dans le public lorsque des personnages s’embrassent : j’adore !
À Cannes, si le public aime le film, il se lève à la fin et applaudit. S'il n’aime pas, il le hue, même si toute l’équipe du film est présente. Je n’ai jamais vécu ça heureusement.... Avant d’aller à Cannes avec Mulholland Drive, David (Lynch - NDR) m’a dit : « Quoi qu’il arrive, quelle que soit la réaction, garde la tête haute ! » Et j’avais très peur d’être huée. À la fin du film, il y a eu un long silence un peu angoissant pendant quelques secondes. Je me suis dit « quoi, c’est tout ? » et puis, tout le monde s’est levé et nous a fait une véritable ovation ! Mais il y a eu un moment où nous ne savions pas du tout s'ils allaient applaudir où nous jeter des tomates ! J’étais très tendue…Ici, en Europe dans les festivals, les réactions du public me donnent la chair de poule ! Les Européens sont de vrais amoureux du cinéma, de vrais cinéphiles. Et c’est important pour moi. J’aime beaucoup mon métier, et quand je vois le public réagir et aimer le cinéma autant que moi, c’est quelque chose de magnifique. On peut créer la différence avec un film : s'il vous touche, c’est suffisant. Même si c’est juste du divertissement, pas besoin d’avoir toujours un grand film à message. Il suffit juste d’arriver à toucher les gens. Le fait qu’à la fin du film, le public décide s'il a aimé ou pas rend l’expérience encore plus importante. David m’a dit : « Personne n’a le droit de juger ta créativité; on crée pour son propre compte, pas pour être aimé, pour la reconnaissance ou les récompenses. » Il a raison, mais on a toujours envie que son travail soit apprécié malgré tout.

C : Où et quand vous est venue cette passion pour le cinéma ?
L.H. : Je faisais un travail social en Inde quand j’avais 18 ans. J’ai beaucoup voyagé à travers l’Asie, et je me suis retrouvée aux Philippines. Là, bien avant que je ne décide de devenir actrice, j’allais très souvent au cinéma. Je ne comprenais même pas ce qu’ils disaient ! Il n’y avait pas de sous-titres ! Tout était en hindi ou en tagalog, mais je regardais un film après l’autre, parfois 2 ou 3 films en un jour. Quelque chose en moi adorait déjà le cinéma même si ces films n’étaient pas d’une grande qualité. C’était une époque tellement conservatrice que lorsque deux personnes s’embrassaient à l’écran, le tonnerre grondait, les fenêtres s’ouvraient, le vent entrait ! C’était fantastique !

C : Et quel a été votre premier rôle ?
L.H. : Mon premier rôle étais dans un téléfilm, The Alamo – Thirteen Days to Glory (1987) avec Raul Julia. Quand je l’ai vu jouer, j’étais complètement fascinée, je ne pouvais pas m’empêcher de le regarder. Même quand je n’avais pas de scènes, j’allais le voir jouer. Il jouait le Général Lopez de Santa Ana avec sa belle voix grave de chanteur... Raul Julia jouait aussi Shakespeare en anglais et en espagnol ! Je ne connais pas d’autres acteurs qui ont fait ça ! Il pouvait tout jouer : de Shakespeare à Gomez dans La Famille Addams !

C : Pensez-vous qu’il était sous-estimé en tant qu’acteur ? Il est mort jeune...
L.H. : Dans le milieu du cinéma, tout le monde savait que Raul était un des plus grands. Mais il n’avait pas encore beaucoup de reconnaissance critique ou l’attention des médias; il était très discret. Il n’a jamais gagné d’Oscar par exemple, c’est honteux ! Il était formidable avec William Hurt dans Kiss of the Spider-Woman (Le Baiser de la Femme Araignée). Si je devais mourir demain, je pourrais dire que j’ai eu la chance de tourner avec ces deux grands acteurs. (Laura a ensuite tourné  The King avec William Hurt en 2004 – NDR ). Pour moi, ça vaut toutes les récompenses de jouer face à de tels acteurs.

C : Quels souvenirs vous évoque la collaboration avec David Lynch...? 
L.H. : Une expérience merveilleuse ! C’est comme travailler avec un poète. Quand j’ai fait Mulholland Drive, j’avais peu d’expériences au cinéma; j’avais surtout fait du théâtre et de la télévision. Mais je savais que David était spécial. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, je voyais que tout le film se jouait déjà dans sa tête. C’est quelqu’un qui parle très peu. Il m’a juste regardée et a dit : « Bien ». Et je savais qu’il m’imaginait déjà dans le film. Je n’ai pas dû passer d’audition, il a juste vu ma photo, s’est extasié, et m’a donné le rôle directement ! Le jour suivant, en me rendant chez lui, j’ai eu un accident de voiture (comme Rita, son personnage - NDR) et je me suis dit : « c’est bizarre, une telle coïncidence est trop belle pour ne pas y croire ! ».

C : Etiez-vous déjà impliquée dans Mulholland Drive lorsqu’il était prévu sous la forme d’une série télévisée ?
L.H. : Oui ! En fait, tout ce qu’on a fait pour le film c’est d’ajouter des scènes. David a utilisé des scènes que nous avions tournées pour la série et les a rallongées. Il les a rachetées au studio qui avait refusé le pilote. Une seule d’entre elles a été retournée en entier. Mais effectivement, au départ, je pensais tourner une série.

C : Quel genre de réalisateur est David Lynch ? Est-il très directif ou laisse-t-il de la place à l’improvisation ?
L.H. : Ça dépend. Pour certaines scènes, il me dirigeait au doigt et à l’œil. Il sait exactement ce qu’il veut, et il faut le respecter. Mais pour d’autres scènes, il nous laissait beaucoup plus de libertés. J’étais très fière le jour où j’ai improvisé un dialogue. Il l’a beaucoup aimé et m’a demandé de le refaire. Et il l’a gardé dans le film !

C : Pourriez-vous nous parler de deux autres de vos partenaires, fascinants également, mais pour des raisons totalement différentes : Jean-Claude Van Damme avec qui vous avez tourné Derailed (Point d’Impact) et Bob Dylan (Masked and Anonymous) ?
L. H. : (Enthousiaste) Ce sont deux expériences vraiment très intéressantes ! Jean-Claude Van Damme est le roi du film d’action ! J’ai beaucoup aimé le regarder travailler, chorégraphier les combats. Dans les scènes de bagarre, il se déchaîne vraiment,c’étaittrèsamusant, cette énergie, cette excitation. C’est un chouettetype : nous nous sommestrèsbienentendus. Moi-même, j’ai dû prendre des cours d’autodéfense et d’arts martiaux pour le film.J’aidû être suspendue  plusieursmètres d’altitude alors que je souffre de vertige ! Et quand j’ai fini le tournage : plus rien ! J’étais tout à fait à l’aise en hauteur !
Avec Bob Dylan, ce fut aussi très agréable. C’était drôle au début parce que tout le monde s’extasiait : « Bob Bylan ! Bob Dylan ! » Il était très nerveux à l’idée d’être l’acteur principal du film. Il est venu vers moi pour me demander des conseils pour la scène que nous avions ensemble (malheureusement coupée au montage-NDR). On a tendance à croire que Dylan est un vieux grognon, mais ça ne reflète pas du tout mon expérience avec lui. Il est très réservé, même un peu timide. Et les gens prennent ça pour autre chose. Moi-même, quand j’étais plus jeune, j’étais très timide et on me prenait pour une snob... Or, comme vous pouvez le voir c’est tout le contraire (rires) !

C : Est-ce que ça a été difficile pour vous de ne pas être étiquetée « glamour et sensualité » après Mulholland Drive ?
L.H. : Pendant quelques années, oui, pour être honnête ! Mais après avoir tourné The King avec William Hurt, beaucoup de nouvelles opportunités se sont ouvertes à moi. J’ai notamment tourné Walkout, un téléfilm avec Edward James Olmos dans lequel je joue une mère de famille en banlieue. J'apparais sans maquillage, vieillie. C’est le genre de rôle qu’une actrice a beaucoup de chance de se voir offrir. Parce que c’est vrai qu’on est très vite étiqueté et qu’en vieillissant, il devient de plus en plus difficile de trouver des rôles intéressants. Mais pour moi, c’est génial, parce que grâce à ces deux films, j’ai déjà l’impression d’avoir effectué la transition. Les réalisateurs savent que j’accepte de me vieillir ou de ne pas me montrer à mon avantage. Le plus drôle, c'est que tout s'est inversé : après The King et Walkout, au lieu d’être classifiée glamour ou sexy, on m’a classifiée « vieille et moche » (rires)... Mon agent a donc immédiatement réagi, et m’a encouragée à me remettre en forme. Et quand j’ai enfin perdu du poids au terme d‘un régime intensif, j’ai décroché un rôle dans Love In the Time Of Cholera, de Mike Newell pour lequel j’ai dû reprendre 10 kilos ! (rires)...  Le film est adapté du roman de Gabriel García Márquez, et je joue Sara Noriega, avec pour partenaire Javier Bardem. Comme sur Mulholland Drive, j’ai eu l’impression que quelque chose de magique se passait. Ça s’appelle la magie du cinéma !

C : Films d’auteurs, grosses productions, séries B, séries TV, théâtre, … : votre carrière est très éclectique…
L.H. : Oui. La chose la plus importante pour moi, c'est de n’avoir aucun regrets quand je quitterai cette terre. Ou en tout cas, le moins possible ! Donc, quand je choisis un rôle, j’aime pouvoir expérimenter. Ça peut avoir l’air un peu niais, mais ma vie est beaucoup plus importante que ma carrière. À la fin, c’est la vie que vous avez menée qui est vraiment importante. Moins le reste...

C : Vous avez le don de faire passer les émotions avec beaucoup de facilité. Est-ce aussi facile pour vous que ça en a l’air, ou bien est-ce qu’il vous arrive de passer des nuits blanches en pensant à un rôle ?
L.H. : Beaucoup de nuits blanches (rires) ! Beaucoup de gens pensent que c’est facile, mais le jeu, c’est comme la danse : il faut donner l’impression que c’est facile. C’est là que réside la grande difficulté. Ça prend des années de travail. Pour jouer, il faut avant tout savoir se relaxer. Sans relaxation, pas de création ! Pour avoir l’air naturelle, il faut travailler énormément. Dans la vie, je suis très animée, très dynamique. Au début de ma carrière, j’avais tendance à mettre ça dans tous mes rôles. Mais c’était affreux : j’étais très mauvaise ! C’est bien parce que je me trouvais si mauvaise que j’ai beaucoup étudié et travaillé.

C : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes actrices belges débutantes ?
L.H. : Je leur conseillerais de ne pas écouter les critiques et de persévérer. C’est un conseil que je donnerais à n’importe qui, pas seulement aux actrices ! C’est totalement impossible d’être aimé par tout le monde. Il faut trouver un équilibre, être à l’aise. Quand on y arrive, les gens vous acceptent. Mais ça doit partir de vous : il faut savoir qui vous êtes et que vous pouvez y arriver.

Katia Bayer et Grégory Cavinato
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