Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2005
01/03/2005
Mots-clés : bilan, Luc Jabon,
 

Bilan de la Commission du Film 2005 par Luc Jabon

Le premier février 2005, s’est tenu, comme chaque année, le bilan du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française en présence de Fadila Laanan, Ministre de la Culture, de l’Audiovisuel et de la Jeunesse et d’Henry Ingberg, Directeur du centre du Cinéma et de l’Audiovisuel et Secrétaire général de la Communauté française.
Le problème récurrent du choix des dossiers de qualité remis à la commission, mais ne pouvant se réaliser faute d’enveloppe budgétaire suffisante, a largement été discuté. Surtout au moment où notre cinéma connaît une embellie à l’étranger (France, Italie) et paradoxalement l’indifférence polie des spectateurs belges !
Roger Beeckmans, membre de la Commisssion des films a pris la parole pour stigmatiser et  explorer son fonctionnement. Regretter que tant de projets intéressants doivent être repoussés faute d’argent. Dégonfler une baudruche : « je n’ai jamais entendu un collègue se laissant emporter par des calculs personnels » Voilà qui nous change des rumeurs de « copinage » qui nous lassent. Continuant sur sa lancée, Beeckmans nous a parlé de deux effets pervers auquel doit faire face la Commission. Le premier étant l’apparition de la technologie numérique, le second le rabotage, une pratique consistant à donner des moyens insuffisants pour qu’un projet puisse se concrétiser. Conclusion : Il faut augmenter le budget.
Nous publions l’intervention de Luc Jabon, en vous rappelant que vous trouverez  le bilan de l’année 2004 sur www.cfwb.be/av

Shizophrènes ou masochistes ?

Il y a dans l'intervention de Roger Beeckmans qui vient de me précéder quelques mots clés : enveloppe fermée, sélection qui se transforme en concours, double vote, rabotage, charcutage.
Ces mots qui nous font mal, vous les écoutez pour la première fois, Madame la Ministre, mais tous ceux qui sont ici dans la salle, les connaissent bien et vos prédécesseurs ont eu l'occasion de les entendre. L'année passée, ces mots ont même fait l'objet d'un sketch joué avec brio par Willy Perelsztejn et Pierre-Paul Renders.
Cela signifierait-il que les pratiques que ces mots traduisent seraient devenues une habitude? Et puisque, en tant que membres de la Commission, nous sommes nous-mêmes des professionnels, serions-nous à ce point devenus schizophrènes ou masochistes? Dans un tel grand écart, qu'est-ce qui nous motive?
Pas seulement une question de responsabilité, comme l'indique Roger, mais un fait incontournable : la Commission du film est et reste le moteur principal de la création audiovisuelle en Communauté française. Il existe bien sûr d'autres sources de financement, d'autres guichets, mais ils sont essentiellement économiques comme le Tax shelter ou Wallimage.
Quant à la RTBF et les télévisions privées, nos productions ne sont qu'une part de leur politique de création audiovisuelle et nos œuvres, pour qu'elles y soient co-produites, doivent répondre à des critères qui leur sont propres.
Un seul exemple du rôle central de la Commission, Madame la Ministre : je suis scénariste, réalisateur de quelques documentaires, mais aussi professeur à l'IAD.  Chaque année, de nouveaux auteurs, producteurs, comédiens talentueux, de plus en plus professionnels, sortent de notre école (et c'est la même chose pour l'Insas, l'Inraci, l'Ihecs et d'autres encore, sans compter les ateliers). 
Pourtant, ce n'est pas avec l'argent du Tax shelter ni avec celui de Wallimage qu'ils feront leur premier court métrage.  Et ce n'est pas la RTBF en pleine rationalisation, qui les engagera ou les financera. Ils viendront à la Commission du film, seul et unique lieu pour matérialiser leur désir et leur rêve de cinéaste. Et après leur court métrage, ils reviendront à la Commission pour leur premier long ou leur premier documentaire.
Ce qui distingue donc la Commission de toutes ces autres sources de financement, c'est ce caractère essentiellement culturel.
Qu'est-ce que cela signifie exactement?  Pas seulement que ce type de subvention est un honneur, un devoir pour toute vraie démocratie.
L'expérience nous montre aussi que ce type de subvention est un facteur déterminant pour pérenniser ces conditions d'autonomie qui permettent aux auteurs, aux producteurs, aux comédiens, aux techniciens de créer et de poursuivre leur travail.
Autonomie pour assurer ainsi la plus grande diversité mais encore plus fondamentalement pour que la création reste la plus libre possible et ne devienne pas systématiquement l'otage du marché, du succès ou de l'obsession de l'audience.
Ou nous continuons à avancer sur cette voie de la diversité d'une création plurielle,  ou nous entrerons immanquablement dans une forme de régression.
Dans un récent article du journal Libération, Catarina Ruivo, réalisatrice au Portugal, déclarait : "Dire que la situation du cinéma portugais est difficile est un euphémisme. C'est une petit pays où le cinéma ne vit que de subventions. Le précédent ministre de la Culture (ndlr : le socialiste Carrilho) avait appuyé le cinéma avec des réformes. Puis, on est revenu en arrière : les coupes ont été sévères, les séances des deux commissions d'aide sont reportées sine die. C'est démobilisant, ces projets retardés ou incertains.  Il y a très peu de films en chantier.  En faire un est un exploit, en faire un second, un plus grand exploit encore.  Ça tombe mal car la génération qui vient, celle qui a eu pour modèle Oliveira et pour professeurs Paolo Rocha, Antonio Reis ou Alberto Seixas Santos, a besoin d'appui.  Je ne suis pas pessimiste, c'est pire : j'ai peur."
Ce mot-là, je n'aimerais pas qu'il s'ajoute, chez nous, à tous ceux déjà énoncés.
Si nous répétons inlassablement, chaque année, que le budget de cette Commission doit être doublé, ce n'est pas seulement parce qu'elle était dès le départ sous financée, ni pour qu'elle cesse d'être un goulot d'étranglement, avec les critères les plus sévères qui soient.
Si nous insistons de la sorte, c'est parce que nous avons d'autres visées, Madame la Ministre.  Nous aimerions que la Commission soit un fer de lance de la création audiovisuelle et non pas un rempart peureux face au marché. 
Et pour rester au cœur de cette stratégie audiovisuelle publique, il s'agit qu'elle s'adapte aux conditions de la création d'aujourd'hui, qu'elle ouvre même de nouveaux chantiers : amplification des aides au développement et à la ré-écriture, ouverture de nouvelles enveloppes, telle celle pour le low-budget, valorisations des majoritaires belges, meilleures passerelles entre la Commission et les autres sources de financement (télévisions publiques et privées, Wallimage, tax-shelter etc.), meilleures complémentarités entre la Commission et les ateliers de production documentaire (WIP et CBA)…
Cette liste est loin d'être exhaustive.  Elle traduit en tout cas notre volonté de donner à l'audiovisuel en Communauté française toute la dimension qu'il mérite.
Mais, pour conclure, je dirais, Madame la Ministre, qu'avant même d'être une question de budget, le refinancement graduel de la Commission (comme celui de la Culture) est pour nous, avant tout, un enjeu, une ambition politiques. 
Merci pour votre attention.

 

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