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novembre 2006

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Prix des lycéens

10/11/2006
 

Bunker Paradise de Stefan Liberski

L'autel des pères

Fils Perdus

Bunker Paradise n'est pas un film facile à identifier. Pas vraiment un divertissement léger, pas du tout un film de genre, en aucun cas un "teenage movie", c'est un objet plutôt insolite et hybride. Nourri de littérature et de cinéphilie, il mélange les tons et les genres, part de la chronique réaliste pour rejoindre la parabole, prend des allures tantôt langoureuses et lascives, tantôt crispantes et ténébreuses, et des chemins de traverses, comme ces apartés au Japon, où l'errance d'un enfant au sabre troue de lumières les insomnies d'une jeunesse dorée et terne, le sujet central du film. Autour de la figure de John Deveau, jeune homme riche, pourri d'arrogance et de désespoir, régent cynique d'un petit monde ivre de lui-même et sans appétence, Bunker Paradise filme un microcosme en perdition. Imbibée d'ennui mélancolique, figée dans un temps immobile, cette petite cour va finalement éclater lorsqu'un élément étranger - le beau Mimo, corrompu à son tour - va s'y infiltrer et accélérer le processus de décomposition qui infectait silencieusement son organisme.

Alors on s'étonne, car tout Bunker a semblé aller se vendre, plutôt péniblement d'ailleurs, à ce public de jeunes gens gorgés de divertissements dont il dénonce justement la vacuité. D'abord la société de Luc Besson, EuropaCorp, a acheté les droits du film à l'international ainsi que ceux de la distribution en France. Une fois le film terminé, elle a rechigné à le distribuer pour finalement en assurer une sortie plutôt confidentielle. On en conclut qu'EuropaCorp ne s'y est pas retrouvée et on se demande s'il n'y a pas eu un malentendu entre la production et la société sur le contenu du film. Certes, Besson ne s'occupe pas que de films "djeuns", branchés et divertissants, il tente aussi de se construire un petit catalogue de films estampillés auteurs pour changer son image. Mais Bunker Paradise n'a tout de même pas grand-chose à voir avec les produits qu'il a l'habitude de vendre. Et puis l'occasion nous est donnée avec l'édition DVD du film de revoir la bande-annonce. Si elle est très réussie, elle fait pencher le film du côté du polar, voire du film noir. Enfin le casting à la Robin des Bois (Audrey Marnay-Papier Glaçé, Jean-Paul Rouve-Podium, et Bouli Lanners-Snuls - tous deux d'ailleurs superbes), son visuel un peu flashy (l'affiche en rouge sang et bleu vampire, son accroche "être riche, faire la fête : l'enfer", à prendre pourtant au pied de la lettre), et peut-être son auteur à l'image d'amuseur public, tout cela véhiculait la même image et semblait aller dans le même sens : faire des œillades vers ce public d'adolescents et de jeunes adultes, quand le film, profond et noir, allait totalement à contresens. On pouvait se demander alors si Bunker Paradise avait bradé son image ou s'il n'y avait pas eu là carrément erreur de marketing.

Pères indignes

A moins que le sujet du film soit aussi un peu ailleurs, à moins que ce soit dans cette adresse que film trouvait son aboutissement, sa profonde cohérence. Avec l'édition DVD qui propose aussi près de 20 minutes de scènes coupées au montage, on découvre un très intéressant Making of de 25 minutes signée Anne Lippens. Les interviews des principaux acteurs et surtout l'entretien avec Stéfan Liberski dévoile plus que sa genèse, "la clé du film : le père. Ou plutôt son absence". Derrière cette génération en trône une autre par où Bunker Paradise assoie sa pensée politique et morale, sa réflexion sur ce que notre société construit et lègue. C'est ce qu'incarne le père de John Deveau, génération des pères, génération du réalisateur. La mélancolie existentielle de cette jeunesse sans repères n'est en rien l'apanage de cette classe sociale. Elle prend juste tout son relief dans ce milieu de nantis où sont figés les idéaux de notre temps. Dans cette société aboutie et autoréférentielle, plus aucune valeur ne passe, rien ne se transmet sinon l'argent. C'est un état "sans histoire", sans devenir et sans passé (John Deveau, n'est jamais né, dit Liberski). Dans Bunker Paradise, une génération est sacrifiée sur l'autel, en or, des pères. Une génération qui n'a pas démissionnée, refuse de céder la place, a enfermé la suivante dans ses idéaux figés, s'est érigée en absolu et ne veut pas mourir. Les mythes commencent quand les fils tuent les pères. Quand des pères assassinent leurs fils, il y a beaucoup de chances pour que l'histoire touche à sa fin. C'est en cela que Bunker Paradise est un film grave et ambitieux, romantique et moral. Sa vision crépusculaire s'inscrit contre ce désenchantement du monde - John Deveau en est la figure noire et maudite - un monde réduit à ses dimensions prosaïques et utilitaires - son père en est l'emblème.


A l'image du regard de Jean-Paul Rouve sur l'affiche qui plonge dans celui du spectateur et l'interpelle, le film commande le face-à-face. Et avec ces fils perdus dont il constate le désarroi, et avec ces pères indignes dont il condamne la faute. Alors oui, si le film s'adresse bien aux deux générations, toutes ces œillades vers un certain public dit juste de quel côté le film se positionne. Du côté des fils perdus, puisque les pères sont absents. En choisissant de s'adresser aux premiers, Bunker Paradise leur pointe les responsabilités pour reprendre et recoudre le fil de l'histoire. Par le fait de cette adresse, il en vient à occuper cette place qu'il appelle de ses voeux. Par cette injonction entre prière et commandement, c'est le film tout entier qui fait face. C'est lui tout entier qui endosse, entre réparation et expiation, la fonction qu'il désigne comme absente, la véritable fonction dont il pointe le vide au cœur de son sujet, la fonction paternelle.

Anne Feuillère

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