Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/07/2002
 

C’est notre pays pour toujours de Marie-Hélène Massin

Entre le pouvoir et le peuple l’abîme continue-t-il à se creuser ? Entre les élus et ceux qu’ils représentent le malentendu est-il entendu ? La population belge immigrée se sent-elle concernée par la vie publique ou se replie-t-elle (comme d’autres dans de la population belge) sur des problèmes identitaires ? Le mouvement identitaire cherchant à cadrer ses angoisses dans des frontières étanches, des remparts contre les mauvaises et les bonnes surprises de la vie.

La peur de craquer fait percevoir l’autre comme une menace. C’est donc un dialogue de sourds. Chacun croyant que l’identité de l’autre est plus forte que la sienne. D’où l’intérêt des failles, des marges, de la bifurcation. Ça circule dans les films de Marie-Hélène Massin. On est tout le temps dans le mouvement de la vie. Cela décloisonne et aère l’esprit. C’est notre pays pour toujours nous parle de l’intérieur de la population immigrée de Saint-Gilles et des élections communales qui eurent lieu il y a deux ans. Le pré-générique nous montre, en plan large, le marché de Saint-Gilles. Nous sommes au cœur du sujet. « Quel est le rôle du citoyen ? Aujourd’hui qui parle ? Qui écoute celui qui parle et qui décide ? » Des candidats d’origine immigrée débattent avec la jeune génération. « Comment faire pour qu’il y ait davantage de citoyenneté, de démocratie ? » interroge la cinéaste. Opposition entre tradition et modernité. « Il faut prendre son destin en main et ne pas se réfugier derrière des textes qui ont plus de 800 ans », dit l’un. « Il faut qu’on fasse les choses nous-même car personne d’autre ne les fera à notre place », ajoute un autre.
Un iman rappelle que pour l’Islam (comme pour toute religion), la foi précède la raison et que, contrairement à ce que pensent les laïcs, il n’y a pas d’un côté la sphère publique (politique) et de l’autre la sphère privée (religion). La commune de Saint-Gilles comptait 70 000 habitants avant-guerre. Elle en recense actuellement 45 000. On peut se demander où sont passés les 25 000 habitants qui manquent, d’autant que la commune est davantage surpeuplée que dépeuplée. Ils ne sont tout simplement pas recensés, ce sont les SDF, les marginaux et, surtout, les clandestins. L’un de leurs représentants explique que face à la demande de travail précaire et flexible de l’Europe néo-libérale, il existe une offre dans le tiers-monde. D’où une masse de sans-papiers, une couche de citoyens qui n’ont aucun droit, une sorte de retour de l’esclavage dans des pays qui continuent à se draper dans le manteau des droits de l’homme qu’ils pratiquent à deux vitesses. Le temps passe, la campagne électorale déroule un quotidien où la parole et, plus souvent qu’à son tour, le dialogue, aussi pluriel soit-il, se nouent. On parle de tout y compris du fait qu’une certaine petite délinquance devrait être davantage condamnée par la communauté immigrée, mais aussi des méthodes de la police communale qui fait preuve de discrimination dans des interventions dont le muscle semble être la principale caractéristique. D’où le regret des agents de quartier et le projet d’agents de proximité. Tout le talent de Marie-Hélène Massin est là : tout dire parce qu’elle est persuadée que la parole permet de faire avancer la pratique. Que le dialogue, aussi violent soit-il, est plus vivant que la baston (ce cliché que différents médias ne cessent de montrer). La polyphonie est toujours plus complexe que le plain-chant.
Et, enfin, elle a l’art de l’entre-deux, d’insérer de mini-fictions dans le flux d’un documentaire qui s’inscrit dans la durée d’une campagne électorale et s’achève dans la grande salle de l’Hôtel Communal. Charles Picqué y accueille le nouveau conseil communal. Les conseillers, dont une demi douzaine de Belges immigrés, jurent fidélité. Saïd est nommé échevin (PS) de la jeunesse, de l’environnement et des plantations. Le dernier plan le trouve dans un bureau où il prend ses marques, vérifie son téléphone et commente : « C’est un peu rustique à mon goût ! » Le combat pour la représentation démocratique étant gagné, reste à le fixer dans le quotidien.

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