Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
mai 2007

Vidéo

Entrevue

Critique

Sortie DVD

Arrêt sur image

Dossier

Evénements

Film dessiné

Tournage

07/05/2007
 

Cages, d'Olivier Masset-Depasse

Pouvoir se dire qu'on s'aime…

La vie est ainsi faite : on se rencontre, on s'aime, on entame une relation, une vie commune. Et le temps passe. Avec lui, s'installent l'habitude, la routine. Les codes de communication que l'on établit entre soi prennent le dessus sur la véritable parole qui, petit à petit, disparaît. Et un jour, survient un événement : un accident, un décès,… qui remet les personnes face à face. Et se posent alors les questions cruciales. Qu’est devenu ce grand amour progressivement estompé par les réalités du quotidien ? Que faire encore quand les mots pour se dire qu’on s’aime apparaissent comme vides de sens ? Jusqu’où aller pour garder l’autre et préserver ce désir de vivre ensemble ? Et même si la crise est surmontée, y a-t-il encore moyen de construire après cela ?

 

Ce sont ces questions qu’Olivier Masset-Depasse aborde avec force et sensibilité dans son premier long métrage. Les impasses amoureuses, il en avait déjà traité dans ses deux courts métrages, Chambre froide et Dans l’ombre. Deux films couverts de prix qui nous avaient laissés admiratifs et pantois par la force qui s’en dégageait, et l’intensité de l’affrontement des personnages superbement rendue par une caméra inquisitrice et nerveuse. C’est peu dire, donc, qu’on attendait ce premier long d’un de nos jeunes réalisateurs les plus prometteurs. Et on n’a pas été déçu.
Eve et Damien formaient un couple épanoui. Lui est tenancier de bistrot, profondément ancré dans la vie locale d’une petite ville du Pas-de-Calais. Elle était ambulancière et pratiquait des interventions d'urgence dans lesquelles elle se battait jusqu'à la dernière extrémité pour sauver des vies. Un jour, Eve est victime d'un grave accident de la route. Un an après, bien qu'elle n'ait plus de séquelles physiques, Eve reste gravement traumatisée psychologiquement, atteinte notamment d'un bégaiement post-traumatique qui la rend quasiment incapable de s'exprimer. Et le couple va mal. La communication ne passe plus. Damien voudrait pouvoir aider sa femme à redevenir comme avant. Il ne comprend pas son mutisme, son enfermement en elle-même et souffre de la voir ainsi diminuée, physiquement et socialement. Il a de moins en moins la force de supporter son silence. Eve sent bien que son mari lui échappe mais est incapable de dépasser son blocage, jusqu'au jour où elle se rend compte que son mari va voir ailleurs.

Mais les difficultés s'accumulent face à elle, dont la moindre n'est pas son propre démon intérieur qu'il lui faudra vaincre au prix de mille sacrifices, dont peut-être celui de son amour. Quant à Damien, sera-t-il capable de faire suffisamment confiance à sa femme pour leur permettre de gagner ce combat désespéré ? Incontestablement, les défis posés par le film sont à la mesure de l’ambition d’Olivier Masset-Depasse.

Cages, c’est le rendu d’une lutte farouche de Eve pour surmonter son handicap et pour retrouver son amour. Tout dans le film, personnages, situations, jusqu’aux paysages, se retrouve emporté par ce maelström. Et comme les personnages, chez Masset-Depasse, ne sont jamais de petites natures, cela nous entraîne dans quelques situations paroxystiques. Eve ira jusqu’à séquestrer Damien en l’attachant sur son lit ou dans un fauteuil roulant pour l’empêcher de la quitter. Pendant ce temps, Léa, la maîtresse de Damien, mais également représentante de la brasserie avec laquelle le café est sous contrat, menace de ne plus les livrer si Damien ne lui téléphone pas. Cela donne lieu à quelques confrontations mémorables entre les deux femmes. En toile de fond, le grand concours annuel de cris d’animaux, organisé par Damien dans son arrière salle, qui suscite les espoirs des différents clients et remplira les caisses pour plusieurs mois.

Un climat de tension lourde et de plus en plus perceptible au fur et à mesure que le spectateur se débat, lutte et espère avec Eve. Une tension que le réalisateur ne fait rien pour alléger, multipliant les plans, passant allègrement d’une scène d’intérieur en huis clos à une autre en extérieur, en plein vent, sur les falaises de la côte d’Opale, d’une scène intimiste à deux personnages à une scène de bistrot, d’un plan fixe presque statique à un gros plan, caméra à l’épaule. Et en cerise sur le gâteau, le concours dont chaque numéro constitue un petit tableau vivant avec, chacun, son atmosphère particulière, parfois complètement fantastique.

Il faut suivre cet incroyable abattage. Voir ainsi Eve, quasiment muette au début du film, assurer, sans Damien, au moment du concours, la tenue du bistrot, le rôle de juré et la présentation des numéros est à la limite de l’incrédible. On a beau admirer la maestria avec laquelle le réalisateur orchestre sa symphonie, le climat tendu et oppressant pourrait vite devenir insupportable si le film n’emportait l’adhésion par un autre biais. En effet, au-delà de la lutte d’une femme pour revenir à la vie, au-delà de l’affrontement entre des personnages forts et des situations paroxystiques, Cages est, d’abord et avant tout, une histoire d’amour fou. Un amour tourmenté et romantique filmé par Olivier Masset-Depasse de façon lyrique (les scènes sur la falaise), et avec une tendresse surprenante chez un homme qui nous avait plutôt, jusqu’ici, montré son attirance pour les stations tourmentées de l’amour. Il faut voir les regards échangés par ces deux-là, les cris, les corps tendus l’un vers l’autre, même dans les moments de pur conflit. Comment ne pas être emporté avec eux, partager cette émotion qui unit Eve et Damien. Une tendresse du réalisateur qui s’exerce aussi à l'égard des personnages secondaires. C’est ce regard qui, finalement, nous fait voir Cages comme un film fort, parfois insoutenable mais un superbe, magnifique film d’amour.

Découvrez "Cages" en VOD sur UniversCiné.be

commentaires propulsé par Disqus