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Décembre 2005
01/12/2005
 

Cages d'Olivier Masset-Depasse : le tournage

"Etre tout contre les gens, les regarder droit dans les yeux, tenter d’arriver à ce que leurs mouvements d’âme se reflètent sur leur visage" . Ingmar Bergman

Oser la couleur et les extrêmes

Olivier Masset-Depasse, après deux courts métrages très remarqués, (Chambre froide et Dans l'ombre) passe de nouveau derrière la caméra, accompagné de son fidèle producteur (Versus) et son actrice fétiche, Anne Coesens. Le cinéma pratiqué par Olivier Masset-Depasse est, à chaque fois, une gageure. Dévoiler ce qui impulse de l’intérieur un personnage, ce qui l’anime au-delà des masques dont il s’affuble. Les personnages qu’il nous offre sont entiers, plus impulsifs que calculateurs. Olivier Masset-Depasse aime exposer la violence des sentiments. Dans l’ombre, son précédent film, campait le personnage de Leone, interprété par Anne Coesens, une jeune femme qui surmontait son handicap physique pour attirer l’attention d’un voisin plus passionné par ses étudiantes que par sa voisine. Il s’agissait d’ajuster sa vie à ses désirs.

Cages filme cette fois un couple passionnément épris, si épris que lorsque son amant (Sagamore Stévenin) commence à s'éloigner, Eve (Anne Coesens) décide, pour le reconquérir, de le séquestrer.Lorsque nous arrivons sur le plateau de Cages d’Olivier Masset-Depasse, on est surpris d’être accueillis par un ours empaillé qui n’est autre que le gardien d’une étrange galerie d’autres animaux empaillés, eux aussi, ornant les murs d’un café qui ne s’appelle pas par hasard, le zoo. Dans ce café sombre, où la couleur rouge sang des murs donne aux animaux morts une présence étrange , les propriétaires, Eve (Anne Coesens) et Damien (Sagamore Stévenin) organisent annuellement le concours du meilleur cri d’animaux.

Sur la scène du café, Eve, Damien et une série de participants au concours sont filmés par une Arriflex SR3, tenue à l’épaule par Tommaso Fiorilli. L’image étant relayée à un combo permet à Olivier Masset-Depasse de visualiser le plan. Ce qui n’empêche pas le réalisateur, lors des répétitions, de mimer une bagarre avec les acteurs et d’en discuter avec eux : « essaie plus sec, le coup de poing, pour voir » dit-il tranquillement, et d'une voix presque douce. Nous sommes au moment de la remise des prix du concours, et Sagamore Stévenin, tout de noir vêtu, porte un masque de loup. Une énergie brute se dégage de ce comédien qui suit avec une docilité presque étonnante les consignes du réalisateur. Après diverses répétitions, Cathty Mlakar, l’assistante réalisatrice demande : « - Le cadre est bon, on peut la tourner ?» « - On va la tourner » répond le réalisateur. On vérifie le magasin de la caméra et le plan se tourne en plusieurs prises. Entre temps, des figurants arrivent sur le plateau, certains portent des masques d'animaux, d'autres, à visages découverts, n'en portent que le costume. Quelque chose d'indéfinissable s'échange tranquillement entre les bêtes et les hommes.Lors de la pause déjeuner, rencontre avec un jeune réalisateur qui aime les défis et Anne Coesens qui les relève.

Cinergie : Ton premier film racontait un conflit très violent entre une fille et sa mère. Le second suivait une handicapée qui essayait de capter l'attention d'un homme. Ici, une femme tente de reconquérir celui qu'elle aime. Tu es quelqu'un d'attiré par les passions extrêmes ?
Olivier Masset-Depasse
: Oui, par le romantisme noir… Ce qui m'intéresse, c'est de mettre en images les travers psychologiques de mes personnages, d'imaginer leur intérieur. Ce personnage est fougueux et sauvage, passionné au dernier degré comme peut l'être une femme ou un homme amoureux. Dans la vie, on ne passe pas à l'acte mais on y a pensé. Je pars de cette envie de montrer cela. Et mes influences me poussent aussi vers cette recherche. J'aime beaucoup Shakespeare, qui est à la fois raffiné, complexe et toujours extrême. Il est l'un de mes maîtres.

C : Cages se construit sur une dramaturgie classique, comme une pièce en trois actes ?
O.M.-D. :
Pour le moment, j'essaie d'aller pas à pas. Donc, oui, je me base sur une dramaturgie classique, au sens d'une tragédie grecque, par exemple. Et, en tant que réalisateur, je pars sur ces images intérieures, pour les développer le plus possible et chercher à aller vers l'intériorité la plus profonde du personnage. L'originalité du film - en tous cas, ce que j'avais envie de faire - c'est qu'on s'identifie à la personne qui séquestre. Il y a beaucoup de films de séquestration, mais le spectateur n'est jamais avec le séquestreur. Le défi du film pour moi est, qu'ici, on s'identifie à lui et non au séquestré.

C. : Et comment se traduit visuellement cette intériorité dont tu parles?
O.M-D. :
Il y a très peu de plans fixes. Le film est fait, soit de travellings, soit de plans tournés caméra à l'épaule. C'est un film sauvage et il s'agit d'être au plus près du personnage, de vibrer avec lui. J'utilise des ralentis, des accélérés, des flous. Et je voulais une ambiance chaude, sensuelle. Donc, j'avais intérêt à tourner en pellicule (rires) ! C'est un premier film techniquement ambitieux pour notre budget. Les producteurs sont plus qu'impliqués et donnent tout au film… et quand je dis tout, c'est tout ! Et il y a des défis techniques à relever. C'est un gros premier film, fait avec peu d'argent. Pour le moment, je suis content parce que cela ne se voit pas. Je ne sais pas si cela nous servira ou nous desservira… Même si je fais des films d'auteurs, je suis plutôt très américain techniquement parlant. Ce film, à mon avis, va avoisiner les 500 plans, ce qui est énorme pour un premier film. Il est très découpé parce que j'essaie de créer un genre, celui du film d'action psychologique. Je crois que l'avenir du cinéma est dans le "transgenre", dans ce mélange de genres qui d'ordinaire ne se mélangent pas. Je suis parti sur cette envie-là. Mais ce sera un film vraiment belge (sourire).

C. : C'est-à-dire, vraiment belge ?
O. M-D. :
Et bien, bizarre, ambigu, parfois malsain. Un peu déjanté. Je me sens proche de quelqu'un comme Fabrice du Welz (Calvaire), un cinéma dont l'approche est plus picturale, plus extrême. Je pense que cela donne quelque chose de différent par rapport à ce qui existe en Belgique. Non pas que je ne respecte pas ceux qui font du cinéma aujourd'hui, bien au contraire, mais cela me fait plaisir de voir qu'il y a quelque chose d'autre qui naît, loin d'une approche documentaire, des choses décalées dont je me sens proche. Ce film va surtout être fantasmagorique, même si je pense que j'ai fait un film clair, beaucoup plus que mes courts métrages. Ce sera un film beaucoup moins sombre, âpre, dur; un film plus romantique. Dans mes deux courts métrages, j'avais fait des histoires tons sur tons : sujets durs sur ambiance dure. Ici, je veux un film ensoleillé, lumineux pour travailler le contrepoint : une histoire plus proche d'une tragi-comédie, avec une pointe de mélodrame dont les aspects alternent. Le bar est soit inquiétant, soit drôle et l'histoire de couple est romantique, d'un romantisme de premier degré. Je voulais raconter, pour une fois, quelque chose de pas très gai dans du soleil.

C. : Le personnage interprété par Anne Coesens est blessé. Dans ton film précédent, ton personnage avait un pied bot. C'est une constante de ton cinéma de montrer le mental par le physique ?
O. M-D. 
: Oui. Cela doit venir de mon expérience personnelle… Je me suis moi-même longtemps automutilé, dans cette période sombre qu'est l'adolescence. Et cela naît aussi de mes influences cinématographiques, Tod Browning, David Lynch, David Cronenberg… des gens qui se sont intéressés à la malformation et à la déformation. Cela fait partie du challenge que je m'impose sur ce film : oser aller vers quelque chose de plus déjanté, de plus pictural, suivre une ligne toujours au bord du ridicule sans y tomber. On peut y tomber, parce que personne n'est infaillible (sourire). Mais c'est le défi !

Cinergie : Anne, on te retrouve après Dans l'ombre dans un rôle où tu as une fois de plus un handicap physique. Est-ce que tu gères ça bien ?
A.C. :
Si je gère ça bien ? On le saura en voyant le film (rires) ! Je me suis faite aider par des logopèdes spécialistes du bégaiements. L'une m'a fait écouter, et c'est celle avec qui j'ai le plus travaillé, des cassettes d'au moins 15 personnes qui bégaient, et ce n'est jamais la même chose. Elle m'expliquait qu'il y a autant de bégaiements que d'individus, ce qui est très rassurant, pour mon rôle, car finalement, j'étais assez libre. Il n'y a pas deux personnes qui bégaient de la même façon. C'est très étrange…

Cinergie : Donc le personnage peut parler ?
A.C. :
En réalité, Eve a ce qu'on appelle un bégaiement psychogène. Rien de vital n'est touché, ni au niveau neurologique, ni au niveau du larynx, mais le choc psychologique de l'accident a déclenché un bégaiement. Elle est si mal à l'aise avec ce bégaiement, qu'elle préfère se taire plutôt que de bégayer. Elle choisit l'écriture et ne communique plus qu'ainsi. Elle a un petit carnet, pendu autour du cou, et quand elle a quelque chose à dire, elle écrit. Elle n'assume pas du tout son bégaiement. Je crois qu'elle a vraiment une maladie, un problème psychologique qu'elle n'arrive pas à combattre. Elle en souffre et elle voit que son couple est en train de mourir, mais malgré cela, elle n'y arrive pas, elle ne peut pas. Je crois que c'est assez proche de certaines personnes qui tombent en dépression et qui ont beau essayer de se battre, ne peuvent rien faire. Et quand on leur dit "si tu veux, tu peux", c'est tout à fait terrible parce que justement, ils ne peuvent pas. C'est vraiment une impuissance.

C. : Est-ce le fait de ne pouvoir parler qui la rend si passionnée et entière ?
A.C.  :
Non, je ne crois pas. Je crois que le caractère du personnage est ainsi. C'est un personnage qui est très peu dans la réflexion, mais dans l'impulsion, dans l'instinct. Elle ne prend pas de recul. Elle va vivre sa passion jusqu'au bout, et elle va en faire le deuil. C'est surtout cela son chemin, arriver à faire le deuil de son histoire d'amour. Elle est animale. C'est l'histoire d'un couple qui vit une très très belle histoire d'amour comme on en vit sans doute peu dans la vie. A un moment donné, elle a cet accident qui fait qu'elle perd la parole : son couple va se déliter petit à petit par manque de communication. Pour Eve, je crois que les actes suffisent mais pour le personnage de Damien, il manque toute cette communication qu'il y avait entre eux. Peu à peu, le couple se meurt, s'épuisent. Au départ, Damien tente de l'aider mais se rend compte qu'il n'y arrive pas. Ils sont dans une impasse. Il va provoquer quelque chose de tellement dur pour Eve qu'elle va essayer de dépasser son handicap et de vaincre ce manque de parole pour le garder.

C. : Comment as-tu travaillé ton personnage avec Olivier ?
A.C. :
Comme les autres fois. C'est-à-dire qu'Olivier travaille beaucoup en amont, donc d'abord seul. Après le gros travail sur le personnage, on commence à faire des répétitions. On a répété plus ou moins un mois avant le tournage. Olivier aime bien que les personnages travaillent individuellement, et après, il aime confronter les différentes visions et voir comment elles réagissent. Au départ, je ne savais rien des autres personnages. J'avais le scénario bien sûr, mais je ne savais pas comment les autres avaient construit leur parcours. Quand ensuite Olivier nous confronte, il voit ce que cela engendre et on réadapte le scénario, on réadapte aussi notre vision à la vision de l'autre et on essaie de construire un chemin ensemble. Nous vous proposerons ultérieurement un entretien avec Sagamore Stévenin et un Gros Plan de Jacques-Olivier Bronckaert, producteur du film.

Jean-Michel Vlaeminckx (cinergie.be) , Anne Feuillère (cineuropa.org)

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