Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Mars 2004
01/03/2004
Mots-clés : rencontre,
 

Calvaire de Fabrice du Welz

Prisonnier(e)

Imaginez sur le plateau du studio de B & Lighting, deux personnages étendus au sol. L'un d'entre eux ayant essayé d'échapper à l'autre. Il s'agit de Monsieur Bartel, aubergiste de son état (Jackie Berroyer) et Marc Stevens (Laurent Lucas), chanteur itinérant, revêtu d'une robe et qui essaie d'échapper au premier. Nous sommes censés être à l'intérieur de l'auberge. Ce qui nous fascine c'est la manière de cadrer la scène et de l'éclairer. Calme et précis, Fabrice du Welz , le réalisateur, découpe le trajet de la caméra Arriflex SR3 montée sur une dolly Chapman, elle-même munie d'un bras articulé Panther. Le mouvement de caméra ressemble à une vraie chorégraphie qui se termine sur un plan fixe de Philippe Nahon accompagné de villageois armés de fusil qui viennent chercher le chanteur en robe qu'eux aussi semblent confondre avec Gloria (Marc Stevens). On se croirait dans un Kung fu comedy. C'est de la volte et de la virevolte. Mais le bonus (si on ose dire) c'est que l'éclairage est quasi nul avec une dominante rouge qu'une lampe de poche éclaire faiblement avec en finale, la lumière extérieure qui pénètre dans la pièce par la porte ouverte. Une fois encore, nous faisons confiance aux optiques de Monsieur Leitz pour capter cette scène qui nous laisse pantois tant dans son enchaînement que dans sa surexposition.

Fabrice du Welz

« C'est l'histoire d'un chanteur itinérant, Marc Stevens, qui cachetonne au jour le jou »r nous confie Fabrice du Welz , « le réalisateur. Pendant la période de Noël, il est engagé pour chanter dans un gala dans le sud du pays. En chemin il se perd, a un problème mécanique. Il découvre une auberge, au creux de la forêt, et le patron Monsieur Bartel. Il y dort. Et, là, doucement Monsieur Bartel que Gloria, sa femme, a quitté, va faire une projection et va prendre le chanteur pour son épouse. Il va carrément le séquestrer, le tondre, l'habiller en femme et l'appeler Gloria. Lorsqu'il veut s'échapper de cette auberge, le cauchemar continue, il rencontre les villageois qui pensent que c'est la femme de Monsieur Bartel.
Dans la séquence que tu as vue, le père Orton et les villageois font irruption dans l'auberge pour récupérer Gloria avec lequel il a de mystérieuses relations. Rien n'est explicité. C'est un vrai film de genre, , à la limite du fantastique. On laisse une grande place à l'interprétation du spectateur. Les choses sont cohérentes mais on offre des alternatives. A chacun d'interpréter.
C'est vrai qu'on prend des risques au niveau de l'éclairage parce que c'est plus payant. Ce n'est pas par hasard qu'on travaille avec Benoît Debie dans le contraste (ombre et lumière) et surtout qu'on ait pensé pour ce film à éclairer les intérieurs comme un western. Donc on ne met jamais aucune source apparente dans les intérieurs du jour. Toutes les sources éclairent de l'extérieur et il n'y a que la nuit qu'on éclaire. Benoît silhouette beaucoup. Après au développement, on saute une étape du bain de blanchiment pour redensifier les noirs et stabiliser les blancs ce qui donne une image très dure à la limite du noir et blanc, avec des taches de lumière. C'est pour ça qu'il y a de rouge ou de vert. Des lumières qui sont très violentes. Ce qui correspond au film qui est psychologiquement très violent. Mais c'est violence humaine, qui n'a rien de gratuit. C'est un filme qui traite de la solitude, dans un conte, c'est-à-dire un vrai film de genre populaire. Il n'est pas question ici d'avoir de discours moralisateur sur la société mais de laisser vivre des personnages le plus humainement possible dans leur vie, leur désespoir, leur humour, leur mystère.
Le film a été dur à monter, heureusement il y a des partenaires français qui sont arrivés. Le travail ave Vincent Tavier, le producteur belge a été long. On se connaît depuis un moment, il aime prendre des risques, on a donc vraiment bataillé ensemble pour monter ce film. On discute beaucoup de la bonne santé du cinéma belge, de mon point de vue il ne fait pas une entrée. Pour qu'un cinéma soit existe il faut qu'il ait un public donc j'ai un problème avec le mainstream du cinéma belge tel qu'il est. Je ne parle pas de Bouli Lanners et de quelques autres. Mais le cinéma belge n'a pas de public. Il faut conquérir le public. Pour moi c'est un objectif. Et pour y arriver il faut lui offrir des ingrédients : de la tension, du mystère, du suspense. Ceci dit, le film est très particulier, on tient le cap, il reste huit jours de tournage avec des risques énormes à tous les points de vue. On a une dernière semaine dans les Fagnes, un paysage complètement inexploité dans le cinéma belge sauf par Delvaux dans l'Homme au crâne rasé.

Jacky Berroyer

« Fabrice et moi avons fait connaissance parce que je suis venu le dépanner un dimanche alors qu'il tournait son court métrage et qu'un comédien était resté bloqué en Tunisie », nous confie Jacky Berroyer. « Cela c'est bien passé et on s'est promis de retravailler ensemble. Un jour, j'ai eu à lire le scénario et je me suis retrouvé avec le rôle de Bartel, moi, qui d'habitude, ne joue que des profs, je devais être une sorte d'homme des bois déjanté. Changer de registre me fait d'ailleurs mal au dos (rires). J'ai dû détruire un pare-brise à la masse et ça m'a fait faire des mouvements que je n'ai pas l'habitude de faire. Dans l'histoire il y a une sorte de transfert du personnage de Bartel sur Marc Stevens. Au départ, il est content de recevoir un artiste, sa femme l'était et petit à petit, il fait comme si elle était revenue. Cela provoque, vous l'avez vu, des zizanies parmi les autres habitants du village mais Fabrice s'est arrangé pour que tout ça ne soit pas très précis, qu'on puisse imaginer beaucoup de choses ».

Benoît Debie

« Vous me dites que je prends pas mal de risques en travaillant davantage dans les basses lumières qu'en lumière franche, j'aime bien cela », nous confie Benoît Debie, le chef Op. du film. «  Mais le fait que l'on voit les comédiens pendant tout le film qui, à des moments donnés, sont dans le noir ou silhouettés par rapport à un mur brillant ça ne me dérange pas du tout. C'est vrai que je prends beaucoup de risques parce que je n'ai pas droit à l'erreur. J'ai un demi diaph. de latitude et encore, même pas, 1/3 sinon je suis dans le noir. Je travaille à -3, moins 3,1/2 parce qu'on utilise, pour ce film, un système de développement un peu particulier qui redensifie le contraste. Donc je dois faire très attention ». Lorsque nous lui demandons si cet éclairage est particulier à Calvaire, il nous précise : « En fait sur tous les films que je viens de faire, c'est souvent ce qu'on me demande, de travailler avec très peu de lumière, mais c'est une technique que j'aime bien. Dans Irrésistible, Gaspard Noë m'a demandé de ne pas éclairer du tout donc on a trouvé des astuces pour éclairer à même le décor ce qui m'a contraint à prendre un maximum de risques. On en était arrivé au point où je jouais plus sur les expositions que sur la lumière. Cela m'a fait réfléchir à une approche de la lumière différente. Ici par rapport au projet de Fabrice, il m'a demandé de faire des lumières très dures, très prononcées et très basses. J'ai choisi d'être radical et d'aller vraiment jusqu'au bout des choses pour avoir la lumière que j'avais envie d'avoir. Nous lui demandons s'il ne se condamne pas à un certain type de films mais il ne croit pas du tout s'enfermer dans un genre. « Lorsque j'ai travaillé avec Dario Argento qui a travaillé avec les plus grands chef Ops. il m'a dit : Benoît je veux que tu fasses ta lumière, c'est pour ça que je te prends, je ne veux pas que tu me fasses du Storaro ou du Rotunno. Je te laisse carte blanche dans tes choix. Mais il me demandait d'avoir une approche originale par rapports aux autres films. Lui qui a eu l'habitude de travailler avec de grosses installations électriques, il a travaillé avec un chef Op. qui éclaire peu et cela l'a amusé. C'est un des premiers films qu'il faisait avec du néon, du sodium, du mercure. On tournait dans Rome où les rues étaient éclairées au sodium et j'essayais de recréer l'ambiance existante "


Laurent Lucas

" Dans les deux derniers films qui sont sortis j'avais des rôles inquiétants de tortionnaires qui représenenit le mal absolu notamment dans Qui a tué Bambi ? Mais j'ai n'ai pas de critère précis pour jouer. En lisant chaque scénario intéressan,t on découvre des réalisateurs tellement différents que lorsque c'est bien écrit, cela nous amène chaque fois ailleurs que ce qu'on a joué précédemment. C'est comme le fait que je tourne souvent des premiers films, là encore ce n'est pas voulu. Je reçois des scénarios et je les lis : soit, ils me plaisent soit, ils ne me plaisent pas. A la limite en commençant à les lire je ne sais pas s'il s'agit d'un premier film ou pas. C'est un peu le hasard. Mais vous avez raison j'ai joué dans 70% de premiers films. Peut-être que je m'y retrouve plus dans l'écriture d'un premier film. Et il m'est arrivé de refuser des films de réalisateurs qui ont déjà une dizaine de films derrière eux. Dans mon métier je rencontre un réalisateur et son projet je n'ai que ce moyen-là. " Laurent Lucas ayant la tête ensanglantée nous lui demandons s'il se sent à l'aise derrière ce maquillage. " Oh oui, depuis deux semaines, j'ai ce maquillage sanguinolent sur le visage. C'est collant, je suis en robe de femme. Mon corps est mal à l'aise, mais finalement cela participe aussi au travail. Bien que ce soit fatiguant de porter tout ça. ". Et il retourne vaillamment sur le plateau.

 

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