Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2006
01/03/2006
 

Calvaire de Fabrice du Welz

packshot du film Calvaire


Marc Stevens (Laurent Lucas) est un de ces chanteurs itinérants ringards pour mamies qui anime des galas dans les maisons de retraite sordides (euphémisme ?) de la Belgique profonde. A la veille de Noël, il taille la route dans sa camionnette afin d’honorer un nouveau contrat. Sa camionnette rendant l’âme non loin d’un village perdu, il est obligé de se réfugier dans l’auberge isolée de Bartel (Jackie Berroyer), ancien humoriste solitaire, rendu fou par le départ de sa femme Gloria, et dont le comportement va très vite dégénérer...
Le « survival » est un sous-genre cinématographique rare. Ses fleurons se nomment, entre autres : The Most Dangerous Game (Les Chasses du Comte Zaroff, 1932, de Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel), le musclé Deliverance (Délivrance, 1972, de John Boorman ), l’éprouvant The Texas Chainsaw Massacre (Massacre à la Tronçonneuse, 1974, de Tobe Hooper ), le déviant The Hills Have Eyes (La Colline a des Yeux, 1977, de Wes Craven ), le très tendu Southern Comfort (Sans Retour, 1981, de Walter Hill ) – pour les américains – et le formidable La Traque (1975, de Serge Leroy), pour les français. 

Le principe du « survival movie » ? Un personnage principal traqué par des affreux dans un environnement dangereux, hostile et étrange. J’en veux pour preuve le riche mégalomane Zaroff, la sympathique famille cannibale de Massacre à la Tronçonneuse, les rednecks revanchards de Délivrance et Sans Retour ou encore les violeurs bourgeois et sans pitié (Jean-Pierre Marielle et Michael Lonsdale quand même !) de La Traque.
Popularisé dans les années 70-80 par une poignée de chefs-d’œuvre, imité et pillé dans les années 80, le genre tente un timide retour en force en 2003 avec le ridicule mais marrant Wrong Turn (Détour Mortel, de Rob Schmidt ). Une semi réussite qui nous laissait sur notre faim et donc, peu préparés pour la bombe Calvaire, sans aucun doute le meilleur film de genre belge de ces dix dernières années. Avec le film de Du Welz, le genre revient en force et en forme, animé par une passion communicative et un amour du genre indéfectible. Tout ça de la part d’un petit belge qui réalise là son premier long ??? Allez une fois ??? Vous en rêviez, Fabrice Du Welz l’a fait...
"Je suis très friand de cinéma déviant, d’horreur, populaire, épique, burlesque, avec une préférence pour les productions américaines et asiatiques. Je suis un fanatique de Wong-Kar Wai, comme de Larry Clark, Peckinpah, Buñuel, Ford, André Delvaux, et tant d’autres. Pour Calvaire, il y a une œuvre très forte qui m’a accompagné sur ce film : Massacre à la tronçonneuse". 
Belle profession de foi que celle du réalisateur de 33 ans. Des propos rares dans le petit monde du cinéma belge. Rares, mais cependant peu surprenants pour qui se penche sur le background atypique de ce jeune réalisateur fou et passionné : de ses émissions cultes sur Canal + (Kulturo, Fabrice fait son cinéma, c’était lui ! ) en passant par ses films en Super 8 et un court métrage mémorable, Quand on est amoureux c’est merveilleux qui recelait déjà les germes de Calvaire et dans lequel la cinéphilie galopante et le goût du cinéma déviant, fun et décomplexé étaient déjà bien présents, tout le parcours de Du Welz semblait le destiner à Calvaire.


Après tout, le personnage de Jackie Berroyer ne s’appelle-t-il pas ici Paul Bartel ? Peu connu dans nos contrées, le cinéaste éponyme, iconoclaste new-yorkais décédé en 2000 aura créé une œuvre au mauvais goût assumé et à la drôlerie pittoresque que peu de réalisateurs américains semblent apprécier. On se souviendra, entre autres, d’œuvres aussi diverses que Death Race 2000 (Les Seigneurs de la Route, 1975) et Eating Raoul (1982). Un bel hommage que lui rend ici Fabrice Du Welz en donnant son nom à son personnage principal. En ce qui concerne le projet d’un premier long, le tout était d’en faire une œuvre dans laquelle toutes ces influences diverses et avouées étaient bien digérées et non pas un patchwork décousu comme avait pu le faire Christophe Gans avec Le Pacte des Loups qui mêlait dans un bordel jouissif, certes, mais très décousu, film de monstres, film de karaté et film historique.
Calvaire n’est rien de tout ça. Brillant et cohérent de bout en bout, magnifié par la superbe photo de Benoît Debie (collaborateur de Gaspar Noé et Dario Argento, entre autres ), De Welz célèbre son amour du cinéma de genre avec sa tête, ses tripes et ses c.... Script en béton armé, originalité du traitement, réalisation au diapason, plans épurés de toute beauté... Rares sont les films francophones actuels de genre qui arrivent à créer un tel malaise. Comme Marc Stevens lui-même, le pauvre spectateur sans défense est malmené, assailli, torturé pendant 1h28 et sera pris d’une furieuse envie de prendre une douche dès le film terminé. Le malaise latent est créé par le fait que Calvaire, aussi brutal, sanglant et barbare soit-il, raconte avant tout une histoire d’amour désespérée : celle de Bartel et de sa femme Gloria, « réincarnée » dans le personnage de Marc Stevens. Ainsi, la violence et la lourdeur ne sont jamais gratuites : tout est là pour servir l’action et accompagner le malheureux Marc dans son chemin de croix. Toutes ces composantes forment un tout cohérent, car Calvaire s’avère d’une intégrité exemplaire dans ses choix de mise en scène.
Les deux interprètes principaux participent également à la grande réussite du projet : Laurent Lucas, pathétique et fragile, mais surtout Jackie Berroyer. Totalement hanté par son rôle, entre joie et nostalgie, entre solitude et détresse, il compose un personnage d’une complexité ambiguë, une âme en peine, véritable bombe à retardement à qui il ne faut qu’une étincelle pour exploser. L’étincelle sera l’arrivée de Marc Stevens.
Le reste du casting se compose d’un réjouissant défilé de « tronches » torturées et patibulaires (« mais presque », comme disait Coluche) qui rend ses lettres de noblesse à la folie au cinéma : Philippe Nahon (que l’on ne présente plus ), Joe Prestia (le violeur d’Irréversible ), Jean-Luc Couchard (Grégory Moulin contre l’Humanité ) et la fabuleuse Brigitte Lahaie, meilleure actrice française des années 70, égérie de José Bénazéraf et de Jean Rollin dont la filmographie aura procuré à l’auteur de ces lignes, bien des émois au cours de sa jeunesse tourmentée. Le genre d’émois dont les draps se souviennent.
Calvaire regorge d’images inoubliables : la crucifixion de Marc Stevens, sa tonte sadique et violente, l’apparition inopinée de nains dans la forêt, une scène de bistrot rendant hommage à Un Soir, un Train, les mœurs zoophiles d’autochtones cinglés... Voilà un film qui regorge d’images dont il est difficile de se débarrasser. Calvaire est un film qui hante l’esprit. A la première vision, la conclusion du film peut pourtant paraître légèrement frustrante et un peu vite expédiée. Une affirmation qu’une deuxième vision vient contredire, car le manque de suspense dans la séquence finale est délibérée, le réalisateur préfèrant éviter la surenchère, et terminer son film d’une façon finalement logique. C’est là une des forces de plus de ce film incroyable : frustrer les spectateurs lorsqu’il se termine. Tout simplement parce qu’il est tellement bon qu’on a envie qu’il dure 3h... Calvaire est un film qui s’améliore à la seconde vision. Bel exploit ! Merci Fabrice!
En bonus, ce double DVD contient une galerie de photos, un making-of instructif dans lequel Du Welz avoue sa dette envers Alfred Hitchcock (une des scènes du film est réalisée à l’identique d’une scène de Psycho) et l’influence picturale de Bosch au niveau de la représentation du fantastique à l’écran. du Welz avoue avoir essayé de concentrer l’empathie du spectateur pour le bourreau et de ne pas en faire un monstre sans âme, comme on le voit trop souvent dans le cinéma américain.
Le bonus le plus intéressant est pourtant Quand on est amoureux, c’est merveilleux, le court métrage de Du Welz tourné en 1999 et dans lequel on retrouve déjà Jackie Berroyer et Jean-Luc Couchard, mais également Philippe Résimont, Edith Lemerdy, Laure Sinclair et Noël Godin. Une jolie histoire d’amour nécrophile, ponctuée de chansons que n’aurait pas reniées Frédéric François et dont la plus emballante est sans aucun doute « Tu es n°1 au hit-parade de mon cœur ». Un court de 21 minutes, précurseur de Calvaire, avec qui il partage déjà les thèmes de la solitude, de la sécheresse affective et amoureuse, du désespoir, du désir des moches et des mœurs étranges de parfaits dégénérés. Le tout, ponctué de scènes gores et effectué dans la bonne humeur la plus totale ! Absolument jouissif.
Rendons hommage enfin au producteur des deux films de Fabrice du Welz, le courageux Vincent Tavier, bien connu pour avoir écrit un certain C’est arrivé près de chez vous et produit par Aaltra. Un homme de goût assurément.
Quand vous aurez revu Calvaire en DVD, revoyez Délivrance, revoyez Massacre à la Tronçonneuse et les films de Lucio Fulci. Revoyez Hitchcock et André Delvaux. (Revoyez les films de Brigitte Lahaie ... ) Et attendez comme moi, avec impatience, que Fabrice nous revienne en forme avec un deuxième long aussi beau, jouissif et de bon goût que ce monument du film déviant. Le cinéma belge en a besoin.


France/Belgique/Luxembourg - 2004 - 88 minutes

Réalisé par : Fabrice du Welz
Producteur : The Film/La Partie Prod/Tarantula
Scénario : Fabrice du Welz, Romain Protat
Photo : Benoît Debie
Musique : Vincent Cahay
Avec : Laurent Lucas, Jackie Berroyer, Philippe Nahon, Jean-Luc Couchard, Brigitte Lahaie, Jo Prestia.

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