Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juin 2005
01/06/2005
 

Cannes 2005 au jour le jour, par Natacha Pfeiffer et nos envoyés spéciaux

Cannes 2005 raconté par nos envoyés : Anne Feuillère, Vitor Pinto, Pierre Duculot et Marie-France Dupagne ainsi que notre jeune lauréate Natacha Pfeiffer
Petite, j’aimais bien regarder le festival de Cannes à la télévision, voir ces grandes dames dans leurs jolies robes. C’était comme de jouer aux Barbies, ça me donnait envie de grandir plus vite. Et puis finalement, un jour, le rêve est devenu réalité, l’occasion d’aller à ce festival s’est offerte et je l’ai saisie. Une fois sur place, j’ai très vite compris que tout ce que la télévision m’avait laissé croire pendant des années n’était qu’une minuscule partie de la réalité. Cannes est en fait une immense fourmilière, une gigantesque machine à rêves où se bousculent plus de trente-cinq mille personnes qui courent du matin au soir, munies de badges ou de laissez-passer.
A l’intérieur même de cette catégorie, s’instaurent des castes rigides : la presse entre la première dans les salles, suivie des producteurs ou acheteurs potentiels et enfin, seulement, des cinéphiles, dont je faisais partie et qui ont pour seul but de boucher les sièges vides des salles trop grandes. Là-bas, tout est question de privilèges ; ce festival réinstaure la monarchie absolue durant deux semaines et faisant partie du tiers-état, je ne suis parvenue à voir que deux films de la compétition officielle. Rien, là-bas, n’est éternel ni même réel, tout n’est qu’éphémère ou artifices. La ville s’est parée de ces plus beaux bijoux, s’est remplie de paillettes et de champagne. Le tapis rouge des célèbres marches est patiemment remplacé tous les deux jours, les fêtes de Cannes sont désormais aussi célèbres que l’étaient celles de Versailles.
Ce que le petit écran ne vous montre pas non plus ce sont ces gens, ces hommes et ces femmes, qui sont présents dès l’aube aux bas des marches, munis de jumelles, chacun ayant sa propre échelle, son parasol et sa glacière. Ils attendent le soir ; tous mendient leurs petites parts de rêve, tous désirent se faire éblouir par quelques étoiles, trop filantes hélas. Le cinéma n’est plus, pour beaucoup, qu’un prétexte, un à-côté qui disparaît peu à peu de l’intérêt général. Pourtant, c’est pour le cinéma que j’y ai été et c’est pour cette même raison que j’étais triste de rentrer à Bruxelles. C’est de cinéma qu’on parlait dans toutes les files d’attentes, dans tous les restaurants, sur la plage et sur la croisette.
Le festival a été pour moi l’occasion unique de voir plus de vingt films, tous étranges par rapport à ce qu’on voit habituellement, tous hors normes. J’ai donc découvert durant mon séjour, qu’il existe plusieurs festivals de Cannes, comme il existe plusieurs cinémas, à chacun désormais de faire son choix.
Natacha Pfeiffer

Luc et Jean-Pierre Dardenne, extraits de leur entrevue donnée à Cannes.
Luc DardL'Enfant des Dardenne à Cannesenne sur le sujet du film :"On n'essaie pas de copier la réalité. L'abandon d'enfant, par exemple, c'est une pratique très ancienne. La vente "sauvage", c'est peut-être un peu plus récent. Mais ce qui nous intéressait avec ce film, c'était de voir comment Bruno allait ou non pouvoir créer un lien avec cet enfant. Au départ, il ne voit pas ce bébé. Littéralement. La question qui allait se poser était donc : l'amour de Sonia, qui est immense, allait-il suffire pour lui faire prendre conscience de la présence de cet enfant ? On a pensé que non, que l'amour ne suffisait pas." Luc Dardenne à propos de l'importance des gestes et des objets :
"Tous ces gestes que les personnages répètent dans nos films, et tous ces objets, c'est ce qui les fait exister. C'est à travers eux que le spectateur doit sentir que quelque chose naît, qu'une personne est en train de se construire à l'écran. Par exemple, pour Bruno, qui est une sorte de businessman, c'est l'utilisation du portable qui crée un lien avec ses différents contacts, jusqu'à ce qu'il le perde. Les rituels les plus importants, c'est autour du landau : on l'achète, on se promène avec, on le vend."
Luc Dardenne sur les points communs entre leurs films :
"Il y a une généalogie, ou au moins un rapport intime entre nos films. On aime par exemple tourner sur les lieux où nous avons déjà tourné dans le passé. Mais on ne refait pas les mêmes plans, on change la place de la caméra. Cela nous aide, un peu comme un fleuve qui, en coulant, charrie des alluvions, des cailloux. Et puis ça nous donne des contraintes, ce qui est toujours bon pour la création."
Jean-Pierre Dardenne sur le travail de répétitions :
"On a beaucoup répété, plus que sur les films précédents. C'étaient des répétitions assez libres, uniquement avec les deux comédiens, sans l'équipe technique. C'est lors de ces répétitions qu'un jour, on a senti que Bruno et Sonia étaient là, qu'ils avaient trouvé la liberté sur laquelle on allait pouvoir s'appuyer pour construire notre mise en scène."
Luc Dardenne sur la conception d'un film à quatre mains :
"On commence par beaucoup parler tous les deux. On fait un plan de tout le récit. J'écris la première version du scénario, que j'envoie à Jean-Pierre. Il fait ses corrections, ses propositions, puis on écrit ensemble les autres versions, et on envoie la sixième ou septième à Denys Freyd, le producteur. Pendant le tournage, c'est simple : l'un est à la mise en scène avec le caméraman, l'ingénieur du son, le directeur photo, les acteurs, pendant que l'autre contrôle sur le combo [l'écran video relié à la caméra], à tour de rôle, mais sans que ce soit systématique."

Les frères Dardenne :  Cannes est à eux
L'Enfant des Dardenne à CannesEncore un film. Encore une récompense. Depuis la projection de La Promesse lors de la Quinzaine des Réalisateurs en 1996, Luc et Jean-Pierre Dardenne sont retournés trois fois sur la Croisette, chaque fois sous le signe du succès et d’une certaine controverse.
En 1999, Rosetta consacre une jeune comédienne – Emilie Dequenne - et remporte la première Palme d’Or de l’histoire du cinéma belge. En 2002, c’est Olivier Gourmet qui est sous les projecteurs grâce à son interprétation dans Le Fils.
En 2005, dans l'attente de compenser une sélection 2004 jugée de faible qualité, le Festival s’ouvre aux grands auteurs. Wenders, Von Trier, Haneke, Egoyan, Cronenberg, entre autres, y sont en compétition avec les frères Dardenne, qui y présentent leur dernier opus, L’Enfant.
Même si la décision du jury n’a pas été consensuelle, peu importe : Luc et Jean-Pierre Dardenne font désormais partie de la liste restreinte des réalisateurs primés deux fois à Cannes, une liste qui compte entre autres Francis Ford Coppola, Shohey Imamura et le président du jury lui-même, Emir Kusturica.
Même si on essaie de rejeter l’étiquette – peut-être réductrice - du cinéma social ou engagé, c’est exactement cela que l’on retrouve dans L’Enfant : un drame social cru, d’un réalisme proche du documentaire, qui ne cède à aucun artifice de mise en scène pour construire une nouvelle fois un portrait violent d’une réalité misérable.
Jérémie Renier – de retour après La Promesse – fait une prestation excellente et omniprésente dans un film qui repose presque exclusivement sur les actions de son personnage. Bruno est un délinquant de 20 ans qui vient d’être père. La mère, jouée par Deborah François, n’a que 18 ans. L’Enfant du titre, c’est leur bébé, mais le film pourrait s’appeler Les Enfants tant, dans une première partie, la caméra ne cesse de capter leur immaturité et leurs sentiments portés à l’extrême. Cela pourrait être la matière brute d'un portrait touchant de l’amour adolescent si les actes de Bruno n’étaient pas si reprochables.
Pourtant, les frères Dardenne ne veulent pas faire un beau portrait sur la perte de l’innocence, ni ne sont là pour juger leurs personnages. Leur style, proche du réel, implacable et intime à la fois, est capable de nous faire craindre le pire, comme dans la scène où Bruno, coincé dans l’obscurité d’un garage, essaie de récupérer son bébé – le bébé qu’il avait vendu sans l’accord de la mère. Pas de musique pour construire le suspense. La situation se veut par elle-même assez dure et ne peut nous laisser indifférents.
Et les frères Dardenne la filment tel quelle : étouffante, dangereuse, et déchirante. Bruno apprendra que toutes ses décisions ont des conséquences dramatiques et semble enfin s’embarquer dans un processus cathartique. Ce n’est pas un happy ending, mais une lumière d’espoir dans un récit sombre qui consolide la réputation des deux cinéastes comme explorateurs d’un réalisme social et personnel. Autant dérangeant qu’incontournable.
Vitor Pinto - Cinergie / Cineuropa


Ne pas se reposer sur ses lauriers
Luc et Jean-Pierre Dardenne, pour la seconde fois, après Rosetta en 1999, recevaient dimanche soir La Palme d'Or pour L'Enfant. Le soir même, sur la chaîne de télévision publique RTBF, tous deux rappelaient la profession à la vigilance, que "cette reconnaissance internationale ne déresponsabilise pas les pouvoirs publics", qu'ils enjoignent à "mieux aider le cinéma", Luc Dardenne insistant : "Il faut absolument augmenter le budget de la Commission de sélection des films" car "on a trop peu d'argent pour faire des films en Belgique".
Depuis la création du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Communauté Française de Belgique, les subventions ont pratiquement doublées, passant de 13 millions d'euros à 21 millions, comme le soulignait dans un communiqué la ministre de la Culture de la Communauté française, Fadila Laanan, et la ministre-présidente de cette région, Marie Arena: "Depuis vingt ans, les subsides aux ateliers de production, dont les frères Dardenne sont issus, ainsi que les aides à la production, à la promotion et à la diffusion sont croissants." Et le Centre du Cinéma peut se prévaloir d'avoir soutenu pendant l'année 2004 nombres de films de qualités et des auteurs reconnus, dont les Dardenne (qui ont bénéficié d'une aide de 620 000 euros) mais aussi Lucas Belvaux, Alain Berliner, Marion Hänsel ou des jeunes auteurs prometteurs comme Vincent Lannoo ou Guillaume Malandrin.
Il est vrai cependant que si la Belgique est un petit pays, elle fait preuve d'un tel dynamisme dans le domaine du cinéma que les aides de la Commission de Sélection du film paraissent encore un peu à la remorque de cet immense énergie (33 courts métrages pour 1 135 875 euros et surtout, 38 longs métrages pour 6 182 500 euros - toutes formes d'aides confondues, pour les productions majoritairement belges ainsi que pour les coproductions minoritaires) au vu, en plus, de débouchés en salles restreints.
Anne Feuillère - www.cineuropa.org


Dimanche 22
Deux Palmes sinon rien...
Honnêtement, on se doutait bien qu'ils seraient  quelque part dans un coin du Palmarès. D'abord parce que L'Enfant est un film fort, beau, poignant, universel et qu'il jette un regard indispensable sur aujourd'hui. Ensuite parce que l'ensemble de la presse, nationale et internationale, l' avait placé en tête de ses choix. Quand on a vu les Dardenne arpenter la Croisette samedi vers 18 heures, on n'a donc pas été surpris. Mais de là à imaginer qu'ils allaient, comme Kusturica ou Billie August, remporter une deuxième Palme d'Or, six ans après Rosetta,  il y avait une marge. L'émotion des frères faisaient en tout cas plaisir à voir lorsque le Président Emir Kusturica, annonça le choix de son Jury, à l'issue d'une cérémonie courte et rondement menée par l'impeccable et mutine Cécile de France.
Les deux réalisateurs ont dédié leur trophée à Florence Aubenas et son chauffeur Hussein Hanoun, dont l'intolérable sequéstration a été rappelée chaque jours aux festivaliers par l'intermédiaire d'une grande affiche accrochée au-dessus des marches. Faut-il rappeler que Jaqueline Aubenas, la maman de Florence, est professeur à l'INSAS, qu'elle fait autorité en matière de documentaire belge et qu'elle a donc souvent croisé la route des frères.
Et maintenant? Une Palme d'Or n'est jamais une garantie de succès public, même si c'est un solide adjuvant. Les frères vont donc devoir rapidement retomber sur terre pour gérer ce succès et préparer au mieux la sortie du film. Il faut souhaiter que tous ceux qui l'ont aimé à Cannes en deviennent les ambassadeurs aux quatres coins de la planète cinéma. Donnons l'exemple dès à présent: alors que de plus en plus les écrans sont envahis par des naiseries qui méprisent leur spectateur, il serait totalement inexcusable de ne pas aller voir L'Enfant, une oeuvre forte qui s'adresse à TOUS les spectateurs, cinéphiles comme simples curieux.
Pour le reste, le Palmarès a été accueilli sans contestation, ce qui est plutôt rare. Il n'était pourtant pas simple de trancher dans une compétition d'un bon niveau d'ensemble, mais avare en découvertes. La présence de Haneke et Jarmush nous semble une bonne nouvelle et on ne regrettera pas trop les absences de Von Trier et Van Sant, dont les exercicesde style nous sont apparus un peu vains. On se réjouira de la récompense de Hanna Laszlo, interprête magnifique du très beau Free Zone de Amos Gitaï (coproduit par la Belgique via Artémis, la RTBF, Cinélibre), tout en regrettant que les deux autres comédiennes du film, Natalie Portman et Hiam Abbas, n'aient pas été associées à cette récompense. Le quotidien français Libération avait dit au lendemain de la présentation de L'Enfant que Déborah François et Jérémie Renier seraient quoi qu'il arrivent ses prix d'interprétation. On était parfaitement d'accord avec cette opinion, mais le jury a sans doute voulu par ces prix réco! mpenser d'autres films qu'il avait appréciés. On ne lui en voudra pas trop, mais on insistera une nouvelle fois sur la part prépondérante de ses deux jeunes acteurs dans la réussite de L'Enfant.  
Pierre Duculot


Vendredi 20 
En attendant la palme…

Amos Gitaï entouré de Hiam Abbass et Hanna Laszlo (Prix d'Interprétation féminine) L’événement belge de ce 58 e festival de Cannes était sans conteste la présence en compétition officielle de L’Enfant des frères Dardenne. Avec deux jours de recul, on sait déjà à la lecture des éditions spéciales des journaux de cinéma du monde entier paraissant durant la quinzaine cannoise que le film a été très apprécié de la critique française et encore plus, de la critique internationale. On cherche en vain la note discordante dans un concert de louanges unanime. Les professionnels belges présents à Cannes sont aussi enthousiastes. Patrick Quinet, coproducteur de deux films en sélection (Free zone de Amos Gitaï,  Joyeux Noël de Christian Carion) résumait bien le sentiment général à l’issue de la projection de Gala de l’Enfant : « Je viens de voir un grand film, tout simplement » !
Le palmarès de ce samedi est donc attendu avec impatience et on espère y trouver les frères, même si les jurys sont toujours imprévisibles ! On ne serait pas étonné non plus d’y voir les trois comédiennes de Free zone d’Amos Gitaï : Nathalie Portman (née en Israël, rappelons-le), Hiam Abbas, grande comédienne palestinienne, également réalisatrice, qui trouverait ainsi une reconnaissance internationale cent fois justifiée, et Hanna Laszlo. Free Zone est une coproduction belge initiée par Artémis, dans laquelle on retrouve notamment la RTBF. Un peu à la manière des frères Dardenne, Gitaï bâtit de films en films une œuvre cohérente, sans complaisance, au sein de laquelle les films se répondent, se complètent, pour laisser transparaître une vision du monde peu réjouissante mais envisagée sans défaitisme.
De films en films, Gitaï parle d’Israël, de ses conflits, de son histoire, de son quotidien. Dans Free zone il suit la trajectoire de trois femmes. L’une, Hanna, israélienne, doit se rendre dans une zone franche à la frontière entre la frontière entre la Jordanie et l’Irak pour y régler quelques affaires de son mari, blessé dans un attentat. La deuxième, Rebecca, américaine, se raccroche à la première, ne sachant plus où aller après avoir largué un mari soldat qui a dérapé. La troisième, Leila, palestinienne, est l’épouse d’une relation d’affaires du mari de la première. Ces trois femmes n’aspiraient sans doute qu’à des vies tranquilles, et n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais la situation tragique de la région où elles habitent va les amener à faire un bout de route ensemble… S’appuyant sur une trame narrative dépouillée, Gitaï réussit à nous faire comprendre tous les déchirements personnels que peuvent subir des gens sans histoire confrontés à un conflit inextricable qui les dépasse. Sa caméra, proche des personnages, nous fait ressentir au plus près leurs émotions et leurs troubles. On sent que le film s’est fait dans l’urgence, à l’arrache, avec une formidable énergie vitale qui anime notamment les trois comédiennes. C’est une œuvre forte et sèche, dont le spectateur ne sort pas indemne.Cannes c’est aussi une compétition de court métrage. On a parfois la désagréable impression que les décideurs de la sélection officielle la traitent à la légère. Les amateurs de courts trouveront assurément bien plus leur bonheur dans les festivals spécialisés, notamment dans le remarquable festival de Bruxelles qui vient de s’achever, qu’en haut des marches du Bunker cannois. On peut même penser que la sélection de la Semaine de la critique, en matière de court, et autrement pertinente que celle de la compétition officielle. Il n’en reste pas mois que le lauréat de cette dernière repart avec une Palme d’Or du Court qui est le plus beau des passeports pour faire circuler son film dans les festivals du monde entier. Parmi les favoris à ces lauriers, un film flamand, « De schijn van de maan » de Peter Ghesquiere, un film d’école très abouti. Dans un monde indéterminé mais présentant bien des similitudes avec le nôtre,, de drôle de personnages exercent un pouvoir dictatorial impitoyable. Un soir, ils enlèvent et fusillent le père d’un petit garçon. Comme celui-ci demande à sa mère où est son papa, cette dernière répond qu’il est en vacances sur la lune. Mêlant fiction et animation, ce film inclassable, déjà repéré au festival du Film Fantastique de Bruxelles, émeut autant qu’il épate par la qualité de sa réalisation. L’année dernière, Cannes avait déjà récompensé un film flamand, Flatlife, une animation de Jonas Geirnaert. Il ne nous étonnerait pas que 2005 soit à nouveau une bonne cuvée pour nos amis du Nord. Au vu de la sélection, ce serait vraiment mérité !
Pierre Duculot


Mercredi 18
En haut des marches…

Les images ont dû faire la tournée des télés. Toute l’équipe de L’Enfant, le nouveau film des frères Dardenne, a monté les marches sous une pluie diluvienne qui donnait un caractère résolument belge à la soirée. Ce caprice météorologique n’a en tout cas entamé en rien la sérénité des frères, habitués des joutes cannoises, rassurés par une presse enthousiaste et par les tonnerres d’applaudissements concluant les premières projections publiques. La projection officielle, celle avec les smokings et un paquet d’excellences (on a reconnu notamment la vice-première Laurette Onkelinkx, Jean-Claude Marcourt, Ministre de l’économie de la Région wallonne ou Fadila Laanan, Ministre de la Culture et de l’Audiovisuel), s’est également terminée sous les ovations.
Il y a toujours un certain paradoxe à voir les tailleurs Chanel applaudir à tout rompre le cinéma engagé et sans fioritures ni paillettes de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Mais il ne faut pas oublier que Cannes est un grand rite avec ses codes. Sous les belles tenues de soirées se cachent, au milieu de quelques mémères cannoises emperlouzées venues traîner leur ennui et leurs maris en haut des marches, une majorité de professionnels du cinéma, d’étudiants, de cinéphiles de tout poil… Les madames Loréal qui montent les marches pour les photographes les redescendent généralement illico, sans même entrer dans la salle.
Disons-le tout net : L’Enfant  est une réussite éclatante. Les deux frangins arrivent encore à nous surprendre alors que l’on a souvent tendance à croire, à tort, que leur cinéma est hautement prévisible. Ici ils nous cueillent avec une histoire d’amour et d’inconscience qui tourne mal. Bruno a 20 ans, Sonia 18. Ils s’aiment, ça saute aux yeux, (merci aux deux merveilleux interprètes, Deborah François et Jérémie Renier), mais ne sont pas encore vraiment entrés dans l’âge adulte. Bruno traficote avec des mômes qui en ont fait leur chef de bande, et il claque dans le quart d’heure le fruit de ses maigres larcins. Pour lui, l’avenir se calcule à échéance de 24 heures. Il s’est à peine rendu compte que Sonia a accouché de son enfant, Jimmy. Au début, ils trimballent ce gosse partout comme un paquet, continuant à mener leur vie insouciante. Mais, très vite, Bruno trouve le joujou encombrant. Avec une désinvolture incroyable, il tente de s’en débarrasser auprès d’une filière clandestine d’adoption… Il serait dommage d’en dire plus, l’histoire va alors basculer dans le drame, dans une spirale infernale dont Bruno ne pourra se dépêtrer.
D’emblée, on est scotché au récit des frères, dont la caméra souligne avec précision les montées de la tension dramatique, épousant avec justesse les émotions des personnages. Les mouvements sont ici secs, énergiques, comme les actes spontanés et irréfléchis de Bruno, comme les réactions immédiates et instinctives de Sonia. C’est foncièrement différent du filmage nerveux de Rosetta, qui retranscrivait le bouillonnement permanent du personnage, ou de la caméra à hauteur d’un homme en proie aux pires interrogations, qui faisait la marque du Fils. Dire que les frères font toujours la même chose est un simplisme. Dire qu’ils ont un style clairement identifiable est à leur honneur. Cela veut dire qu’eux, au moins, ils en ont un !
L’exemplaire réussite des frères a un peu occulté la présentation à la Semaine de la Critique de l’autre production majoritaire francophone présentée à Cannes dans une section officielle : Grand vent, un court métrage de Valérie Liénardy. C’est un film très sensible qui s’attache à suivre un adolescent durant la journée de l’enterrement de son frère, tué à moto. Pas de pathos, aucun discours explicatif, juste des petites choses du quotidien qui se téléscopent avec une douleur qui, elle, n’a rien de banal. Une première œuvre forte qui a manifestement séduit le public toujours exigeant de la Semaine de la Critique. Valérie Liénardy est à Cannes avec son producteur, Anthony Rey. Ce dernier est également venu sur la Croisette pour suivre les premières projections au marché d’une autre de ses productions, Ordinary Man de Vincent Lannoo, un film de genre « Low budget » tourné l’hiver dernier en Gaume. Les premiers échos du film sont enthousiastes. On attend avec impatience de le découvrir.
Pierre Duculot


Mardi 17 mai - Compétition Officielle
L’enfant de Jean-Pierre & Luc Dardenne : un saut dans la vraie vie

Au vu de leurs précédentes sélections, on peut dire que les frères Dardenne sont particulièrement attendus à Cannes : La Promesse a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 1996, Rosetta a remporté la Palme d’Or et le Prix d’interprétation féminine pour Emilie Dequenne en 1999 et Le Fils a reçu le Prix d’interprétation masculine pour Olivier Gourmet en 2002. Présenté également en compétition officielle, leur nouveau film, L’Enfant, pourrait lui aussi rejoindre le palmarès cannois. Très proche de la force émotionnelle de La Promesse, le film en retrouve aussi son jeune acteur Jérémie Renier.
Trafiquant à la petite semaine, Bruno est un jeune délinquant de vingt ans, qui revend les objets volés par les gamins de sa bande. Sa copine Sonia, dix-huit ans, quitte la maternité où elle vient d’accoucher de leur bébé, Jimmy. Mais vivant dans l’instant présent, Bruno n’a ni l’âme ni la conscience d’un père. Pas encore. Il pourrait même vendre son propre bébé comme il vend une caméra volée, sans état d’âme, juste pour l’argent.
« Ce film est né d’une journée de tournage de notre film précédent, se souviennent les deux réalisateurs. Nous étions à Seraing, rue du Molinay. Le matin, l’après-midi, le soir, nous avons vu passer et repasser une jeune fille poussant un landau dans lequel dormait un nouveau-né. Elle semblait ne pas avoir de destination, juste marcher en poussant le landau. Souvent, nous avons repensé à cette jeune femme, à son landau, à l’enfant endormi et à celui qui n’était pas là : le père de l’enfant. L’absent qui allait devenir important dans notre histoire. Une histoire d’amour qui est aussi l’histoire d’un père. »
L’Enfant traite d’un sujet dur et contemporain, presque quotidien, avec une remarquable souplesse. Les frères Dardenne construisent leur trame sans aucun relâchement, offrant une progression du récit qui vous accroche et ne vous lâche plus. La caméra devient un regard témoin de la réalité, non plus une lentille mais un œil humain, celui du spectateur. On en oublie la mise en scène (réelle mais mise au service du récit) ou tout artifice cinématographique pour se plonger dans la réalité du personnage de Bruno (excellent Jérémie Renier). Le casting constitue d’ailleurs une des grandes forces du film. En un geste aussi naïf qu’inconscient, Bruno va basculer, et le spectateur avec lui. Le film n’a rien du reportage ou du documentaire. Il transcende simplement la fiction pour nous faire effectuer le grand saut dans la vraie vie. Et l’on ressort du film comme si on l’avait vécu.
Comme pour leurs films précédents, L’Enfant est produit par Luc et Jean-Pierre Dardenne eux-mêmes (Les Films du Fleuve - Belgique) avec Denis Freyd (Archipel 33 - France). Les ventes internationales sont assurées par Celluloïd Dreams.
Marie-France Dupagne


Lundi 16 mai
Kalashnikov, Kalashnikov….
Veillée d’armes sur la Croisette puisque c’est demain mardi que sera présenté le nouveau film de Jean-Pierre et Luc Dardenne, L’Enfant. Point de vaines spéculations sur la qualité du film. Les premières visions de presse ont lieu ce soir et personne ne l’a encore vu ! C’est le seul long métrage belge majoritaire présenté au festival cette année, et, vu les récompenses engrangées par les films précédents des Dardenne, il suscite une curiosité qui dépasse largement le microcosme (pas si micro que ça d’ailleurs) belge présent à Cannes.
Comme expliqué dans nos précédents échos, la Communauté, le gouvernement fédéral et Cinélibre, qui fêtait ses 30 ans, s’étaient associés pour mettre sur pieds ce dimanche une méga teuf, qui restera dans les mémoires des heureux détenteurs d’une invitation. En effet, en plus des petits fours et zakouskis zabituels, il y avait de la musique au programme. Comme redouté, Jeff Bodart, qui n’a pourtant pas ménagé son énergie a eu bien du mal à chauffer un public venu surtout pour le buffet et pour Emir Kusturica et son No Smoking orchestra. L’Emir est devenu, le temps d’un festival, président… du Jury ! C’est dire si le voir se produire sur scène, au milieu d’une bande de musiciens passablement survoltés, excitait les curiosités. Javier Bardem s’invita pour quelques morceaux à la guitare tandis que Salma Hayek ou Lubna Azabal y allèrent de quelques pas de danse très appréciés des spectateurs du premier rang. Rarement on aura vu avec un tel ensemble le public d’un raout mondain cannois sauter en cadence avec autant d’entrain. L’ambiance, assez vite, ressembla à s’y méprendre à une noce d’un film de Kusturica.
C’et précisément à 8h30 ce matin qu’avait lieu la deuxième projection de Batallas en el cielo, deuxième long métrage après Japon de Carlos Reygadas, un jeune réalisateur mexicain qui s’est initié au cinéma à Bruxelles, et qui est coproduit cette fois par Joseph Rousshop et sa société, Tarantula, implantée à Liège. Ici, fini de rire. Le film conte l’histoire d’un garde du corps qui, pour arrondir ses fins de mois, a enlevé avec sa femme un enfant. Mais le gosse décède et voici notre ravisseur torturé par des problèmes de conscience. Il s’épanche auprès de la fille du général qu’il emploie et dont il doit garantir la sécurité. Cette dernière, post-ado mal élevée et aimant s’encanailler, va jouer un jeu dangereux avec son garde-chiourme. Si on envisage le cinéma comme une distraction qui ne doit pas trop secouer les méninges, on évitera Batallas en el Cielo, film volontairement inconfortable pour le spectateur, qui joue très frontalement, et parfois très brutalement avec ses tabous et sa perception du monde. Batallas en el Cielo est un film complexe, qui porte un regard dur sur une société en perte de repères, le Mexique d’aujourd’hui. Clairement, le réalisateur parle de son pays, de l’insupportable fossé entre riches et pauvres, des enlèvements qui y sont monnaie courante, de la perte de la solidarité au sein des couches les plus pauvres, de la misère affective qui y règne.
En dépit de cet ancrage souligné par l’omniprésence de symboles nationaux (drapeaux, processions, relève de la garde), le film a une évidente portée universelle. Mais il n’en exclut pas pour autant la dimension individuelle. Les personnages ne sont en rien des archétypes, au contraire, par leurs excès et leurs dérapages, ils affichent une singularité fascinante. La manière de filmer du cinéaste fascine elle aussi. Japon avait révélé le talent de Reygadas pour filmer la nature et faire parler les paysages. Ici, c’est les décors urbains de Mexico qui prennent rapidement sens, contribuant à créer une atmosphère oppressante dont on ne sortira pas, même lors de la seule échappée du film vers la campagne. Batallas en el cielo est une œuvre qui interpelle, qui pose question, qui traduit les interrogations et les colères d’un artiste majeur. Sa radicalité rebutera sans doute certains spectateurs, mais il est probable que ses images le hanteront longtemps.Dans un genre parfaitement différent, on a aussi découvert une coproduction belge assurée par Artémis, Joyeux Noël de Christian Carion, l’heureux auteur d’Une hirondelle a fait le printemps.
Le film était présenté à Cannes dans le cadre de la journée de l’Europe. Il raconte comment, à Noël 1914, poussés par des événements imprévus, des soldats français, écossais et allemands fraternisèrent le temps d’une trêve bienvenue. Le film s’inspire de faits réels, des fraternisations qui eurent parfois lieu au début de la guerre et que les divers états-majors réprimèrent avec force. Avec Joyeux Noël, Christian Carion s’impose clairement comme un maître du cinéma populaire dans le sens le plus noble du terme, celui qui respecte son public en lui proposant une histoire peut-être un poil trop romanesque mais bien construite, riche de personnages traités avec respect.
La réalisation, classique et sans esbroufe excessive, est diablement efficace et nerveuse, dosant avec justesse le tragique, le grotesque et l’humour. Il s’en dégage un message humaniste qu’on aurait tort de croire gentillet. Par son histoire, le cinéaste nous dit en effet que lorsque on sort de leurs tranchées respectives de pauvres bougres qui désireraient tant rentrer chez eux, il ne leur faut pas longtemps pour en arriver à la conclusion qu’ils feraient mieux de tirer sur les salauds les ayant mis dans ce merdier plutôt que sur leurs homologues d’en face. L’interprétation du film est brillante, avec une mention spéciale pour Daniel Bruhl (Goodbye Lenin !) et Dany Boon, épatant ! Puisqu’aux dernières nouvelles, la Belgique est toujours un et un seul pays, on s’en voudrait de ne pas souligner un film hollandais coproduit par la Flandre (via Rudolf Mestdagh), Guernsey.
Une ingénieure hollandaise, qui travaille à l’adduction d’eau en Egypte, retrouve un jour une de ses collègues pendue dans leur salle de bain commune. Cet événement tragique va l’amener à se poser des questions sur sa vie apparemment sans histoire, sur sa relation avec son mari, resté au pays, son père, sa sœur. Privilégiant le plan fixe, les décors dépouillés, la réalisatrice Nanouk Lépold crée un climat glaçant et finit par nous entraîner dans son histoire, qui, par bien des aspects, renvoie au quotidien de monsieur tout le monde. Un exercice formel parfaitement maîtrisé et qui fait sens. On sait que les films hollandais ne squattent pas vraiment les écrans du pays, surtout au Sud. On formule des vœux pour qu’un festival curieux, ou pour qu’un distributeur kamikaze, fasse le pari de montrer ce film singulier au public de chez nous. Il en vaut la peine.
Pierre Duculot


16 mai 2005
La Croisette en fête pour les trente ans de Cinélibre
« Distributeur de lumière depuis trente ans », la société belge de distribution Cinélibre a choisi la Croisette cannoise pour marquer l‘événement, en collaboration avec la Communauté française de Belgique. Ce dimanche soir, ce sont près de mille professionnels belges et étrangers, entourés notamment des Ministres Fadila Laanan et Didier Reynders, et du Secrétaire Général de la Communauté française Henry Ingberg, qui ont participé à la fête sur la Plage du Martinez.
Après un premier concert du chanteur belge Jeff Bodart, la « Soirée des Belges » a atteint son point culminant avec la prestation inoubliable d’Emir Kusturica & The No Smoking Orchestra. Le Président du Jury cannois avait en effet accepté l’invitation de celle qui a soutenu tous ses films en Belgique, Eliane du Bois, co-fondatrice et toujours directrice de Cinélibre/Cinéart. Et le cinéaste-musicien n’a pas déçu avec un concert endiablé réunissant les célèbres musiques de ses films aux morceaux plus rock de son groupe. Il s’est même adjoint, le temps de quelques musiques, les services d’un nouveau batteur, l’acteur espagnol Javier Bardem, également membre du Jury Officiel et dont Mar Adentro a également été distribué par la société jubilaire.
Fondée en 1975, Cinélibre a toujours défendu un esprit de découverte au travers d’une ardente volonté de promouvoir un cinéma d’auteurs de qualité, qu’il soit belge, européen ou mondial. C’est d’ailleurs Cinélibre qui a distribué les films de Luc et Jean-Pierre Dardenne : La Promesse (Quinzaine des Réalisateurs), Rosetta (Palme d’Or et Prix d’interprétation féminine) et Le Fils (Prix d’interprétation masculine), ainsi que L’Enfant, en compétition officielle cette année.
Avec sa quantité impressionnante de films distribués, Cinélibre a remporté de très nombreux prix internationaux et pas moins de onze Palmes d’Or à Cannes ! Au cours de sa carrière, Cinélibre a d’ailleurs découvert de jeunes cinéastes tels que Wim Wenders, David Lynch, Woody Allen, Jim Jarmusch et Emir Kusturica, de grands habitués cannois, avant de suivre leur brillante carrière. Une fidélité liée à une profonde amitié illustrée une fois encore au travers de cette soirée d’anniversaire.
Marie-France Dupagne


Dimanche 15 mai
Loin de Burxelles, de Hal, de Vilvorde

Alors, comme ça, pendant qu’on prend le soleil (et les orages) à Cannes, notre gouvernement à manqué chuter sur une de ces belles questions institutionnelles dont nous avons le secret! On n' a pas tout suivi ici, non que, avec les moyens modernes de communication on ne puisse le faire, mais parce que, une fois qu’on est entré dans la spirale cannoise, on s’en abstrait très difficilement pour s’intéresser aux autres temps forts de l’actualité mondiale, sauf cas de force majeure (le résultat de Bruges-Anderlecht, peut-être).
Vu de Cannes, en tout cas, la Belgique est plus que jamais unie. La Big Family vend les courts métrages francophones et flamands, la Vlaamse Gemeenschap et la Communauté française font stand commun et n’hésitent pas à se prêter leurs agrafeuses respectives (si Bert Anciaux savait ça !) et Wim Vandekeybus répond dans un français impeccable aux questions des journalistes à l’issue de la projection de Blush, son dernier délire visuel, hautement recommandable.
Bref, la profession est une et indivisible sur la Croisette et elle s’apprête à festoyer d’une seule voix ce soir. Traditionnellement, en effet, la Communauté française organise sa réception à Cannes et la Vlaamse Gemeenschap la sienne. Le but est de permettre aux nombreux professionnels belges présents de rencontrer dans un cadre détendu leurs partenaires internationaux. Mais 2005, c’est aussi les 30 ans de Cinélibre, la célèbre société de production bruxelloise gérée par Eliane Du bois. Cette dernière distribue depuis des années les films d’un certain Emir Kusturica, cette année président du Jury cannois. Elle a réussi à le convaincre de venir pousser la chansonnette, avec son No Smoking Orchestra, pour un concert unique qui s’annonce comme un des événements les plus « hype » du festival 2005. Cinélibre et la Communauté française ont assemblés leurs moyens, ont convaincu le gouvernement fédéral d’y aller de son obole, ainsi qu’une quinzaine d’autres partenaires, dont… Flanders Images. Comme quoi, on peut encore s’entendre. Autant dire que tout le petit monde du cinéma belge (à l’exception de ceux qui tournent actuellement et de ceux qui n’ont plus les moyens de se payer un billet de TGV et un emplacement au camping municipal de La Bocca) a débarqué sur la Croisette. Si Al Qaeda se mettait en tête de faire sauter le festival ce week-end (mais vu le zèle du service de sécurité, on n’y croit peu), il y aurait un renouvellement du cinéma belge dans les mois qui viennent !
L’actualité belge à Cannes est donc ce week-end plus festive que réellement cinématographique. Il faudra pourtant être attentif à deux coproductions dont les visions de presse ont lieu ce dimanche, à la même heure ! D’un côté, Batalla en el cielo, du mexicain Carlos Reygadas, soutenu par Tarantula, société liégeoise qui s’est singularisée ces dernières années par des choix aussi judicieux que radicaux : Une part du ciel de Bénédicte Liénard, la Blessure de Nicolas Klotz… .
Le film, déjà montré à la presse française, est précédé d’une rumeur flatteuse... et sulfureuse. On le voit et on s’en parle. L’autre film, présenté cette fois hors compétition est Joyeux Noël, deuxième long métrage après Une hirondelle a fait le printemps de Christian Carion. C’est Artémis qui a géré la part belge de la coproduction. Walter Van den Eende a fait l’image, Pierre Mertens le son, Lucas Belvaux fait partie de la distribution.
Le film évoque un épisode méconnu de la guerre 14-18, une trêve de Noël au cours de laquelle anglais, français, et allemand fraternisèrent un court instant. Il a été choisi par l’Union européenne comme point d’orgue de sa journée de l’Europe, qui verra se rencontrer les 25 ministres de la culture. Le film sortira ensuite sur les grands écrans de nombreux états de l’Union lors des prochaines vacances de Noël. L’Acid, déjà évoquée hier, présentait samedi soir un nouveau film belge, un moyen métrage du chorégraphe flamand Wim Vandekeybus, Blush.
Coproduction francobelge, le film retranscrit en image fortes l’univers de ce grand créateur, passionné depuis toujours par l’audiovisuel. Tourné en intérieur à Bruxelles, et en extérieurs en corse, c’est un choc visuel, à la trame narrative volontairement éclatée, face auquel il faut laisser sa rationalité au vestiaire pour se laisser emporter par l’énergie des comédiens danseurs. Face à ce torrent créatif, le spectateur de 2005 se retrouve sans doute dans la même position que son homologue de 1930 confronté au Chien Andalou où à l’Age d’or : déconcerté mais subjugué.  
Pierre Duculot


Samedi 14 mai
Cannes s’ouvre au court...
Dans l’esprit du grand public, le festival de Cannes est consacré exclusivement au long métrage de fiction. Il est vrai que pendant des années, le festival a affiché un mépris souverain pour le court. Il y avait certes une compétition avec Palme d’Or et le toutim, mais elle passait en une séance unique, en fin de festival, à l’abri des regards curieux de l’essentiel des journalistes et autres festivaliers. Depuis quelques années cependant, le festival essaie de diversifier son offre : courts, documentaires, patrimoine…
Le Marché du film a ouvert il y a trois ans un espace réservé au court, le Short Film Corner. Situé dans la cave du palais, l’endroit, décoré comme une boîte de nuit faussement exotique, n’est pas vraiment glamour, mais il est très actif et très ouvert à tous les festivaliers. Manifestement, on veut y mettre le court en lumière. C’est à la fois un lieu de projection, de rencontres, de colloque, et il commence à remporter un indéniable succès.
Nathalie Meyer qui dirige la seule société belge spécialisée dans la vente de court métrage, La Big Family, y présentera ce dimanche un aperçu de son très riche catalogue (films français, belges francophones et flamands, québécois) avant de sacrifier à la sacro-sainte pratique cannoise du Drink apéritif. La Big Family est en charge des ventes des deux courts métrages belges présentés à Cannes, de Schijn van de maan, de Peter Ghesquière, un film d’école flamand en compétition officielle, et Grand Vent, de Valérie Liénardy, sélectionné par la Semaine de la Critique. La Semaine, justement, a par contre toujours œuvré pour la défense du film court. Elle en projette depuis près de quarante ans avant chaque long métrage, et elle leur réserve quelques séances spéciales. La sélection de la Semaine, limitée à sept films, est réputée pour sa rigueur. L’année dernière, elle comprenait Alice et Moi de Micha Wald et Signes de Vie de Arnaud Demuynck. Ce dernier revient cette année à Cannes sous sa casquette de producteur (La Boîte…, bien connue des spécialistes de l’animation, puisqu’elle a produit une bonne quinzaine de courts du genre ces deux dernières années) avec un film du jeune réalisateur français Cédric Babouche, L’imago. Merveille graphique alternant la 2D et la 3D, ce film a enthousiasmé les spectateurs cannois et a même eu les honneurs d’un article dithyrambique de Libération, qui en période de festival, réserve pourtant généralement autant de place aux courts métrages que le Moniteur belge aux résultats de balle-pelote.On a découvert ce samedi la première coproduction dans laquelle la Belgique est impliquée, Nordeste, de l’argentin Juan Solanas, auteur il y a deux ans d’un court mémorable, L’Homme sans tête, et fils du célèbre réalisateur Fernando Solanas. C’est Dominique Janne qui a assuré la coprod belge, entraînant dans l’aventure RTL-TVi et quelques partenaires du Tax-Shelter. Nordeste raconte l’histoire d’une française (Carole Bouquet, qu’on a déjà vu meilleure), executive woman qui en a oublié sa vie privée et qui décide, à la quarantaine, de partir en Argentine pour adopter un petit orphelin. Evidemment, rien ne se passe comme prévu, et notre héroïne se retrouve embarquée dans une aventure pour le moins risquée au coeur de la pampa argentine, dans une région particulièrement déshéritée. On aime le traitement de l’image de Solanas, qui use intelligemment du scope sans jamais tomber dans le travers de s’appesantir sur le contraste entre la misère quotidienne et la splendeur des paysages. Il filme très bien les gens, les corps, les foules… On est plus réservé sur son scénario, très schématique et hautement prévisible, qui a le mérite d’éviter le pathos, mais qui frise parfois le simplisme et qui ne refuse pas d’enfoncer certaines portes ouvertes. On ne peut évidemment être que d’accord avec son propos quand il dénonce les trafics d’enfants, la misère galopante, le fossé Nord Sud qui n’arrête de se creuser… mais on n’est pas sûr qu’il ait choisi la méthode la plus adéquate pour faire passer son discours.Il y a en revanche une réalisatrice belge qui a réussi, une nouvelle fois, à enthousiasmer une salle. C’est Yasmine Kassari, qui présente pour la énième fois son  Enfant Endormi, déjà titulaire d’une quinzaine de prix importants dans de grands festivals (pas des mentions spéciales du jury des enfants pour la qualité du son au festival de Troufignies-les-berdouillies).
Cette fois, c’est l’ACID, l’Association des Cinéastes Indépendants pour la Diffusion, qui a invité le film à Cannes. Ce collectif de cinéastes militants réalise à Cannes depuis une bonne quinzaine d’années un indispensable travail de promotion des films nés à la marge des structures classiques de production. Ce fut la première section cannoise à programmer Ozon ou Guédiguian. L’année dernière, l’ACID avait sauvé un film refusé par toutes les autres sections : Quand la mer monte de Gilles Porte et Yolande Moreau. A l’ACID, les sièges sont inconfortables, mais le cinéma est vivant. L’Enfant endormi a été sélectionné alors qu’il n’avait pas encore de distributeur en France ; c’est désormais chose faite. Le film, et sa charmante réalisatrice, ont été accueillis par un tonnerre d’applaudissement. Lors du débat, Yasmine Kassari a expliqué sa méthode de travail avec une simplicité qui surprend souvent les festivaliers, plus habitués à la rhétorique approximative de la presse cinématographique qui fait l’opinion dans les sections parallèles cannoises. Pour Yasmine, il n’est pas besoin d’expliquer ce qu’elle a voulu dire : le film est là pour répondre.

Anne Feuillère,Vitor Pinto,Pierre Duculot,Marie-France Dupagne, Natacha Pfeiffer
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