Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
05/03/2010
 

Cargo 200 d’Alexei Balabanov

Dans nos contrées, Alexei Balabanov n’est pas le cinéaste russe le plus connu. Pourtant, dans son pays, c’est une star. En 1997, Brat (le frère), dont il est le réalisateur et le producteur, éclipsait, à Moscou, les blockbusters américains. Il y dresse un portrait désabusé, violent, et d’une noirceur assumée de la Russie sous Boris Eltsine. On y voit le basculement d’un jeune vétéran de Tchétchénie, pris dans le jeu des mafias, qui se transforme en tueur sans états d’âme, mais avec une morale. Depuis, Balabanov, cinéaste singulier, exigeant et fantasque, s’était lancé dans des expériences variées, suivies avec intérêt par la critique. En 2007, il revenait avec Cargo200 sur la période qui sépare la fin de l’ère communiste proprement dite (mort de Tchernenko) de l’avènement de la Russie capitaliste d’aujourd’hui. En 1984, juste avant l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, Balabanov dépeint la fin d’un régime. C'est tout le ciment social qui part en morceaux avec ses valeurs, et ses repères. Plus de morale, plus d’autorité, plus de contraintes sociales, les instincts les plus primaires refont surface. Meurtres, viols, séquestrations, nécrophilie, avilissement de tout symbole patriotique et religieux, Cargo 200 est un hallucinant voyage collectif au bout de la nuit qui n’épargne rien à son spectateur. 
Une œuvre insoutenable, écœurante et fascinante par son jusqu’au-boutisme et son absence de concessions qui a séduit le jury du prix de l’Age d’or.  Cette compétition qui avait, en 1998, ignoré Brat distingue, fidèle en cela à son manifeste, un film qui s’écarte résolument de tout conformisme cinématographique. La Cinematek, en collaboration avec l’éditeur néerlandais De filmfreak, le propose aujourd’hui au public belge dans un DVD sulfureux.

Tu peux tout faire: t'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation du titre...
Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !
Il n'y a plus rien ! (Léo Ferré)

cargo 200 d'Alexei BalabanovUn monde disparaît, un autre attend de naître. Entre les deux, un chaos déliquescent dans lequel Balabanov plonge avec une volupté suspecte. Sans prendre position dans le débat sur l’éventuelle complaisance du réalisateur envers la violence et la dégénérescence morale (parce que nous pensons que la question n’est pas là), il nous faut bien constater que Balabanov ne détourne en rien son regard et, à l’instar d’un Gaspard Noé dans Seul contre tous, contraint son spectateur horrifié à l’accompagner jusqu’au fond de sa vision d’apocalypse baignée de quelques touches d’ironie funèbre et d’humour noircissime et glacé. Avec la différence que le réalisateur français brossait le portrait d’un individu qui atteignait peu à peu le fond de la misère morale. Chez Balabanov, le naufrage est collectif. Tous les participants, sans exception, sont confrontés à ce néant. Chacun y réagit à sa manière. Les anciens apparatchiks perpétuent en aveugles un monde mort, comme des poulets sans tête qui courent encore quelques mètres par réflexe avant de s’effondrer. La jeunesse s’oublie dans les fêtes, l’alcool et les promesses fumeuses d’affaires juteuses. À la campagne, un repris de justice mystique et ivrogne, survit grâce à une distillerie clandestine dans la plus pure tradition du marché noir. En ville, le chef de la police, un pervers impuissant et sadique, abuse de son autorité pour réaliser ses fantasmes. Il tue un ouvrier immigré vietnamien, fait accuser du meurtre son ami, enlève une jeune fille dont il abuse cruellement pendant que, dans la pièce à côté, sa vieille mère, abrutie d’alcool et de télé, est complètement déconnectée de la réalité. Dans les airs, les gros Antonov font la navette avec l’Afghanistan, emmenant les troupes fraîches et ramenant, dans leurs flancs, ce que les militaires appellent les Cargo 200 : les cadavres des soldats tués qui attendent des funérailles nationales mais dont tout le monde se fiche éperdument. Le scénario traque impitoyablement les ultimes traces d’innocence, de pureté et d’humanisme pour les broyer dans cette implacable machinerie. L'innocence, c'est bien sûr la jeune fille, maltraitée tout au long du film de la pire manière C’est aussi le jeune soldat mort à la guerre, exhumé de son cercueil, et couché dans le lit de celle qui fut sa fiancée, aujourd’hui victime séquestrée. Ce sont les parents éplorés de la jeune disparue cyniquement trompés par son tortionnaire. C’est l’ouvrier qui veut convaincre celui-ci de laisser la jeune fille qui est froidement abattu. C’est l’homme accusé à tort de ce meurtre que l’on assassine à son tour froidement d’une balle dans la tête. C’est la femme de ce dernier qui tue son dénonciateur, en abandonnant à son triste sort la jeune victime, enchaînée à son lit près du cadavre.

À la limite du regardable (on vous laisse le soin de déterminer vous-mêmes de quel côté de la limite vous vous situez), le film fascine cependant par son absence totale de concession. Une volonté de ne rien épargner dans l’horreur, une rage destructrice qui balaye sur son passage tout habillage social, laissant à nu une nature humaine qui, chez Balabanov, est tout sauf rousseauiste. Pour qu’au final, il ne reste rien, et que sur ce rien, quelque chose de totalement nouveau puisse renaître. Mais la dernière image du film présente deux jeunes gens abrutis de vodka qui, bras dessus bras dessous, partent à la rencontre d’un avenir de rêve peuplé d’affaires combinardes et juteuses.   

Esthétiquement, le film baigne dans une grisaille blafarde qui estompe toute couleur. Les plans sont sobres, rigoureusement composés. On reste particulièrement marqué par les paysages post industriels de la ville de Leninsk, assemblage de tuyaux, de four, et de vielle machineries qui évoquent les plus sombres heures du vieil Ougrée.

Ce film volontairement coup de poing, fable sinistre et sans morale, nous est présenté par la Cinematek dans un DVD des plus classiques, sans bonus, en version originale avec sous-titres optionnels français ou néerlandais.Il est proposé dans un fort beau Digipack cartonné qui porte à l’intérieur l’intégralité des textes de présentation du film, élaborés par la Cinematek en français, néerlandais et anglais. Une bio et une filmo de Balabanov ainsi qu’une présentation du prix de l’âge d’or et son palmarès complètent cet emballage, digne d’une DVD réservé aux cinéphiles avertis les plus exigeants et les plus passionnés.

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