Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2008

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07/06/2008
Mots-clés : rencontre, film belge,
 

Carmen Castillo pour Rue Santa Fe

Depuis 2002, l’écrivaine, réalisatrice et militante de la gauche chilienne Carmen Castillo vit entre Paris et Santiago. Son pays natal, qu’elle a dû quitter pendant près de trente ans, est le théâtre de son dernier film documentaire Rue Santa Fe, sélectionné au festival de Cannes en 2007 dans la section un Certain Regard.
De passage en Belgique pour la présentation de son film, elle a accepté de revenir sur les différentes étapes qui l’ont conduite à ce projet et la situation actuelle au Chili. 
Conversation avec une femme d’exception

Cinergie : Avec Rue Santa Fe, vous livrez votre vision de la révolution, de ce qu’est un acte révolutionnaire.
Carmen Castillo : Depuis 1978, depuis mon premier livre Un jour d’octobre à Santiago, je tourne autour de la question de ce qu’est un héros. J’essaie de montrer que ce n’est pas vraiment quelque chose qu’on choisit. Il n’y a pas de décision héroïque. Le révolutionnaire aime la vie, la vie l’aime. Passer dans la clandestinité, ce n’est pas quelque chose qu’on décide, c’est quelque chose qu’on vit ! Les révolutionnaires sont des gens normaux. Mon obsession est de raconter qu’on n’était pas dans le culte de la mort, du sacrifice, de la logique du tortionnaire. La révolution, la résistance, ça se situe du côté de la vie.
Quand en 2002, de retour à Santiago, j’ai croisé mon voisin Manuel qui m’avait sauvé la vie en 1974, je me suis dit que c’était lui le véritable héros du Chili. Il a couru sous le feu, sous les balles pour venir chercher une femme, sa voisine, qu’il connaissait à peine. Il considère ça comme quelque chose de normal ! Cette façon d’agir m’a semblé tellement plus intéressante que le mal, tellement plus mystérieuse. Je me suis dit qu’il fallait que je raconte cette histoire, qu’elle prenne une forme romantique, populaire. Il fallait que tout le monde puisse se poser la question : Pourquoi on meurt ? Pourquoi on vit ? À quoi servent les vies engagées ?
Quand on parle de l’acte de résistance de Miguel [Miguel Enriquez son compagnon, chef de la Résistance assassiné en 1974] on pense qu’il est inutile. On dit :  « il est mort pour rien ». Mais comment peut-on s’approcher de l’acte de résistance avec les mots comme « utile » ou « inutile » ? Ça n’a aucun sens, ça n’a rien à voir !
C’est comme pour l’amour, l’amour, ça n’est pas utile ou inutile. L’acte libre de cet homme libre est fondateur pour un pays, une nation, au-delà d’une défaite, au-delà même de la mort. Les tortionnaires sont interchangeables, ils ne sont pas intéressants, alors que Manuel, Miguel sont des sujets à part entière, des hommes libres qui font des actes libres, mais pas à la lumière de ce qu’aujourd’hui le système marchand considère comme utile ou inutile.
Ça a été pour moi un long cheminement pour arriver à me poser la question de l’acte de résistance, de l’extraordinaire mystère et de l’intérêt qu’il y a pour un créateur de se poser la question du bien. Il m’a fallu du temps pour décortiquer tout ça.
 
Portrait de Carmen Castillo, réalisatrice de Rue Santa FeC. : Vous posez aussi la question du sens de la mémoire ?
C. C. : Poser la question du sens de la mémoire des vaincus, ça ne pouvait venir qu’aujourd’hui avec l’expérience que j’ai de la politique. Les habitants des quartiers populaires, qui sont ceux qui ont le plus souffert, qui se sont battus contre la dictature, n’ont eu aucune reconnaissance de la démocratie. Le clivage riche pauvre est accru par cette sensation que la transition démocratique n’a pas bâti un nouvel état dont ils font partie. Ça a été une construction dans la continuité, avec les discours et avec les vainqueurs. Le système ne fait rien pour universaliser cette mémoire. Elle ne se trouve nulle part, ni à l’école, ni dans des lieux de mémoire. Elle a été gardée comme un secret, comme un trésor, par le peuple. C’est ça que j’ai appris. Malgré l’amnésie imposée, la mémoire des vaincus est là, elle est toute leur fierté.
 
C. : C’est cette fierté qui fait que le film n’est pas nostalgique ?
C. C : Ce film ne pouvait pas être nostalgique parce qu’il est fait au présent. Même si les jeunes n’apparaissent qu’à la fin du récit, c’est avec eux que j’ai travaillé pendant 5 ans pour faire ce film. Les anciens militants du MIR, mes amis, y sont incérés, ils sont également actifs dans le présent, dans les quartiers populaires. C’est à travers eux que j’ai rencontré les nouveaux collectifs. Tout ça a pris du temps. L’amitié et la confiance se sont créées petit à petit entre moi et ce pays, le Chili, le Chili invisible (celui que l’on voit lorsqu’on a traversé les murs faits par le système). Ces collectifs sont minoritaires, fragmentaires, mais ils sont beaux, ils sont puissants, c’est exactement le mot.
Extrait du film de Carmen Castillo : Rue Santa Fe
C. : Ce qui est intéressant dans votre film c’est que vous revenez sans cesse vers la rue Santa Fe pour vous éprouver à une mémoire très particulière et, de cette mémoire, faire une proposition plus universelle.
C. C. : Oui ! je voulais faire un film ! J’avais besoin d’un point de vue très clair. Au départ, je savais que  ma personne devait être au service du film, de l’émotion de la narration, mais je ne savais pas que j’allais trouver autant d’archives sur moi. Ça s’est fait au fur et à mesure. J’ai eu la chance incroyable de trouver une quantité de films tournés par la résistance, dont des choses sur moi. Le contrat entre moi et moi-même était d’être au plus proche de ma vérité. L’épreuve finale était de retourner dans la maison que nous avions habitée avec Miguel.
Entre 2002 et 2005, j’ai essayé de récupérer légalement la maison de la rue Santa Fe. Après des démarches impossibles, j’ai pris la décision de l’acheter et j’ai dû trouver l’argent nécessaire. José Saramago et sa femme m’ont aidé.
Je souhaitais vider cette maison pour en faire un musée, je voulais que le fasciste sorte de là ! Expulser les occupants pour que la mémoire des vaincus prenne corps, s’incarne. En retournant au Chili, j’ai pris conscience que mes jeunes amis ne voulaient pas de cette maison. Je leur ai demandé d’avoir le courage de me dire devant la caméra ce qu’ils ressentaient. La maison était trop loin, trop petite, inutile. Ils trouvaient que mon acte ne servait à rien, qu’il exprimait seulement un désir narcissique. Je pense qu’ils avaient raison. Le risque est toujours là, le narcissisme.
 
C. : Et en même temps c’est un moment très fort dans le film !
C. C. : Et oui, essentiel.
 
Portrait de Carmen Castillo, réalisatrice de Rue Santa FeC. : Comment voyez-vous le Chili aujourd’hui ?
C. C. : Je suis très pessimiste, mais j’ai toujours l’optimisme de la volonté. On n’a pas le choix. La vie, si elle n’est pas ancrée dans le désir de faire des choses contre l’injustice, n’a pas d’intérêt. C’est tellement plus « amusant » (et j’emploie le mot exprès) de vivre une vie engagée avec les autres pour un monde juste. Ce qui nous ai proposé aujourd’hui au Chili c’est le modèle parfait ! C’est le modèle ultra-libéral le plus pur au monde. Il faudrait que tout le monde aille voir comment ça fonctionne ! Le Chili visible, c’est le Chili de l’argent. Moi je ne voyais que ça, j’étais aveugle. Il m’a fallu la mémoire de ma génération, des survivants incérés dans la réalité sociale d’aujourd’hui pour que je puisse y voir plus clair! On dit que l’extrême pauvreté diminue, mais aujourd’hui je vois que les classes moyennes sont absolument détruites. À cause de l’endettement, la classe moyenne est obligée de garder son travail et la rébellion n’est pas possible. Il n’y a pas de syndicat, aucune loi qui préserve le sujet, pas de santé, pas d’éducation publique. C’est une société tellement dure. Et triste, tellement triste. Malgré tout ça, malgré la drogue qui a envahi les quartiers populaires, la télévision la plus crétine du monde qui robotise les gens, il existe des collectifs. Ils ne sont pas du tout une caricature du passé, ils sont tout neufs. Il y aura une justice. Le devenir révolutionnaire est à l’ordre du jour. Donc oui, j’ai encore un espoir.
C’est un peu comme le désir amoureux, lorsqu’on sent cette énergie, on ne peut plus s’en défaire. Bien sûr, le système est fait pour qu’il soit difficile de la sentir, mais quand les fissures apparaissent (dans les petites radios, les télés locales ou les centres de hip hop) on voit la beauté, le courage de ces jeunes qui n’ont pas peur.
 
C. : L’enthousiasme est leur raison d’être, mais il y a un prix à payer ?
C. C : C’est comme ça, la vie. Le prix à payer de l’engagement est très très lourd. Il suffit de regarder tous les gens qui se sont battus contre le nazisme, les résistantes françaises, Lucie Aubrac et les autres...
Pourtant, la joie d’être avec d’autres pour changer la fatalité du cours du monde dominé par la folie des puissants est…c’est…de la vie, quoi !
 
C. : De là ce « à refaire, on le referait » malgré la douleur et la souffrance ?
C. C : C’est une femme qui dit ça dans le film :  « je ne regrette rien ». Elle qui s’est battue pour la justice se retrouve aujourd’hui au chômage. Sa fille, qui a été un leader de la résistance, a dû trouver refuge Canada. C’est inacceptable. Je suis prise d’indignation quand je vois ça. Il est impossible qu’elle ne soit pas portée comme un emblème. Et malgré tout cela, elle ne regrette rien car c’est sa dignité. Quelle leçon !

C. : Comment le film a-t-il été reçu au Chili ?
C. C. : Au Chili, le système n’est pas parfait donc on a réussi à le sortir. Les salles étaient pleines. Les journalistes, même de la presse de droite, l’ont aimé. J’ai fait l’avant-première de Rue Santa Fe dans le grand cinéma du centre. Je voulais que tout le monde vienne. Ça a pris du temps pour tout organiser. Nous avons loué des cars pour que les voisins viennent, pour que les familles des protagonistes puissent venir le voir. J’ai sorti le DVD très vite et maintenant le film est distribué partout et je vais organiser une tournée cet été. Donc ça continue.
Dimitra Bouras et Philippe Simon
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