Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2000
Mots-clés : critique de cinéma
 

Ce tant bizarre monsieur Rops de Thierry Zeno

Cet obscur objet du désir bizarre
Epouvanté par l'hypocrisie générale du pays, et le sens des conventions d'une bourgeoisie étriquée qui méprise artistes et écrivains, Charles Baudelaire s'écrie : " En Belgique pas d'Art ; l'Art s'est retiré du pays. Pas d'artiste excepté Rops " (1). Et d'ajouter dans un sonnet : " A dire là-bas combien j'aime/ ce tant folâtre monsieur Rops/ Qui n'est pas un grand prix de Rome/ Mais dont le talent est haut comme/ La pyramide de Chéops " (2). Félicien Rops, un artiste dans tous ses états, qui a mis plus d'un siècle pour être reconnu dans son pays natal.
Cette reconnaissance, on la doit en partie aux Muses sataniques, un film que Thierry Zeno a réalisé en 1983, à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de la naissance de Rops et qui a eu le mérite de révéler au public un destin et une œuvre qui jusqu'alors ne circulait - et ce n'est pas par hasard -- qu'entre happy few.
Dans Ce tant bizarre Monsieur Rops, Zéno remet le motif sur la toile. Les premières images nous montrent le château de Thozé sous la neige. Un vieil homme, Rops ou son fantôme, en ouvre les portes et nous convie à suivre, au fil de souvenirs nourris par la correspondance du peintre, le parcours singulier d'un artiste qui aimait défier les conventions d'une société obscurantiste que Freud, quelques décennies plus tard, allait ébranler en découvrant le rôle moteur de la sexualité chez l'individu. Car ce qui travaille Rops, ce qu'il figure sur des toiles, n'est rien moins que cette aventure qui mène inexorablement aux confins des pays interdits où naît le désir.
Pour lui la femme, au corps de chair, émancipée de la tutelle masculine, n'est pas seulement le fondement de la vie, c'est la vérité, cet obscur objet du désir, qui s'amuse avec des phallus parfois métamorphosés en serpents, en diables ou en cochons. La femme reconnue dans son identité sexuée joue innocemment avec des attributs virils ou se coltine avec le spectre de la mort ( face au dévoilement de la castration, fut-elle symbolique on imagine aisément la stupéfaction des contemporains de Rops !). D'autant que l'aventure ne se mène pas par procuration, il ne s'y engage qu'a découvert, avec ses tripes et son âme. Inlassablement Rops remet l'inconscient sur le tapis (ce qu'il appelle " la nature primitive " opposée à " la martingale de conventions des sociétés civilisées ", c'est-à-dire le discours masculin du refoulement).
On comprend mieux en voyant ces œuvres dessinées d'un pinceau folâtre marquées par son optique fantasmatique, l'ombilic de ses rêves - que nous fait découvrir le film de Zéno au fil d'un récit mené tambour battant en flash-back-- pourquoi elles furent " oubliées " si longtemps à l'inverse de celles d'un Toulouse-Lautrec dont le coté plus anecdotique ne pouvait que séduire le goût de la bourgeoisie de la belle époque.

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