Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/09/2009
 

Che de Steven Soderbergh

La longue marche

Lorsque Steven Soderbergh présente au festival de Cannes son imposante monographie sur Che Guevara, il la veut d’un seul tenant. Une projection de 4h26, à peine interrompue par un quart d’heure d’entracte. Aux Etats-Unis, ce marathon s'est répété dans les circuits d’Art et d’Essai. En Europe par contre, les distributeurs ont imposé plus sagement l’option d’une exploitation en deux parties d’un peu plus de 2h chacune. Préférence confirmée avec la parution conjointe, étonnamment rapide (quelques semaines à peine après l’apparition en salle de la seconde moitié, Guérilla), de deux DVD séparés. N’en déplaise à Soderbergh, le choix n’est pas impertinent. Chaque pièce constitue un tout, parfaitement cernée d’un point de vue narratif et dramatique, et traitée par le réalisateur de manière foncièrement différente. Si les relations entre les deux sont évidentes, chacun des tomes parle d’une partie bien déterminée de la vie de Guevara (le pivot des deux films étant le discours prononcé devant l’AG de l’ONU le 11 décembre 1964), et peut être vu de façon indépendante, comme un film en soi. 

CheLe premier volet, L’Argentin, raconte les 25 mois (2 décembre 1956, 2 janvier 1959) qui séparent l’embarquement d’une poignée de jeunes inconscients sans expérience militaire de leur entrée triomphale à La Havane en héros de la révolution. C’est une adaptation du journal du Che, Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine (1), précise, documentée, minutieuse et fidèle jusqu’à l’austérité, parfois jusqu’à l’ennui. Paradoxalement, cette exactitude n’exclut pas un regard personnel sur le personnage. Ernesto Guevara y est décrit comme un homme de convictions. Des valeurs de justice, de droiture, d’humanité et de liberté dans lesquelles il a une foi inébranlable, avec lesquelles il ne transige jamais.

Témoin, la scène finale où il fustige un de ses jeunes companeros. Le gamin a « emprunté » la voiture d’un tortionnaire de Batista, fusillé. Guevara le contraint à ramener à Santa Clara la belle Américaine avec des mots coupants comme une lame : « Je préférerais user mes semelles plutôt que d’arriver à La Havane au volant d’une voiture volée ». La première scène du film, jouant magistralement du noir, de l’ombre et de la lumière, fait ressentir de façon impressionnante la force que confère au personnage cette rectitude morale qui transcende ses aptitudes physiques et intellectuelles. Le film donne aussi à voir un être fait de souffrances, habitué, depuis son plus jeune âge, à dompter un corps rétif, marchant jusqu'à l’épuisement dans une jungle moite en dépit d’effroyables crises d’asthme. Soderbergh le montre dur avec lui-même, intransigeant avec les autres, sensible à la souffrance des paysans, mais garde aussi ses distances avec l’homme. Il évite soigneusement de mettre en exergue la générosité et l'humanité qu’on ressent dans ses écrits et dans ceux des personnes qui l’ont côtoyé. Une mise à l’écart de la sensualité latino, typique de Soderbergh, qui ôte au personnage beaucoup de son charisme.

Che L'Argentin raconte le long et difficile cheminement qui sépare une utopie de son accomplissement. Soderbergh mélange allègrement les images de fiction tournées dans la jungle (une photographie au grain prononcé, avec une colorimétrie magnifiant les verts bleus et les bruns comme à l’époque), des scènes d’interview postérieures (également reconstituées, mais dans un noir et blanc granuleux) et de vraies images d’archives. Un travail d'esthète qui n’hésite pas à sacrifier une part de la qualité de l'image pour en accroître l’effet authentique. Il opère, dans le journal d'Ernesto Guevara, un choix de scènes-clés, révélateur de ce qu’il entend retenir de l’aventure : comment fait-on la révolution, comment donne-t-on corps à un rêve, comment construit-on un idéal ? (2) La dramaturgie est mise en place dans cette optique. La faim, la maladie, les combats, les blessures, la mort des proches, les trahisons, les désertions : aucune des difficultés de l’entreprise ne nous est épargnée. On y voit se construire une légende, on y voit aussi, plus prosaïquement, la lutte d’influence et la prise de pouvoir graduelle des révolutionnaires de la Sierra sur les opposants des villes. Et toujours cette impitoyable rigueur morale, cette exigence du don de soi. Le film est, de ce point de vue, davantage un témoignage analytique qu’une croisade épique. La seule scène traitée de façon lyrique est la bataille finale de Santa Clara, longuement filmée comme un profond soupir de soulagement.

La complicité évidente du réalisateur et de son acteur-vedette ajoute à la réussite du projet. Benicio Del Toro, dont on sait la part qu’il a prise à la production du film, a parfaitement assimilé ce que Soderbergh attend de lui. Sobre, bourru, jamais en sur jeu, il incarne, avec un naturel confondant, l’icône de la révolution. Suivi, la plupart du temps, caméra à l’épaule, il évolue tantôt chat, tantôt roc, tantôt ours blessé. Son incarnation ferait presque oublier l’interprétation, pourtant magistrale, de Gael Garcia Bernal dans le Diarios de motocicleta de Walter Salles (dont la vision ne peut qu’être conseillée en prélude à Che). L’interprétation de Del Tora n'est qu'un élément d’un casting impeccable qui porte le film de bout en bout.

Réalisé en France par Wild Bunch pour Warner, le DVD est en double couche, ce qui ne présente aucune gêne à la vision. Il nous propose un excellent transfert des images techniquement complexes, élaborées par Steven Soderbergh. Deux versions sonores sont disponibles en Dolby 5.1. À la version française, on préférera évidemment la version originale espagnole (bien sûr, les sous-titres français sont au rendez-vous). Parce que, Soderbergh, l’Américain bon teint, a obtenu de tourner son film en espagnol, et non en anglais, et que le doublage français alourdit le jeu des acteurs et ôte à l'œuvre une grande part de son authenticité.

Vu le volume occupé par le film, on peut penser que les images ne sont pas trop compressées. C’est tant mieux pour la qualité. Le revers, c’est un DVD on ne peut plus sobre : le film et la bande-annonce de la seconde partie, point barre. Pas le moindre bonus. Or, s’il est un sujet qui méritait bien une abondante mise en situation, c’est bien celui-là. D’autant que les pellicules souvenirs et autres documentaires ne manquent pas. Cette décision est-elle motivée par de pures considérations commerciales ou les distributeurs n'ont-ils pas souhaité que la vision du film soit perturbée par d'autres éclairages ? On ne sait. Quoi qu'il en soit, il ne reste qu’à espérer que cette sortie sera suivie rapidement par une somptueuse édition qui nous présentera les deux films ensemble avec un travail professionnel et didactique sur les bonus. Sinon, il y aura vraiment de quoi se laisser pousser la barbe, ressortir son treillis vert olive, son béret et sa caisse de cigares et faire la revolucion. Hasta la victoria, siempre !

Che 1, 2 de Steven Soderbergh. Deux DVD distribué par Twin Pics

(1) Nous recommandons la traduction de Laurence Villaume aux éditions Mille et une nuits

(2) On peut voir sans problème le diptyque comme une métaphore de la révolution : Un : ‘ The dream is alive’ ; Deux : ‘The dream is over’.

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