Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2009
10/03/2009
 

Christophe Hermans & Xavier Seron : le Crabe

Ils sont deux amis, deux réalisateurs, l'un documentariste et l'autre non, toujours complices, participant, d'une façon ou d'une autre, sur les films de l'autre. Pour la première fois, ils signent à quatre mains Le Crabe, un court métrage sur la vie et la mort, tout simplement.

Christophe Hermans : Avant Le Crabe, j'ai réalisé deux documentaires. Mon film de fin d'études, Poids plume, portait sur le monde de la gymnastique ou, plus précisément, sur un enfant de dix ans que sa mère pousse dans la compétition. Le deuxième s'intitulait Jeux de dames, l'histoire d'une boxeuse et de son petit ami entraîneur. Je viens de terminer un troisième documentaire, Les parents, sur une famille d’accueil pour personnes âgées, formée par un couple d'hommes qui voulait, au départ, ouvrir une maison d’accueil pour enfants. Les lois françaises ne permettant pas à un couple d’homosexuels de prendre des enfants, ils ont ouvert leurs portes à trois personnes atteintes d’Alzheimer.

C. : Vous n’avez plus envie de continuer dans la fiction ?
C. H.
: Si. Je viens de terminer un court métrage, La Balançoire, avec Eklektik Production. C’est l’histoire d’un fils et son père. Ça part d’un fait que j’ai vécu quand j’étais gamin. Mes parents étaient divorcés et m’échangeaient dans une station-service, parce qu’elle se trouvait à égale distance de chez l’un et l’autre. C’est l’histoire d’un père qui se retrouve avec son gosse sur un parking d’autoroute et le père offre une balançoire à son fils. Une balançoire qu’il a récupérée dans l’ancienne maison où ils vivaient à trois, en disant « cette balançoire, tu peux la mettre soit chez moi, soit chez ta mère ». L’enfant, qui a encore le rêve d’unir ses parents, décide de l’installer dans la station.
Xavier Seron : Avant Le Crabe, j'ai réalisé mon film de fin d'études à l'IAD, Rien d’insoluble. Pour l'instant, c'est tout ce que j'ai fait, à part le making of du film de Bouli Lanners, Eldorado.

C. : Comment l'idée de réaliser un film ensemble vous est-elle venue ?
X. S.
 : On a toujours bossé ensemble. J’étais assistant sur les exercices et les films de Christophe. Inversement, il était assistant chez moi. On s’est retrouvé sur le tournage du film de fin d’études. Une partie se tournait à la mer. Sur le trajet, en voiture, on a commencé à délirer sur une histoire et puis, on a commencé à écrire ensemble. La co-réalisation, c’était le prolongement naturel de cette co-écriture. 
C. H. : Nous avions vraiment envie de mélanger nos univers et de voir ce qui allait en sortir. Xavier s’occupait plus de la partie mise en scène, moi de la partie technique. Même si chacun avait son avis à donner.
X. S.  : La tendance naturelle est de vouloir diviser le travail sur le plateau. Mais finalement, si on est obligé à chaque fois de se répéter les informations, on finit par s’y perdre. Il fallait qu’on reste un maximum ensemble pour que, lorsqu’une information arrivait, on soit deux à l’entendre. Histoire d’évacuer un maximum d’incertitudes ou de discussions, on a aussi fait un bon travail de préparation en amont.
C. H. : Le fait qu’on ait écrit ensemble, nous a donné la même vision du film. On assistait tous les deux aux répétitions et aux repérages. On a fait une très longue préparation d’un mois et demi. On a eu la chance d’avoir un super chef opérateur, Tommaso Fiorilli, qui nous a vraiment aidés à concrétiser notre univers. Comme le tournage s'est fait presque uniquement de nuit, Tommaso a pu éclairer comme il l'entendait et a su donner cette atmosphère très particulière, construire un univers décalé et aseptisé. Je trouve que c’est quelqu’un qui amène une certaine poésie dans son travail. Quand on voit les plans des éoliennes ou des usines sous la pluie, il crée quelque chose. Il est entré dans notre émotion, dans ce qu’on voulait raconter et dans notre sensibilité. Il s’y est engouffré et c’est vraiment un beau travail, carré, formel et très léché, comme on le souhaitait.

C. : Au cours de vos études en réalisation, vous apprend-on à gérer le travail des comédiens ?
X. S : Dans le travail de la mise en scène, nous avons abordé cet aspect. Benoit Lamy nous enseignait quelques notions. Un professeur de théâtre nous avait invités à venir découvrir le travail des comédiens. On reçoit quelques bases, mais pour le reste, j’ai l’impression que c’est vachement instinctif. Ça reste une histoire de rencontres.

C. : Vous connaissiez Jean-Jacques Rausin avant le tournage ?
X. S : Oui. Jean-Jacques était étudiant en section théâtre à l’IAD. Dans mon film de troisième année, j’ai travaillé avec lui. Cette collaboration a vraiment été fructueuse et j’ai tout de suite pensé à lui pour mon film de fin d’études, Rien d’insoluble. Et puis, nous avons continué avec Le Crabe. Christophe aussi a bossé avec lui dans La Balançoire

C. : Pourquoi avoir choisi de faire ce film en noir et blanc ? 
C. H. : Pour le côté décalé et onirique.

C. : Le crabe et l'autruche se partagent une place de choix dans votre film.
X. S. : Oui, l’autruche, comme le crabe, sont des animaux qui fuient le danger en s'enfouissant, comme le personnage qu’incarne Vincent Lécuyer, qui est dans le refoulement et dans l’évitement.
C. H. : Le crabe, comme l’autruche, représentent la relation entre Roberto et son père. Ce conflit qu’il a pu y avoir entre les deux, que Roberto a enterré pendant un certain temps, jusqu’à la mort de son père. Le fait qu’il doive se rendre à son enterrement réveille ce passé.

C. : Que représente Roberto, ou plutôt, Pim le lutin pour Bertrand ? Quand il le rencontre dans la cafétéria, il lui saute dessus comme un noyé sur une bouée. 
X. S. : Pim le lutin, c’est un personnage d'une émission enfantine que la gamine de Bertrand adore. En voyant Pim, là, devant lui, Bertrand se remémore les moments partagés avec sa fille devant la télé. En un quart de tour, il élabore un plan machiavélique; c'est l'anniversaire de sa fille, quoi de plus merveilleux que de le lui amener et tenter ainsi d'être réhabilité ? C'est ce prétexte qui fait récit.

C. : On sait que Pim le lutin, le fils qui se rend à l'enterrement de son père, s'était éloigné de lui. Mais on ne connaît pas l'objet de leur dispute.
C. H. : Non, parce que cela n'a pas d'importance. On n'a pas cherché à raconter l'histoire de Roberto, mais la rencontre entre ce comédien, éternel enfant, qui a préféré se faire oublier par son père, comme une autruche, plutôt que de l'affronter, et Bertrand, un maniaco-dépressif, qui vit par procuration et n'a plus qu'un seul espoir, se faire aimer de sa fille. Roberto part enterrer définitivement son père, mais cette rencontre fortuite va tout faire basculer. Bertrand va l'impliquer dans sa vie familiale et le forcer à vivre la relation hystérique qu'il entretient avec sa femme.
Je pense que le conflit familial existe chez tout le monde, et on voulait justement le montrer de deux manières différentes. Quelqu’un qui le vit à fond, qui est dans une rupture, et un autre qui n’a pas pu dire ses sentiments à son père pendant dix ans parce qu’il est parti dans une autre vie, il est devenu comédien. On n'a pas voulu expliquer le pourquoi du conflit, ni même le voir.
X. S. : Dans les premières versions du scénario, on avait pensé à des séquences de disputes entre Roberto et son père. Et puis, on s’est dit qu’il valait mieux, si on devait avoir des séquences avec lui et son père, que ce soit dans une sorte de souvenir idéal. On ne veut pas tout expliquer, on veut laisser au spectateur le plaisir de l'imagination.
C. H. : On ne voulait pas du tout prendre le spectateur par la main. On ne voulait pas d’une histoire linéaire. On voulait quelque chose de particulier. C’est important de créer l'envie. Si le spectateur a une longueur d’avance sur le film, c'est qu'on a raté notre coup. S’il est perdu en fin de compte, on est perdant aussi. S’il se sent un peu déstabilisé, mais qu’il a compris quelque chose, là, on a gagné. Je pense que c’est aussi dû à la co-écriture qui nous a fait prendre plus de recul.

C. : Voulez-vous ajouter quelque chose ? 
X. S. : On a eu beaucoup de chance d’avoir l’équipe technique qu’on a eue.
C. H. : Malgré les moyens financiers faibles, le travail de la production a été fabuleux. Que ce soit le directeur de production, Gilles Morin ou son assistant, ils sont allés chercher l’impossible. On a fait venir les autruches de Dinant. Il a fallu éclairer de nuit, ça demandait des moyens techniques considérables, des décors difficiles d’accès. Au niveau de la production, ils se sont vraiment mis à notre service. Il faut être un peu fou, comme producteur, pour faire un film pareil avec si peu de moyens. On remercie beaucoup Gilles de l’avoir produit.

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