Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/1997
Mots-clés : festival
 

Cinéma méditerranéen - Le festival des retrouvailles

Est-ce l'arrivée, au sein de l'équipe organisatrice, de l'association PeyMey Diffusion particulièrement en phase avec l'esprit du temps à Bruxelles ? Le festival de cette année fut, plus que de coutume, la fête des retrouvailles, tant avec le cinéma méditerranéen qu'avec une population particulièrement concernée et avide de découvertes et de rencontresNos Guerres imprudentes. C'est ainsi qu'on a pu constater un accroissement de la fréquentation de l'ordre de 10 %, apparemment dans la tranche des jeunes issus des immigrations.
Bien sûr, l'esprit du cinéma y a peut-être perdu et on aurait pu craindre sa dissolution dans la somme des animations musicales, expositions, débats et autres conférences. Mais le cinéma ne s'inscrit-il pas dans une culture définie dont il se fait l'expression et qui ne nous est pas nécessairement familière ? Rythmes, musiques, chaleur tropicale, rencontres des peaux et de la tchatche, essais de métissage tous azimuts, rien ne fut trop pour amener à bonne température notre sensibilité et nous faire goûter aux images d'une culture une et multiple.

Du Maghreb...
Premier constat : le choix de voir en priorité des films issus d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient fut relativement décevant, se soldant par l'impression qu'un certain nombre de cinéastes, après des années de galères, ont enfin trouvé des budgets plus confortables et en ont profité pour se faire plaisir, au détriment de la qualité de films qui, souvent, gagneraient à être plus serrés et dont le propos et la tension se trouvent dilués dans l'anecdotique ou dans des images certes belles mais parfois inutiles. Manque de maturité ou régression ? Visées commerciales, ou tiédeur à mettre en relation avec une hypothétique liberté d'expression ?
Voleurs de rêve de Hakim Noury pèche, comme de nombreux autres, par ses manques divers, si on le considère d'un point de vue purement cinématographique. En effet, quelle place reconnaît-on au plaisir de retrouver à l'écran tel quartier familier de Casablanca ou les déboires de la vie quotidienne d'un cousin, d'un ami ou d'un frère ? Cette reconnaissance et le rire qu'elle déclenche presque automatiquement ne provoquent-ils ou n'expriment-ils pas une solidarité à laquelle n'est laissée d'autre exutoire ? La critique sociale, ici traduite sous le couvert de personnages bien pensants,est bien réelle cependant, même si elle passe par le regard gouailleur de Driss, débrouillard sympathique, dont les combines et le réjouissant mauvais esprit provoquent un rire complice des deux rives de la Méditerrannée.
A l'opposé, Chevaux de fortune de Jilllali Ferhati, passe relativement à côté de son propos, les boatpeople made in Maroc, vus sous un angle qui se voulait, aux dires mêmes de l'auteur, un essai de synthèse poétique sur la question plutôt qu'un nouveau film de dénonciation. N'en reste pas moins, à nouveau, le plaisir des retrouvailles d'une ville, Tanger, avec sa culture, la peinture de moeurs et une description particulière : un point de vue visuel intéressant dans la manière de filmer la cité, en ajustant la mise au point de l'image sur des détails architecturaux précis, ce qui donne une impression de flou artistiquepas nécessairement désagréable une fois qu'on l'a décrypté.
Dans la même veine et avec les mêmes défauts et qualités, Essaïda décrit les banlieues pauvres de Tunis vues par les yeux d'un peintre, autre rencontre interculturelle où l'aspect dramatique reste en-deçà de la fascination envers une richesse culturelle autre mais qui pousse au milieu d'une misère un peu trop tièdement dénoncée.
Même constat toujours à propos des deux films amazigh kabyles, Machaho de Belkacem Hadjadj et La Colline oubliée de Bouguermouh : de belles, de très belles (de trop belles ?) images et de belles histoires, mais qui ne nous satisfont pas. D'un point de vue d'ici. Parce que c'est compter sans tout l'arrière-plan, l'autre regardd'une culture à dominante orale où la langue prime et où le conte joue un rôle depuis longtemps disparu chez nous. Comment nous serait-il possible de décrypter et de ressentir un cinéma qui ne nous est que partiellement destiné ? Comment capter cette joie, cette fierté à voir s'afficher fugitivement à l'écran ce qui ne nous semble que dessins et qui est une écriture millénaire, les tifinaghs ? Que pouvons-nous saisir de l'émotion d'un peuple qui s'essaie à nous faire intégrer une tradition qui lui tient aux tripes et où nous ne repérerons tout au plus que la précision du documentaire ethnologique ou, à tout prendre, la qualité du film historique ? Et que pouvons-nous percevoir de la virulente critique socio-politique qui sous-tend en permanence des propos qui nous semblent parfois à la limite de la mièvrerie alors qu'on est en présence d'une culture aujourd'hui encore fer de lance de la résistance à la dictature et à l'oppression ?

...au Machrek
Autre constat quelque peu effrayant : les banlieues et les quartiers pauvres de Casa, de Tunis ou d'ailleurs, comme dans le remarquable court métrage documentaire de Yasmine Kassari, Chiens errants, ressemblent à s'y méprendre à certaines descriptions de camps palestiniens. Mêmes paysages brûlés, même sous-équipement dans des quartiers à peine viabilisés, mêmes modes de vie ou d'habitation,... Même la langue, dialectale, a des accents étonnamment reconnaissables : culture commune de la misère et du sous-développement recrudescents ?
Que dire par contre du énième film sur la question palestinienne, film de fiction franco-tunisien de Ridha Behi, soutenu par Jacques Perrin, Les Hirondelles ne meurent pas à Jérusalem ? Discours rapporté, fiction timorée qui ne soulève légitimement d'autre problème que celui -de taille, il est vrai- de l'irresponsabilité de journalistes dans un conflit dont ils ne maîtrisent pas même les tenants et aboutissants ? Que souhaiter sinon que des films comme Haifa de R. Masharawi, où la fiction met à vif, à petites touches acérées, une réalité trop souvent insupportable et pourtant supportée, remplacent plus souvent les fausses implications et les nouveaux discours extérieurs ?
A l'opposé, il est vrai que, avec nos yeux d'ici, un film comme La Vie selon Agfa d'Assi Dayan, qui semble avoir marqué un sacré choc en Israël même, nous paraît plus lisible, plus facilement décryptable, plus proche. Et pourtant, ce qui nous est montré de l'Egypte, par exemple, dans Terre de rêves d'Abdel Sayed, avec ce langage outré et dépassé qui nous insupporte, se retrouve pareillement du Machrek au Maghreb et traduit aussi un malaise présent, celui de la coupure d'avec soi-même, de l'écoeurante possibilité, pour certaines classes de privilégiés, d'ignorer une réalité dans laquelle d'autres survivent à peine.
Restent, dans ce difficile panorama, de petits bijoux tels que Al Leil de Mohamed Malas, qui parvient à concilier réalité historique, critique socio-politique, beauté formelle, humour, tendresse et un intérêt réel pour une Histoire merveilleusement contée. Une chose à laquelle on était loin de s'attendre de la part du cinéma syrien.
En bref, la question que nous pose et nous repose ce festival est celle de la lecture possible ou impossible d'un cinéma qui nous reste presque toujours insaisissable, de l'autre côté du miroir, si nous ne le jugeons qu'à l'aune d'une vision culturelle unilatérale et si, sans pour autant tomber dans le misérabilisme, nous oublions au vestiaire un relativisme culturel qui nous ouvrirait les portes d'une autre perception.

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