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Coline Grando, la Place de l'homme

Pour son premier film, la jeune réalisatrice Coline Grando lève le voile sur un sujet jusqu'alors très peu abordé au cinéma: la place des hommes confrontés à une grossesse non prévue, donc non désirée, et souvent interrompue. Elle donne la parole à cinq hommes, âgés de 20 à 40 ans, dans un dispositif simple, un entretien face caméra sur fond blanc. Ils vident leur sac, expriment leurs sentiments, leurs ressentis face à cet événement. Une démarche et un angle de vue originaux qui permettent une remise en question de la place de l'homme dans les relations hommes-femmes d'aujourd'hui.

Cinergie : Comment t'est venue l'idée de faire ce film?
Coline Grando : Au départ, je ne pensais pas filmer des hommes pour ce sujet-là. Je me suis d'abord intéressée au point de vue de la femme. J'ai d'abord questionné des femmes parce que j'avais, autour de moi, des personnes qui avaient vécu des avortements et c'est quelque chose qui me questionnait et dont j'avais un peu peur, comme une espèce d'épée de Damoclès au dessus de la tête qu'on a dès l'adolescence. Au cours de ce travail, j'ai rencontré, par hasard, un garçon à qui j'ai parlé de mon idée de film et il m'a raconté son histoire avec sa copine qui avait vécu un avortement. Je me suis dit que le point de vue était intéressant et qu'on entendait peu les hommes à ce sujet-là. J'ai donc essayé de creuser, j'ai interrogé les deux en parallèle pour ne garder finalement que la version de l'homme. N'ayant jamais vécu d'avortement, je pense que j'étais plus légitime à aborder cette question-là, les relations femmes-hommes est un thème qui m'anime dans la vie, qui me questionne dans mon travail. C'était plus pertinent pour moi de poser un regard sur ce point de vue-là qu'on questionne peu et de ne pas proposer un Xe film qui parle de l'avortement du point de vue de la femme.

C.: Pourquoi, penses-tu, que ce film suscite l'intérêt des plannings familiaux? Pourquoi l'avortement vu depuis un point de vue masculin, peu abordé jusqu'alors, éveille la curiosité?
C.G.: Je pense que la place de l'homme dans un cas de grossesse prévue est ambiguë. La femme a tous les droits de disposer de son corps mais parfois on est deux à être confrontés à ce type d'événement qui peut bouleverser, à la fois, la vie de la femme et celle de l'homme. Ce qui a été compliqué, c'est de trouver la place de l'homme sans qu'il prenne un pouvoir de décision. C'est pour cela que le film questionne. Il ne s'agit pas de remettre en cause le droit de la femme de disposer de son corps. Comment est-ce que l'homme peut prendre une place? Comment peut-on lui en laisser une? C'est cela que je questionne et je pense que c'est une question extrêmement difficile pour les centres de planning. Il y a une loi qui interdit certaines choses: une femme en entretien privilégié doit être revue, à un moment, sans le partenaire, pour être sûr qu'il n'exerce pas d'influence sur sa décision et, dans la réalité, l'homme est parfois celui d'où vient la violence. La place de l'homme dans les centres de planning est donc parfois un peu délicate. C'est un sujet qui les meut car nous sommes en train de bouger les lignes et on est en train de revoir la place de l'homme dans notre société en même temps que la femme essaie d'en prendre une différente. Je pense que ce sont toutes ces questions qui les interpellent et les questionnent par rapport à leur pratique. D'autant plus que, parfois, dans les centres de planning, il y a de plus en plus de mixité dans les équipes. Avant, c'était un univers assez féminin et maintenant, j'ai l'impression que, dans certains plannings, il y a des hommes qui s'intègrent aux équipes, qui font des entretiens pré IVG. C'est tout ce rapport-là qui est questionné dans le film et qui les questionnent eux-mêmes.

Coline GrandoC.: Comment as-tu pu mettre en place ce projet de documentaire?
C. G.: En sortant de l'école, j'ai répondu à un appel à projets, à une résidence d'écriture organisée par le CVB et la SCAM et j'ai été prise avec trois autres réalisateurs/trices. À la fin de l'atelier, tout s'est bien déroulé, j'ai eu beaucoup de chance. On n'a pas eu de problèmes pour financer ce film car je pense que c'est un sujet qui interpelle. Il fallait bien le traiter, ce n'est pas un reportage télé ni une étude sociologique sur les hommes et l'avortement. Il est clair que cinq personnes ne sont pas représentatives, ils nous livrent cinq histoires singulières face caméra avec beaucoup de sincérité. J'ai voulu voir comment ces cinq histoires se répondaient l'une l'autre. Mais, je n'ai pas la volonté d'offrir un panel exhaustif.

C.: Combien d'hommes as-tu rencontrés?
C.G.: J'ai rencontré cinquante hommes en tout, 18 ont accepté d'être filmés et on en a gardé 5 au montage. On savait qu'on n'allait pas garder les 18 car on était parti sur un format 52 minutes. Je leur avais dit qu'ils n'allaient peut-être pas être repris dans le montage final car cinq témoignages sur 60 minutes, cela fait seulement 12 minutes par personne et je ne voulais pas multiplier les protagonistes. C'est au dérushage qu'on a vite senti ceux qu'on revoyait pour la deuxième fois et qui nous accrochaient le plus. Ce sont les histoires les plus accrocheuses qui nous ont guidées avec la monteuse.

C.: Comment as-tu pensé ta construction d'images?
C.G.: J'ai très vite su que je voulais faire un film de paroles. Je me suis alors demandé comment filmer cette parole? Ce n'était pas évident, c'est au fur et à mesure que nous sommes arrivés à un dispositif très simple. Après réflexion, on a opté pour un fond blanc, pour un cadre qui se concentre surtout sur le visage et laisse apparaître seulement une partie du corps. Et, c'était très important pour moi qu'on soit dans des plans longs, je ne voulais pas que la parole soit coupée, je voulais lui laisser le temps de se déployer, respecter la parole de celui que je filme.

C.: Comment cela s'est-il passé avec tes sujets en amont du tournage?
C.G.: C'était très dur de trouver des hommes qui voulaient bien parler de cela. C'est là qu'on se rend compte que c'est un sujet très tabou d'autant plus du point de vue de l'homme qui ne se sent pas légitime de raconter l'expérience du corps de l'autre. Or, je ne voulais pas les questionner sur l'expérience du corps de l'autre mais sur leur propre expérience. Au début, je me suis cantonnée aux amis et aux amis d'amis. Ensuite, quand il a fallu parler d'un film, j'ai tout essayé : les petites annonces: à la radio, sur internet, j'ai sollicité les centres de planning mais c'était trop compliqué pour eux de donner des contacts. Ce qui a la mieux fonctionné c'est le réseau, comme s'il fallait qu'il y ait un lien de confiance qui s'établisse d'une personne à l'autre pour que quelqu'un qui a vécu cela veuille bien m'en parler. Les réseaux sociaux ont aussi été un bon outil dans cette recherche.
J'ai rencontré les hommes dans un café, ils me racontaient et ensuite, soit on se revoyait encore une fois, soit je leur demandais comment ils se sentaient par rapport au fait d'être filmés et ils n'avaient pas les questions à l'avance.

La Place de l'hommeC.: Un de tes protagonistes dit qu'il se sent comme chez le psychologue, comme s'il pouvait enfin vider son sac. On donne enfin la place à leur parole. Comment te sens-tu après avoir reçu toute cette parole?
C.G.: Pour moi, la place de l'homme dans ces situations de grossesses non prévues ne peut être que dans la parole. L'homme ne peut pas avoir de prise de décision sur le corps de l'autre donc c'est la femme qui décide parce que c'est dans son corps. Mais, j'avais l'impression que c'était une parole qui pouvait ressentir de la souffrance, surtout quand ils n'ont pas pu l'exprimer et j'ai l'impression que ce qu'ils ont mal vécu, c'est de ne pas avoir trouvé l'interlocuteur avec qui en parler.

C.: C'est aussi un film sur la place du père et pas seulement en tant que géniteur.
C.G.: Tout à fait et je pense que c'est apparu au fur et à mesure, à la fois des tournages et du montage. Je pense que c'est fondamentalement ce qui me questionne : définir la place du père dans nos sociétés et montrer ce qui se passe quand il refuse une paternité, ce qui se passe quand il est obligé de l'accepter. Le film va plus loin que le thème de la grossesse non prévue.

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