Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : court métrage, Cannes,
 

Corps étrangers de Laura Wandel

L'homme au monde coupé

Il y avait dans Murs, son premier court métrage, un face à face très bergmanien entre deux personnages. Deux femmes murées dans leur silence pesant, enfermées, plus pour très longtemps, sous le même toit, restaient prisonnières de leurs rôles sociaux et n'arrivaient à s'en décaler petit à petit qu'à force de douleur. C'était un film lent, dur, frontal résolu dans un seul geste finalement bouleversant. Avec Les corps étrangers, Laura Wandel réalise un face à face d'un tout autre genre. Elle traque, au plus près de sa peau, les émotions d'un homme qui se heurte à tout ce qui l'entoure. Un court métrage dense et puissant, sélectionné au Festival de Cannes en Compétition officielle et qu'on pourra découvrir au Brussels Film Festival (jeudi 12 juin à 19h00).

photo du film Corps étrangers de Laura WandelLes premiers plans de ces Corps étrangers coupent dans la matière : une épaule, le grain d'une peau où se donne à voir le froid, une moitié de visage. Bout de bouche, de barbe, de corps, en très gros plans, fixes. Les corps morcelés. Dans l'univers d'une piscine municipale, ses lumières et ses reflets vibrants, miroitants, contre les vitres, les carreaux gris, l'eau bleue, le monde semble soumis à d'incessantes mutations, mouvant et insaisissable. Étouffant aussi de ses perspectives toujours obstruées, bouchées par les murs, les carreaux, les fenêtres. Un homme tente de se redresser. Il dit peu de choses, il tente de nager, on l'interpelle : «  Et monsieur, ça fait mal ? » Il a perdu un bout de jambe. Son corps résiste, se dérobe, ne répond plus. Corps étranger, donc. Mais, filmés de son point de vue, tous les corps apparaissent ici comme étrangers, qu'ils soient dans une si grande proximité qu'elle en devient dérangeante ou si lointains qu'on ne peut qu'en mesurer la distance. Ces corps étrangers sont ceux qu'on devine, loin derrière, dans les images brouillées d'une télévision qui semblent revenir sur les ravages d'une explosion dans un pays en guerre. Ce sont ceux de vieilles femmes en pleine séance d'aquagym dont l'épaisseur raconte la vie, le temps, l'altérité radicale. Ceux des femmes enceintes qui baladent leur ventre plein d'une petite vie qui va battante. C'est un oiseau pris au piège d'une pièce fermée. Ou un nageur qui percute l'homme à la jambe coupée. Qui est photographe. Son activité consiste à délimiter dans le réel, à couper, à trancher sur la réalité pour en proposer du sens.

Dans cette boîte en verre qu'est la piscine, filmée dans ses obstructions miroitantes, Les Corps étrangers, dense, profond, épais, fait de cette subjectivité en proie avec sa jambe manquante, un autre radicalement étranger. Il fait du monde autour de lui, dans ses incessantes mutations et ses limites insurmontables, un espace radicalement autre. Il s'offre comme une méditation sur l'acte de regarder qui, toujours, opère sur le vivant une découpe mortifère. Il raconte l'effort incessant d'un corps dépossédé de lui-même pour se relier, se couler à nouveau dans le flux du vivant. Au bord de l'asphyxie, de la claustrophobie, Laura Wandel peut-être filme de manière très concrète à travers cette jambe manquante le fond d'impuissance existentielle qui fait plonger dans la dépression où tout se déréalise, quand ce qui porte, la jambe ou le sens, vient à manquer. Un très beau film qui semble ébaucher le début d'une perspective dans cette conversation : « Qu'est-ce que vous voyez ? », demande le maître-nageur au photographe. Il répond : « Plus grand-chose ». Et celui qui lui apprend à nager, à renouer avec le vivant rassure : « Ça va revenir ». Les deux hommes ne sont plus face à face, mais côte à côte. Dans le même plan, le même cadre. Seuls les corps qui se parlent et se rapprochent peuvent peut-être commencer à consoler ?

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