Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2003
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Corto Maltese et la cour secrète des Arcanes de Pascal Morelli

Un dessin peut en cacher un autre
Fleuron d'une BD devenue adulte, Corto Maltese, le marin voyageur féru d'ésotérisme créé par Hugo Pratt a marqué l'imaginaire de toute une génération. Il y a le dessin particulier, en noir et blanc (du moins à l'origine), les personnages plutôt hiératiques, les décors esquissés, marqués par de grands aplats de noir. A cause sans doute aussi du découpage au rythme singulier (mieux que personne, l'auteur vénitien a su rendre en BD l'impression du temps qui passe). Enfin, les histoires de Corto ont joué un rôle indéniable dans cette reconnaissance. Des scénarii très écrits, presque littéraires où la poésie occupe une place fondamentale. Un fond historique rigoureusement documenté et une atmosphère très personnelle, où l'aventure se mêle à la magie, et à travers laquelle transparaît une attachante philosophie de la vie et de la mort.
Plusieurs réalisateurs et animateurs ont rêvé d'adapter Corto au cinéma. Un rêve jugé par beaucoup hors de portée tant l'atmosphère qui se dégage de la BD est unique. Pascal Morelli, fort de l'accord d'Hugo Pratt donné quelques semaines avant sa mort, se lance dans l'aventure avec une animation mélangeant diverses techniques, de l'animation traditionnelle sur cellos, jusqu'à la synthèse 3D. C'est un travail énorme et délicat: créer des décors élaborés (et en couleurs), donner de la vie et de l'épaisseur aux personnages. Il faut inventer une atmosphère sonore et un rythme propres au film, sans trahir l'esprit de la BD. C'est la traversée d'un mythe sur le fil du funambule, avec pour enjeu retrouver dans le film le rêve, l'aventure, l'exotisme et l'imaginaire fantastique propres à l'univers de Pratt.
Hélas, les faux-pas sont nombreux dans cette histoire de chasse au trésor (l'or des tsars) dans la Mandchourie de 1919 sillonnée de trains blindés (bon sang, il en sort de partout! Le réseau ferroviaire mandchou devait être plus dense que le réseau belge!) . Depuis l'histoire trop complexe et avançant par ellipses, jusqu'au rythme inégal, en passant par les personnages, survolés, sans réelle profondeur psychologique (impardonnable dans une adaptation de Pratt), et une animation parfois saccadée et dont la continuité se ressent des diverses techniques utilisées. Au point de faire passer au second plan les réelles qualités du film. Picturales tout d'abord, notamment dans les décors très finement élaboré (la séquence finale, par exemple: on est presque dans la peinture chinoise, c'est splendide). Par ailleurs, certaines séquences sont particulièrement réussies du point de vue de l'image en mouvement (les bagarres dans les couloirs du train ou quand le train saute avec un pont, quand les divers éléments: briques rails, wagons, sont jetés à l'eau dans une animation typiquement 3D, proche du "Ride film"). A cet égard, l'apport de feue la société liégeoise Neuroplanet aux séquences d'imagerie de synthèse est déterminant. Les dialogues sont eux aussi très réussis dans le style Corto.
En conclusion, Corto Maltese, la cour secrète des Arcanes est un film en demi teinte, mais Corto n'exigeait-il pas la quasi perfection? Si d'un point de vue technique, le pari est globalement réussi, le film échoue à restituer l'indicible parfum capiteux, l'atmosphère unique de la BD, sans y substituer quelque chose d'équivalent. La petite histoire raconte qu'Hugo Pratt aurait assorti son accord du commentaire suivant: "Essayez de faire mieux que le travail qui a été réalisé pour Tintin". Visionnaire Hugo! S'attachant par trop au respect de la continuité dramatique, les adaptateurs cinématographiques sont restés en surface, sans plonger au coeur du grand oeuvre. Mais entre un film d'aventures pour adolescents cultivés et une création dense, riche profonde, presque littéraire, il y a une marge que les créateurs du film ne sont presque jamais arrivés à franchir. Dommage!

Découvrez le film en VOD sur UniversCiné.be

commentaires propulsé par Disqus