Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/1998
Mots-clés : tournage
 

Coserelle

Still Alive 
Ça a l'air d'un interminable couloir et ce l'est sauf qu'il y a plein de petits carrés sans fenêtres avec des tas de moniteurs vidéos, de boîtes de pellicule ou de bandes son, de boîtes en carton débordant de K7 vidéo VHS, d'écrans de toutes sortes. D'une pièce à l'autre, on arrive en fin de parcours à une sorte de salon. Assise à la table une fille décoiffée consulte un grand cahier à couverture toilée noire. Derrière elle, deux grandes fenêtres donnent sur la rue du Fort. Le reste de la troupe boit du café pour se réveiller et papote, tranquille. Le téléphone sonne sans arrêt. Un mec qui fume clope sur clope décroche et passe l'engin à la fille qui répond en italien. Surgit, Dominique Lolhé, "ça va les gaziers ?" qui embrasse tout le monde chaleureusement. Le réalisateur de la Trajectoire oblique, un court métrage qui décoiffe et qu'on vous recommande chaudement, accueillant et surlooké (le sourcil gauche percé, tatoué sur la nuque, les cheveux rouges, la boucle d'oreille agressive), est sapé pyjama surmonté d'un spencer en jeans. Il échange quelques CD de house music avec un mec aux cheveux blancs déco et aux lunettes à monture bleue : " Bon, on se remue, les gaziers, c'est quoi le plan ? le retake de Daniella. Putain ! on a une heure de retard ! On y va ?" Tout le monde s'agite et quitte les lieux, laissant un mec scotché à son ordinateur la prunelle allumée par une manga de cul japonaise, par le synopsis d'un film ou par le bilan comptable de l'ASBL. Allez savoir ? C'est l'AJC version 98, n'ayant plus de soutien pécuniaire pour leurs projets remis en Commission de sélection, ses membres ont décidé de continuer à faire du cinéma, à tourner sans moyens, en low budget, comme au bon vieux temps de la fin des seventies, lorsque Boris Lehman, Hubert Toint, Marie-Hélène Massin etc. impressionnaient de la pellicule avec des bouts de ficelles.

Action directe
"Le principe qu'on a essayé de mettre en place ici à l'AJC", nous confie Dominique Lolhé, c'est essayer de produire des films qu'on ne produit nulle part ailleurs, parce qu'ailleurs on met en place des moyens de production très lourds qui impliquent des délais, des protocoles, une organisation, des plans de financement, etc. Nous on cherche à produire des films qui essayent de remettre en question toutes les exigences de production pour pouvoir faire de l'action directe. Notre idée c'est de faire de l'action directe cinématographique, complètement, des ciné-tracts. Ça veut dire qu'on produit des films qui, d'un point de vue technique, sont assez contestables, qui sont faits avec une certaine maladresse, mais on a l'idée que cette partie contestable fait partie de la richesse, de la vivacité ou de la spontanéité de ce genre de films. On est prêt à payer le prix pour des films qui ne sont pas confortables à regarder du point de vue du divertissement ou même du point de vue technique. On est prêt à payer le prix pour permettre aux gens de travailler soit très vite soit au contraire très lentement (il y a des gens qui travaillent un an voire plus. Il y a un gars, ici, à l'AJC, qui fait un film sur la piscine de Saint-Gilles, il tourne très souvent, parfois tous les jours pendant des semaines et des semaines et comme il travaille tout seul avec une caméra très légére il fait son truc au long cours, calmement. Aucune pression n'est faite sur lui.) C'est la trajectoire individuelle de la personne qui travaille qui détermine comment se fait le film.
L'idée, c'est que les gens soient moins malheureux en sortant d'ici qu'en y entrant. Voilà le premier objectif qu'on essaie d'atteindre ici. Dans un second temps on veut que les films fassent boule de neige d'abord vers d'autres créateurs qui peuvent être sensibilisés par la démarche en voyant ces films et aussi aiguiser le regard du public à des expressions qui ne sont pas formatées broadcast, formatées mixage digital et qui sont dans un formatage beaucoup plus cru, plus inconfortable mais qui a aussi son intérêt. Et pour l'instant c'est parti, la première étape est majoritairement réussie. La plupart des gens qui passent ici sont plus heureux qu'avant. Par rapport à l'effet boule de neige c'est un peu too much car on est dans une inflation gigantesque de nouveaux projets. La vie,quoi !

Coserelle
Une petite maison à Watermael-Boisfort, celle de l'artiste et décorateur de cinéma Gilles Brenta. On tourne un retake du plan final de Coserelle, un film de Daniela de Felice vient de terminer à l'AJC. Au bout d'une table en bois, Danièla, lit des extraits de son carnet ouvert devant elle (pendant la maladie de son père elle a tenu un journal où elle a consigné ses émotions, ses pensées, ses révoltes à l'aide de textes et de dessins.) Face à elle, installée sur un pied, une petite caméra vidéo Panasonic DV et à coté, Antoine Rigaud, le preneur de son installe un micro sur pied relié à son Nagra. "On va mettre un cadre en place, tu vois si ça te convient", demande Dominique Lolhé tout en installant un écran de contrôle afin que la réalisatrice puisse vérifier le cadre. Danièla demande un plan moins serré. Pascal Van Goethem, le cameraman rectifie puis installe une mandarine à l'extérieur pour réchauffer la couleur légérement bleutée qu'offre la lumière froide du jour. "T'es à fond de zoom ? Ouais !"
Après un essai de voix, "On va la tourner", "Retake 1". Sur le dos d'un album d'art, Do tape avec une règle, clap artisanal mais efficace. "Moteur ça tourne !"Daniela lit en italien un extrait de son journal. Cut. Do demande de faire une version plus rapide, moins mélancolique. Retake 2.

Dessins, Photos
" Pendant la maladie de mon père, nous confie Daniela de Felice, la réalisatrice à l'accent musical de l'Italie du nord, la seule façon pour me libérer de ce que je rêvais pendant la nuit par rapport à lui - puisqu'il est mort d'un cancer et que ça a vraiment été très très dur - c'était de dessiner ça, c'était un peu comme une psychanalyse. J'ai commencé à faire des lavis de manière prosaïque avec du café et de l'encre de Chine, toute une série de dessins sur de très grandes feuilles et puis par la suite avec des textes. Tout ça s'est structuré de manière narrative et j'en ai fait un petit bouquin que j'ai terminé juste avant de rentrer en Italie pour le décès de mon père. Et là je me suis aperçu que dans ma maison en Italie - moi j'habite en Belgique depuis quatre ans - ma famille conservait des choses qui appartenaient à mon père, des choses qui étaient physiquement condamnées à disparaître, comme un pot de moutarde, par exemple. Ni ma mère ni mon frère ne jetaient ça, moi non plus et personne n'en mangeait. Toutes ces choses continuaient une vie, sans que personne n'en parle et sans que personne n'y touche.
Ce qui m'intéressait c'était de suivre ces objets, chaque fois que je rentrais en Italie et voir quand ils allaient terminer leur vie, c'est-à-dire quand le deuil avait été fait sur les cravates, la veste, la moutarde. Alors que certaines choses étaient passées à mon frère, comme le manteau.
C'est pas vraiment un film sur mon père, c'est plutôt sur le deuil d'un être cher. Ce que je voulais raconter c'est comment une personne disparaît avec une maladie annoncée quelques mois avant qu'il ne meure et comment par la suite toutes les choses qui lui appartenaient s'évanouissent physiquement petit à petit par rapport à la famille. Lui, il changeait les photos des morts et des vivants. Il y avait un mur avec plein de photos et lorsque quelqu'un mourrait il déplaçait sa photo du groupe des vivants pour l'insérer dans celui des morts. Toutes ces choses se passaient sans qu'il n'y ait de règles affirmées. Mais il existait un code symbolique que tout le monde respectait sans jamais en parler. Ce n'est donc pas un film sur lui. J'aurais trouvé ça un peu narcissique .
Qu'est-ce qui disparaît ? Comment avec le temps les choses organiques et symboliques se mélangent, comment l'organique devient du symbolique. Comment la durée du deuil se perçoit, le deuil a un espace-temps qui lui est propre. Par exemple les dessins qui ont été faits tout de suite après sa mort, dans l'urgence et la réalisation du film qui a suivi. "

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