Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2003
Mots-clés : court métrage
 

Court toujours

Le sommaire du n°7 de Court Toujours est axé autour d'un dossier sur le racisme. C'est aussi autour de ce thème que tournent les huit courts métrages présentés sur la cassette vidéo VHS qui accompagne la revue. Vous y trouverez également une présentation d'Un Monde pour Tom, un court métrage d'animation produit par l'Atelier Caméra Enfants Admis et qui, coïncidence heureuse, est le Prix que Cinergie.be a attribué à un film d'animation présenté au festival Anima 2003. Donc d'ici peu vous trouverez un dossier électronique du film sur notre site. Par ailleurs vous trouverez un entretien avec l'un des animateurs du Festival du court métrage de Bruxelles :  Oh, ce court ! organisé par l'asbl : « Un Soir un grain ».et qui se tiendra du 5 au 13 avril. Cerise sur le gateau : des dessins de Gwendoline Clossais que nos internautes connaissent bien, d'Olivier Navez et de Patrick Bauduinet !

K7
Au menu : Salvatore Nicotra de Mathias Gokalp, Corres d'Elisabeth Lebailly, Sam 62021 de Dan Botbol, Le Drapeau d'Olivier Navez, Le Mirage de Claudio Serrughetti. Vous y trouverez aussi des films dont nous avons déjà rendu compte : Carnet à deux voix de Rajae Essefiani et Frédéric Fichefet, La Dame dans le tram de Jean-François Laroche et Dear Jean-Claude de Willem Wallyn (voir archives)

Salvatore Nicotra
 Comment brosser avec honnêteté l'image de quelqu'un dont on ne partage absolument pas la vision du monde ? Un militant du Front National par exemple. Et faire, comme le dit Mathias Gokalp, alors étudiant à l'INSAS : « pas un film sur des idées politiques, mais sur la personne humaine qui les exprime. » Non pas « diaboliser les militants d'extrême droite », mais « partager avec le spectateur un bout de chemin avec ce personnage antipathique. Donner à voir son humanité plutôt que de le rendre monstrueux. »
La caméra s'attache aux pas de Salvatore, animateur Saint-Gillois du Front. Elle rencontre des amis, des compagnons de lutte. Elle le suit dans ses réunions, ses distributions de tracts, ses collages d'affiches. Derrière le choix des séquences, un parti pris de réalisation plutôt courageux. « Le film se compose essentiellement de scènes que Nicotra soumet à mon regard. (...) Ses prises de positions n'ont pas besoin d'être démontées, elles disent d'elles-mêmes la terreur qu'elles portent. Les énormes contradictions qu'elles véhiculent (sa xénophobie malgré ses origines immigrées, sa critique de la « jeunesse paresseuse » malgré son statut de chômeur) dénoncent autant la faiblesse de l'idéologie de son parti que sa difficulté d'être personnelle.(...) Cette auto mise en scène en dit plus long sur son personnage que le texte de la pièce qu'il est censé jouer. » Une recherche de sens qui annonce le réalisateur de Rachid et Martha (Prix Cinergie en 2000) et Mi-temps (Grand prix « Oh ce court » 2002), deux oeuvres marquées par un regard social aigu et avec aussi peu de préjugés qu'il est possible. Un recul critique respectueux du spectateur par rapport à un sujet sensible. On voudrait tant être persuadés qu'il en va généralement ainsi dans la réalité professionnelle impitoyable des medias.
Plutôt que la dénonciation brute, Salvatore Nicotra choisit d'ouvrir la porte au questionnement. Il nous confronte ainsi à pas mal d'interrogations récurrentes sur l'état de notre société, la manipulation médiatique, la politique spectacle, et nos propres limites de l'acceptable. On peut facilement nier, par le rejet ce qui nous dérange. Il est moins aisé de l'accepter et de tenter de comprendre en quoi, justement, il nous parle.

Corres
 Vox est un collectif media activiste centré sur la vidéo. Son but est de faire des films qui offrent « un autre regard sur la société » (ce qui présuppose déjà qu'il y aurait un ou des regard(s) univoques écrasés par « l'idéologie dominante », et quasi rien à côté. Cela reste à démontrer (NdR)).
Il entend donner accès aux outils audiovisuels à des individus et à des groupes au lieu de faire passer l'info par de multiples intermédiaires faisant souvent office de filtre. (Nécessaire peut-être mais pas profondément original (re- NdR).
Malgré notre regard critique un peu facile, on considère de telles démarches avec une profonde sympathie. Avec les techniques dont on dispose aujourd'hui, le cinéma n'est plus réservé à une élite « qui sait, qui peut ou qui a les moyens ». Et toutes les échappatoires à la lobotomisation médiatique et ses dérives commerciales sont plus que bienvenues. On n'en est pas moins perplexes à la vision du « documentaire expérimental » d'Elisabeth Lebailly. Certes, l'histoire de ce réfugié chilien qui aboutit, après moultes pérégrinations et révoltes dans un environnement psychiatrique surveillé au Danemark nous touche profondément. Cette façon de la raconter par échange de lettres (lues en voix off) entre lui et son amie bruxelloise laisse entrevoir toute l'horreur de sa condition de réfugié. Reçu et baladé comme un chien, à la merci de l'arbitraire administratif et policier, il passe par des successions d'espoirs, résignations, rébellions, abattements. La rage contre ces situations, inacceptables dans nos démocraties sociales avancées au nom desquelles nous faisons fièrement la leçon au reste du monde « non libre » est plus que nécessaire, salutaire. Mais on avoue être encore stupéfaits par la mise en images. On n'arrive pas à coupler les propos qui nous sont lus en voix off et cette compilation de séquences urbaines filmées et juxtaposées dans une joyeuse anarchie et un mépris absolu de toute technique. Expérimental on vous dit ! La révolte contre les codes établis et l'opportunité du propos doit tout justifier ? Tout faire accepter ? Certes, on perçoit bien que l'auteur tente d'illustrer l'idée que cette attitude de repli sur soi, de rejet de l'autre dont témoignent, avec un frissonnant manque d'humanité, nos « politiques d'immigrations » n'est que le reflet des valeurs capitalistes, consuméristes et technocratiques que nos sociétés ont développé comme un chancre. Un minimum de structuration de ces images et une réflexion sur leur mise en position par rapport au discours eut sans doute considérablement renforcé l'impact du propos. Dommage !

Sam 62021
 A 20 ans (l'âge de Dan, le réalisateur, étudiant à l'IAD), Sam a été déporté à Auschwitz-Birkenau, avec toute sa famille. Lui seul est revenu. Aujourd'hui il raconte. Marqué par le récit du vieil homme, Dan décide d'entreprendre le voyage vers les camps. Il a besoin de voir par lui-même, d'être confronté physiquement aux éléments du récit. Sam l'attendra, assis sur un banc du parc en bas de chez lui.
En Pologne, c'est l'hiver. Un soleil froid illumine les baraquements grisâtres du camp d'Auschwitz. Dan découvre pendant qu'en voix off, Sam se souvient.
Ce témoignage supplémentaire sur l'holocauste passe par la relation qui unit Dan, le jeune, et Sam, le vieux. Plus que l'histoire, respectable entre toutes mais déjà mille fois évoquée, le film intéresse en ce qu'il aborde le thème de la nécessaire mémoire sous l'angle du passage du témoin. Ceux qui, comme Sam, ont vécu le camp disparaissent les uns après les autres. Au-delà de leur témoignage, que restera-t-il de leur expérience? Celle-ci est-elle transmissible aux générations plus jeunes ? Le ressenti de Sam est très différent de celui de Dan. Pour le vieil homme, Chaque détail est évocateur d'un passé qu'il revit douloureusement dans chaque pierre, chaque mur, chaque chemin. Dan, qui n'a pas vécu le camp, observe ; découvre, cherche à comprendre. Que peut -on pour contrer l'érosion de la mémoire ?

Le Drapeau
Illustrer la montée de l'extrême droite et l'arrivée du fascisme par un dessin animé peut paraître incongru, relever de la gageure. Pourtant le dessin permet une expressivité extraordinaire, impossible à atteindre avec des comédiens de chair et d'os. La narration peut aussi se faire plus elliptique, plus allusive tout en permettant au film de garder son unité, sa cohérence.
Illustrateur au mensuel de gauche Résistances, Olivier Navez tente le pari avec le soutien technique de l'atelier collectif Zorobabel. Cela donne Le drapeau, qui raconte la montée de la haine ordinaire et de la violence au départ du discours racoleur d'un soi-disant démiurge dans une ville de province. La peur, la haine, l'effet de masse à l'origine de bien des débordements est ici rendu de façon particulièrement efficace au moyen d'un dessin très expressif.
Le film ramasse et concentre intelligemment différents éléments « classiques » du processus d'installation d'un régime fort. Cela commence par, les discours populistes et les slogans rances d'orateurs au petit pied, protégés par des terreurs aux gros bras (un pauvre chien, pris à uriner sur le mat du drapeau du parti, est atomisé à coups de battes de base ball). Dans la foule, le journaliste venu couvrir l'événement enregistre les réactions. Une vieille peau à bijoux prend le monde à témoin de ses frustrations, un gamin, gavé de sucreries (merchandising) sourit béatement, les troupes défilent au pas de l'oie. Un cadre du parti, filmé un peu trop longtemps à son goût, masque d'une main ferme l'objectif de la caméra. La presse est muselée, fin des opérations. Et au dessus de tout cela plane le drapeau, incarnation grotesque de la fanatisation dogmatique inhérente à tout ce processus. By George !

Le Mirage
Un couple composé de Sokol (Alexis Goslain), un réfugié kossovar, et de Kadija (Kadija Leclere), une jeune marocaine, pratique l'auto-stop sur la route Paris-Bruxelles. Après de grossiers personnages qui font semblant de s'arrêter pour mieux redémarrer sous le nez des voyageurs et ont droit au doigt d'honneur qu'ils méritent, une voiture s'arrête. L'automobiliste, un quinquagénaire (Alexandre von Sivers) charge le couple dans son véhicule.
Une conversation qui ressemble vite à un dialogue de sourds s'engage entre le conducteur et Kadija, sa passagère. Un dialogue de sourds. Car on s'aperçoit bien vite que le conducteur est un adepte des idées d'extrême-droite sur le sujet de l'immigration. Défilent la doxa réac : « les immigrés envahissent notre belle Europe, prennent notre travail, où va-t-on les mettre ? » etc., Le conducteur qui devient de plus en plus hystérique s'écrie : « J'ai une solution ! ». Et la voiture quittant la route, s'encastre dans un arbre renvoyant au néant ses trois occupants. L'acting out de la pulsion de mort plutôt que la curiosité de l'autre. Culotté comme happy end !

Marceau Verhaeghe et Jean-Michel Vlaeminckx
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