Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
08/01/2009
 

De Beaux lendemains d’Atom Egoyan

Quand fond la neige, où va le blanc ? Cannes 1997 : le Jury, présidé cette année-là par Isabelle Adjani, avait dû couper sa Palme en deux pour récompenser Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami et l’Anguille de Shohei Imamura : un grand cru ! De Beaux lendemains d’Atom Egoyan créait aussi l’événement et remportait, cette même année, le Grand Prix du Jury et le Prix de la Critique Internationale. Cette adaptation à la fois fidèle et libre du roman de Russel Banks est aujourd’hui disponible en DVD grâce à la collection Cinéart.

Dans une petite ville de Colombie-Britannique (Canada) au cœur d’un paysage enneigé, hostile et grandiose à la fois, un bus scolaire tombe dans un ravin tuant ainsi la quasi-totalité des enfants. La ville entière est sous le choc. Comment sortir d’un tel drame ? Comment tourner la page et retrouver la paix ? Alors que la douleur a envahi les foyers, un avocat (l’excellent Ian Holm) essaie de convaincre chacun de la nécessité de trouver un coupable : les mécaniciens négligents, l’administration, peu importe… La douleur se mue alors en rancune et cette communauté, autrefois unie et solidaire, va, peu à peu se déliter. 

Investi d’une mission punitive, à l’image d’un Dieu vengeur, l’homme de loi, lui-même perdu au milieu du désastre de sa propre existence, tente de rouvrir les blessures qui doivent pourtant être fermées. Le jeu de Ian Holm, et cette manière si particulière de souffler lentement sur les plaies ouvertes, en accentue encore l’aspect tragique. Il faut l’entendre verser son poison droit dans les cœurs, insuffler la haine sous le masque de la compassion. Il y a de la tragédie, au sens classique (et presque racinien) du terme, dans le film d’Egoyan, une lenteur effrayante, une tension ténue et une façon de décrire une société où tout le monde est à la fois victime et bourreau, à la fois innocent et coupable.  

Le film s’ouvre sur une crise, au moment où la catastrophe a eu lieu et où il est déjà trop tard. Comme dans tous ses autres films, le réalisateur joue sur la temporalité, oscillant sans cesse entre passé et présent d’une manière habile même si De beaux lendemains est, peut-être, celui qui semble le plus lisible et linéaire. Parallèlement à l’intrigue, se déploie une autre histoire, le célèbre conte du joueur de flûte de Hamelin 1. L’unique rescapée de la catastrophe est ici la jeune Nicole (Sarah Polley), une adolescente abusée par un père qui lui fait croire à une réelle histoire d’amour.
Après l’accident, Nicole, clouée sur un fauteuil roulant, va sortir du groupe et retrouver ainsi sa dignité, même si cela doit passer par le mensonge. Personnage central du film, elle est l’antithèse de l’avocat, solaire autant qu’il est obscur, rédemptrice autant qu’il est vengeur. Pourtant, l’un et l’autre sont des personnages ambigus à leur manière, ne versant jamais dans la bonté pure ou l’éclatante cruauté. C’est elle qui donne sa voix au récit du conte, fil qui se déroule avant et après l’accident, donnant à cette tragédie qui ne pourrait être qu’un fait-divers, une portée universelle. Cet ajout judicieux dans le scénario par rapport au récit initial du livre de Russel Banks en renforce l’aspect poétique et prophétique.
Tournée en Scope, la beauté du paysage démesuré ne donne pas seulement un cadre au drame, mais joue sur les contrastes, les montagnes couvertes de neige élevant le récit autant qu’elles l’écrasent.
Ces éléments inscrits dans une mise en scène subtile où les ellipses font vaciller les certitudes font de De Beaux lendemains une œuvre profonde. Paradoxalement, la forme, presque trop parfaite, empêche aussi de se laisser porter, d’éprouver des émotions à la hauteur de l’histoire qui nous est racontée. Nous restons donc dans la position du spectateur, ébloui par tant de virtuosité, mais le cœur peut-être aussi froid que les paysages filmés.

Il y a bien longtemps, des milliers de rats envahirent la ville d’Hamelin. Un mystérieux joueur de flûte charma les rats et débarrassa la ville de ce fléau, mais ne reçut pas l’argent promis pour cet exploit. Il revint et charma cette fois tous les enfants qui le suivirent et ne revinrent jamais, excepté un petit boiteux qui ne put aller jusqu’au bout. 

De Beaux lendemains d’Atom Egoyan (1997) + 2 bonus :
Cette collection de DVD se vend entre 7 et 9 euros dans l'édition Cinéfiles. Collection Cinéart, distributeur Twin Pics.

1) Les coulisses : Entretiens avec le réalisateur Atom Egoyan, l’auteur du livre, Russel Banks, et les deux personnages principaux, Ian Holm et Sarah Polley (12’)
2) L’équipe : Quelques mots supplémentaires d’Alberta Watson et Bruce Greenwood, deux personnages secondaires du film.

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