Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/10/2011
 

De bon matin de Jean-Marc Moutout

Perdre la face… ou pas.

Coproduction belge portée par Need Production, le troisième long métrage de Jean-Marc Moutout, sélectionné en compétition officielle au Festival de Namur, juste avant sa sortie en salle, est l’histoire d’une lutte à mort. Celle qu’un homme mène pour se reprendre contre ses supérieurs hiérarchiques, se ressaisir de son travail – et de ses valeurs, reprendre possession de lui-même, ne pas perdre la face. De bon matin se déploie en équilibre entre la scène fragile, ténue, qu’est cet espace intime de plus en plus gangrené et violenté par un réel insupportable et une distance froide qui tente une certaine objectivité. Il en acquiert une sorte de plasticité formelle qui s’étire entre réalisme cru(el) et subjectivisation totale, à deux pas de l’onirique, à un cheveu de la folie. Sans jamais pourtant y basculer. Portrait d’une chute, vertigineuse, donc.

Jean-Pierre Darroussin dans le film De bon matinGenève. Huit heures du matin, un employé de banque arrive sur son lieu de travail, comme chaque jour, abat deux de ses supérieurs, s’enferme dans son bureau avant de retourner l’arme contre lui. Tels sont les faits. On les connaît, d’autant qu’à force de se répéter de manière plus ou moins identiques, ces faits-divers tragiques s’inscrivent peu à peu dans notre mémoire collective pour former la trame de notre monde contemporain. Tel est donc le fait-divers. Tel est le début du film qui s’ouvre sur ce dernier trajet tragique pour s’arrêter aux portes de ce bureau. Juste avant le dernier coup de feu – fatal.

Jean-Marc Moutout prend la décision du flash back pour remonter aux sources de ce geste terrifiant. Cette forme a l’avantage de venir mimer la propre enquête à laquelle chacun d’entre nous est tenté de se livrer devant de tels faits qui nous laissent dans une stupeur telle, qu’il faut bien tenter du discours, de la raison pour s’en désengluer. Mais elle a ici le désavantage de faire progresser le film vers un inexorable accablant en lui donnant le ton de la démonstration implacable. Et comme pour conjurer ce trop de logique, Moutout adopte le point de vue de son personnage. À partir de ce dernier acte, aux premières images du film, le récit remonte un temps incertain, elliptique et parcellaire, celui des souvenirs. Il se coût de ces allers et retours de la mémoire, sans réelle chronologie, sinon celle des émotions et des associations d’idées. De bon matin se met peu à peu à feuilleter les plongées sous l’eau de son personnage et ses tentatives pour respirer, comme un véritable album photographique, parfois trop vite, parfois au risque vraiment du cliché, parfois avec beaucoup d’à propos et de finesse, de symboles déployés dans un univers trop crûment réel. Finalement, c’est toute la guerre que Paul mène contre son entreprise que Moutout filme, son combat, ses tentatives pour se ressaisir, pour s’affirmer, pour se relever, ses défaites et ses dernières résolutions.

Qu’est-ce qu’un homme ? Telle pourrait être la question, lancinante et obsédante, qui parcourt, comme une vague de fond, De bon matin. Qu’est-ce que la dignité d’un homme ? Qu’attend-on de lui pour le définir tel ? Et plus important encore, qu’est-ce qu’un homme attend de lui-même pour pouvoir se dire homme, se regarder en face, ne pas déchoir ? Pour Paul Wertret, donc, un homme est quelqu’un qui ne se laisse pas abattre, quitte à prendre les armes quand tout l’y pousse. Et dans un dernier geste, quand il est cerné, la retourner contre lui pour ne pas s’avouer vaincu. La réponse semble plus ambiguë pour Jean-Marc Moutout  qui fait de la machine sociale  – car le social ici se réduit au bénéfice du travail - le hachoir, deus ex machina que le film désigne sans pour autant l’affirmer. Ce qui fait le défaut de De Bon matin est cette espèce de rigidité de la démonstration que formellement, pourtant, il s’emploie à congédier. Ne voulant pas faire de cet acte celui d’un fou, Moutout réussit à rendre à Wertret cette dignité tant désirée, à restituer à son acte son caractère de choix librement endossé. Mais dans le même temps, la distance froide du film nous maintient dans un écart protecteur, loin de ce personnage tout sauf sympathique. Et son déroulement en forme de tragédie inéluctable lui ôte justement ce caractère d’acte librement consenti, qui place Wertret dos au mur, désespéré, acculé par les rouages de la machine dont il fait intégralement parti. De cet équilibre difficile à tenir, de cette position éthique un peu acrobatique, le film sort amoché... C’est que, peut-être, si l’on va jusqu’aux plus fatales conséquences de cette démonstration, quand la guerre est déclarée, les armes sont de mises… Mais c’est une tout autre position, et pas facile à tenir non plus.

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