Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2005
Mots-clés : sortie en DVD,
 

De Komst van Joachim Stiller

Le cinéaste belge Harry Kümel est né le 27 janvier 1940 à Anvers. En 1960, il entre à la radiotélévision belge où il réalise des programmes télévisés, des documentaires et des téléfilms. Il met également en scène des pièces de théâtre, des comédies musicales et des opéras. En 1968, il tourne son premier long métrage, Monsieur Hawarden l'histoire d'une riche Viennoise qui se déguise en homme pour échapper au procès qui lui est intenté pour le meurtre de son amant.. Le film, qui révèle le fabuleux Rutger Hauer est très bien accueilli à l'étranger mais ne suscite l'intérêt en Belgique et aux Pays-Bas qu'après avoir figuré au palmarès des festivals d'Hyères, de Chicago et d'Edimbourg.
 En 1971, avec un budget extrêmement réduit, il produit une version française et anglaise d'un film commercial de vampires, “Les lèvres rouges / Daughters of Darkness”, qui devient un véritable film culte aux États-Unis. En 1973, il transpose au cinéma le roman de Jean Ray,  “Malpertuis”, avec notamment Orson Welles, un film fantastique de qualité qui sera son plus grand succès. Après “Het verloren paradijs" (1978) et “The Secrets of Love” (1985), il obtient enfin le soutien financier dont il a besoin pour concrétiser un projet dont il rêve depuis longtemps : l'adaptation cinématographique de “Eline Vere”, le chef-d'œuvre de Couperus et de la littérature naturaliste néerlandaise.
Harry Kümel met également en scène des comédies musicales, des séries érotiques pour le petit écran (Série Rose ), des opéras, comme “L'inganno felice” de Rossini, et joue un rôle de premier plan dans le monde cinématographique belge puisqu’il enseigne l’art du scénario à l’ULB dans la section ELICIT, où il vante à ses élèves émerveillés les mérites des écrits de Francis Veber, Harold Pinter et Volker Schlöndorff.
Réalisé en 1976 pour la télévision belge (à l’époque la BRT), De Komst van Joachim Stiller est un téléfilm de 2h30’ diffusé à l’époque en 3 parties de 50 minutes. Il s’agit d’un roman-feuilleton adapté de l’œuvre de Hubert Lampo. La notion de «télévision» n’a jamais vraiment été à l’ordre du jour chez Kümel. Ses documentaires pour la BRT étaient tournés en 35mm format salle de cinéma. Peu après la sortie des trois épisodes de De Komst van Joachim Stiller à la télévision, il retravaillera d’ailleurs ces épisodes en une seule version cinématographique d’à peu près deux heures pour une exploitation en salles. Aujourd’hui le cinéaste souhaite que les trois épisodes soient représentés intégralement comme un seul long-métrage. Raison pour laquelle les génériques entres les épisodes ont été supprimés sur ce DVD qui contient en supplément un commentaire audio (hélas non sous-titré ) de son réalisateur.
Ce film nous raconte de quelle manière Freek Groeneveld, journaliste et écrivain et Simone Marijnissen, sa petite amie tombent sous l’emprise mystérieuse de Joachim Stiller, un homme bizarre autant qu'étrange, qui, réapparaissant chaque fois sous une apparence différente, influence leur vie. Freek reçoit une lettre signée Stiller qui lui est destinée et qui fut postée en 1919, soit… plus de 20 ans avant sa propre naissance. Petit à petit il devient clair que les supposées mauvaises intentions de Stiller ne sont en fait rien de moins que les actes voulus d’un personnage messianique. Qui est Joachim Stiller ? Que veut-il ? Est-il un ami ou un ennemi ? Un complot apocalyptique est-il en train de se tramer dans les rues d’Anvers ? L’astronomie et les rumeurs de fin du monde sont-elles la clé du mystère ? Qui a tiré sur J.R. ? Au cours de leur enquête, Freek et Simone vont assister à divers évènements dramatiques qui vont petit à petit les plonger dans l’antre de la folie.
Que doit-on encore en 2005 attendre d’une série télévisée flamande du milieu des seventies ? La première réponse qui me vient à l’esprit : une bonne tranche de rigolade. Si le film de Kümel peut souvent prêter à rire avec ses acteurs à rouflaquettes et pantalons à pattes d’ef, sa bande son qui essaie sans vraiment y arriver d’imiter Lalo Schifrin ou le thème principal de Starsky & Hutch, il n’en reste pas moins une tentative extrêmement ambitieuse de la part de son réalisateur d’emmener le fameux réalisme magique belge vers d’autres voies que celles empruntées par son représentant le plus officiel, le vénéré André Delvaux. En effet, Harry Kümel aime provoquer. Et la vulgarité dans son cinéma a toujours tenu une place à part, faisant partie intégrale de son projet cinématographique, un peu comme si Brian DePalma se lançait dans le réalisme magique et virait sa cuti. Jeunes éphèbes musclés filmés dans les rues d’Anvers comme une rencontre improbable entre l’univers de David Hamilton et celui des Village People, sous-texte homosexuel souligné au crayon gras, nudités masculines et féminines à foison, dignes des films de Tinto Bras (la pulpeuse et un brin vulgaire Willeke van Ammelrooy, revue dans le célèbre De Lift, vue ici sous toutes les coutures… ), gros plans sur les yeux et les visages rappelant parfois le cinéma fantastique italien (surtout Mario Bava ), effets spéciaux à la Roger Corman (l’apparition de la comète à la fin du film et l’explosion d’un tram dans les rues d’Anvers bénéficiant d’effets spéciaux très « Chapi-Chapo » ), décors intérieurs extrêmement datés… Tous ces éléments nous rappellent que ce long téléfilm fut tourné en 1976 : art expérimental (le peintre fou des urinoirs ), libération sexuelle, folies et extravagances… Extrêmement daté, le film de Kümel peut souvent prèter à sourire mais fait aussi preuve de quelques fulgurances filmiques et d’envolées lyriques qui, elles, n’ont pas pris une ride. Un montage extrêmement moderne et astucieux vient encore relever le niveau de ce qui n’aurait pu être qu’un de ces nombreux feuilletons télévisuels mous du genou comme on en voyait à l’époque beaucoup en France (Belphégor et consorts ) mais où la personnalité de Harry Kümel et sa patte qui n’appartient qu’à lui sont extrêmement palpables et rendent l’ensemble palpitant.
De Komst van Joachim Stiller lui permet tout d’abord de filmer Anvers, sa ville maternelle et décor de nombre de ses films, sous toutes les coutures. Tous les points de repères se retrouvent d’une manière ingénue devant la caméra: la Sinksenfoor, l’avenue Cogels Osy, la gare du Dam, jusqu’à l’Hôtel de Ville avec la statue de Brabo, filmé comme les monumentales érections de Fritz Lang (…) dans Metropolis . Il est à parier qu’aucun cinéaste n’a filmé Anvers de cette façon depuis lors, Kümel étant clairement amoureux de sa ville. Un Anvers fantomatique, noyé sous la brume, magnifiée par la superbe photographie qui en fait le parfait terrain de jeu pour une enquête fantastique dans une ambiance apocalyptique à souhait. L’ésotérisme et le réalisme-magique attirent et séduisent car Kümel reprend ce genre très balisé pour en faire un de ces feuilletons à suspense, une « spookverhaal » par moments kitsch et rigolote mais aussi très souvent angoissante, voir même hitchcockienne. Ce rapprochement (tout relatif bien évidemment ) avec l’œuvre du gros Alfred se fait surtout par le biais de personnages tantôt tristes tantôt loufoques que l’on croirait sortis de Vertigo, le chef d’œuvre ultime du maître du suspense. A ce propos, la distribution est très réussie, à une exception de taille : son acteur principal, le très fade Hugo Metsers, un sosie flamand presque parfait du Monty Python Graham Chapman, le charisme et le génie en moins.
Une des qualités, et non des moindres du film, c’est que l’on ne s’ennuie pas une seule seconde : prenant, accessible à un large public, cette mini-série captive par son esprit feuilletonesque, très « roman de gare » : carillonneur fou, course-poursuite sur les toits, prédicateur dérangé, voyage dans le temps, tout ces éléments mélangés dans la marmite du réalisme magique et de l’humour noir. Grace à une bande-son et un montage très travaillés, Kümel arrive même parfois, entre deux séances de rigolade provoquées par les invraisemblables rouflaquettes du héros, à créer un très fort sentiment de malaise. Comme dans cette formidable scène de pure angoisse dans le bureau de l’échevin, un moment très puissant créé avec deux fois rien : le bruit de l’orage et la précision du cadre. Très présent aussi, un humour noir extrêmement réjouissant et bienvenu, culminant dans une impressionnante et culottée scène en flashbacks et dans laquelle Kümel, en cinéphile amoureux nous glisse subrepticement quelques images du fameux King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack.
De Komst van Joachim Stiller, malgré son côté kitsch, ses rebondissements à la Scooby-Doo et son grotesque assumé est l’une de ces petites gâteries bourrées d’humour, un petit plaisir coupable auquel on aurait tort de ne pas succomber.

De Komst van Joachim Stiller (L'Avènement de Joachim Stiller), d'Harry Kümel, coll. Cinémathèque Royale de Belgique.

 

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